"Ce n'est pas parce que l'on a rien dire qu'il faut fermer sa gueule" Michel AUDIARD

dimanche 18 octobre 2020

la peau de bouc

sur https://www.babelio.com/livres/Peron-Sur-la-peau-de-bouc/935317

 

 "peau de bouc": voilà bien une expression curieuse connue des seuls marins, qu'ils soient matelots, quartiers maitres, officiers mariniers et officiers.
Il s'agit du cahier de punitions sur lequel est inscrit le motif d'une demande de punition suite à une faute commise par un marin. Cela ne concerne que les seuls hommes et femmes du rang, matelots ou quartiers maitres. 



Il est possible qu'un officier marinier le soit également sans que toutefois cela dépasse le grade de second maitre de 1ère classe. Ce qui ne veut pas dire que les maitres, premiers maitres, maitres principaux, majors et officiers de tous grades puissent être exonérés de punition, mais sans passer par la peau de bouc et suivant une procédure particulière.

 

 

 

D'où vient cette appellation? Au temps de la Marine "en bois" ou de la Marine à voile, la peau de bouc était une peau de mouton, de chèvre ou de bouc tendue sur une planchette accrochée à la dunette -sur un voilier, la dunette était à l'arrière- et sur laquelle le capitaine d'armes -surnommé par tout un chacun "le bidel"- inscrivait le nom du marin qu'il fallait punir, le motif et la punition demandée.
 


Le commandant confirmait quasiment toujours la punition, puis la peau de bouc était grattée en attendant les prochaines demandes.


Alors, me demanderez-vous, n'aurait-il pas été plus simple de le faire sur une feuille de papier? Certes, mais peut-on imaginer une feuille de papier accrochée à la dunette, exposée au vent et aux embruns.
Et comme tout se modernise au fil du temps, la peau de bouc est devenu un banal cahier, toujours détenu par le bidel, en conservant, tradition oblige son appellation d'origine.

Ce n'est qu'en 1848 et de façon définitive que les punitions corporelles ont été supprimées dans la Marine et l'Armée de terre. 
Car, bien sûr, auparavant les demandes de punitions corporelles figuraient aussi sur la peau de bouc.
Le "code pénal des vaisseaux de 1790", reprenant largement les règlementations de l'ancien régime, comprenait deux sortes de punitions: les peines disciplinaires et les peines afflictives*.

 


Les premières allaient de la suppression du vin pendant trois jours à l'attachement au grand mat deux heures par jour pendant trois jours.



Les secondes allaient du fouet en passant par les fers jusqu'au supplice de la cale*, ce dernier supplice étant réservé pour les faits très graves,  pouvant entrainer la mort du supplicié.

 

le supplice de la cale

Ce n'est qu'en 1848 et 1851, puis en 1858 que les punitions corporelles furent bannies des codes de justice maritime en France*.


Les motifs pour figurer sur cette peau de bouc sont parfois d'une grande drôlerie, même si certains ne sont pas drôles du tout pour ceux qui en sont victimes.


Sur ce blog, quelques motifs dont je ne peux garantir l'authenticité: https://envelopmer.blogspot.com/2014/01/sur-la-peau-de-bouc.html
 
Pour conclure, je laisse le dernier mot au grand Tabarly qui évoque le capitaine d'armes dans Fanny de Laninon: 
 

 
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dimanche 27 septembre 2020

25 septembre 1911: explosion du cuirassé Liberté



 Le 25 septembre 1911, le cuirassé Liberté explosait en rade de Toulon. Pas moins de 500 victimes, des dégâts considérables et un traumatisme certain pour la Marine française. D'autant que quatre ans plus tôt, le 12 mars 1907, sur un bâtiment similaire, le Iéna*, une explosion moins importante mais de la même origine, causait la mort de 118 marins. Sans compter une explosion survenue sur le cuirassé Gloire le 20 septembre 1911 où 9 marins perdirent la vie.

Précisons qu'entre 1893 et 1911, de nombreux incidents de ce type eurent lieu sur d'autres bâtiments de moindre tonnage: Sully, Amiral Duperré, Vauban, Forbin, Charlemagne et bien d'autres.

D'autres explosions eurent lieu également dans des poudrières, à Tunis, Angoulème, Nice et surtout Lagoubran (quartier de la pyrotechnie de Toulon) qui fit 80 morts le 6 mars 1899. 

Toutes les enquêtes convergèrent sur l'origine de ces catastrophes: "la poudre B*". Cette poudre, à la différence des autres, ne produisait pas de fumée, ce qui était un avantage dans la mesure où elle n'encrassait les armes que très peu, qu'elle réduisait des deux tiers le chargement des munitions et, enfin, ne générant plus de fumée, elle rend plus difficile le repérage de la zone d'où proviennent les tirs.
Mais elle est fabriquée à base de nitrocellulose*, laquelle, "comme chacun sait", est un explosif fulminant dégageant de grandes quantités de gaz et de chaleur lors de sa combustion.

Sur le Liberté, il y avait un stock de plusieurs tonnes de cette poudre entreposées à l'avant du navire depuis douze ans!!! Malgré les avis d'ingénieurs qui soulignaient les dangers d'un tel stockage, l'état major de la Marine faisait la sourde oreille.

Peu après "le branle - bas" de 05h30, trois explosions secouent le navire. 

Le feu avait pris dans la soute avant tribord, dans les soutes à

gargousses* pour les pièces de 194m/m.
Les tentatives désespérées des marins pour noyer les soutes échouèrent les unes après les autres.
Des flammes de plus en plus hautes s'échappaient de l'avant rendant impossible la respiration des équipages qui tentaient l'impossible.
 

Des dizaines d'embarcations arrivaient de toutes part pour aider les marins du cuirassé.


L'officier de quart fait sonner "le poste d'abandon, mais à 05h53 précises, une déflagration gigantesque déchire le Liberté. Des centaines d'obus explosent simultanément. Des plaques d'acier, des tourelles sont projetées sur les bâtiments proches, faisant des dizaines de victimes.
Les embarcations venues à la rescousse furent détruites par le souffle de l'explosion. Des immeubles avaient été endommagés par ce même souffle.

 




Les victimes eurent droit à des funérailles nationales à Toulon, en présence du Président de la République, Mr Armand Fallières, de membres du gouvernement, du Parlement et des plus hautes autorités militaires. 



Le Liberté était une grosse "baille", pour reprendre l'expression argotique de la Marine: un équipage de 779 hommes; 15 000 tonnes; 134 mètres de long; un maitre beau (largeur) de 24 mètres pour un tirant d'eau de 8,40 m et une vitesse de 20 noeuds. Un rayon d'action de 8 400 miles à 10 noeuds nécessitant 1 850 tonnes de charbon. Deux tourelles de deux canons de 305 m/m, dix de 194 et d'autres de moindre calibre.
La cuirasse à elle seule pèse 5 000 tonnes avec une épaisseur de 28 cm à  hauteur de la ligne de flottaison.

Il était de la classe dite des "pré -  dreadnought", en référence aux bâtiments de guerre d'une nouvelle génération mise au point par les britanniques: artillerie principale d'un seul - gros - calibre, propulsion par une turbine à vapeur. 


le HMS Dreadnought, premier bâtiment de ce type

La "Royal Navy" a toujours été dominante sur toutes les mers et océans du globe: il lui fallait sécuriser les accès à ses nombreuses colonies à travers le monde. D'où la mise sur cale de ces énormes navires. 

 

L'Allemagne, bien que n'ayant peu de colonies, s'engagea dans une course contre la suprématie britannique. L'empereur Guillaume II déclara en 1911 que "la Kaiserliche Marine assurera à l'Allemagne une place au soleil. » En 1914, elle possédait treize dreadnoughts mais ne put en aligner que six.

En 1910, la Marine française, si elle était moins puissante que les Marines britanniques et allemande, alignait néanmoins pas mois de dix huit pré-dreadnoughts, dont le Liberté, et en 1914, six dreadnoughts.

Le Liberté faisait partie d'une série dont les autres bâtiments étaient le Démocratie, le Justice et le Vérité. 

Il fallait à cette époque affirmer les valeurs de la République...

 

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mardi 22 septembre 2020

Louise de Bettignies

 
Louise de Brettignies (famille de Brettignies)

Qui connait Louise de Brettignies? À dire vrai, peu de gens en ont même entendu parler. Pourtant, elle s'est engagée très vite dans la résistance à l'occupation allemande de Lille dès le début de la première Guerre Mondiale. Elle a espionné les troupes occupantes et dirigé un réseau d'espionnage. Ce faisant, elle est devenue une espionne. 
 
C'est l'objet de mon billet d'aujourd'hui.
 
Comment définir l'espionnage et celles et ceux qui le pratiquent?
"Personne  rétribuée appartenant à une police secrète non officielle... Espion et espionne, dans le contexte des guerres de 1870, 1914-1918, 1939-1945, avaient acquis des connotations négatives très fortes. (1)
 
Les espions ne sont pas reconnus comme des combattants. Quand ils sont capturés, ils ont droit, parfois, à un procès, mais le plus souvent un procès à charge et ils sont rarement acquittés, le plus souvent fusillés ou pendus. 
 
L'espionnage a toujours fait partie des relations internationales: espionnage scientifique, industriel, politique, militaire.

Timbre-poste en hommage
à Kim Philby, émis en 1990.
Certains espions sont connus, tels Kim Philby*, Anthony Blunt*, Guy Burgess*, trois des membres des "5 de Cambridge"*.
Mais aussi Günther Guillaume*, espion de la Stasi qui fit "tomber" le chanchelier Willy Brandt. Ou Richard Sorge*, ou Elie Cohen*. Et Ian Flemming, le "père" de James Bond. Sans oublier Vladimir Poutine qi a "opéré" en "mission" en RDA de 1985 à 1990.


La liste est longue de tous ces hommes qui ont espionné pour le compte de leur pays ou au profit de puissances étrangères, le plus souvent "ennemies".

S'il y a eu des hommes, il y a eu bien évidemment des femmes. 
 
La plus connue, chez nous est sans doute Mata Hari*. Certains historiens s'interrogent sur sa culpabilité.

Une autre française, Violette Morris*, et une britannique parmi tant d'autres, Odette Sansom*.




Louise Marie Henriette Jeanne de Brettignies nait à Saint Amand les Eaux le 16 juillet 1880 au sein d'une famille avec un nom à particule, mais peu fortunée.
 
En 1898, elle suit des études en Angleterre dans des établissements tenus par des Ursulines, puis à Oxford.
 
Elle sera par la suite préceptrice au sein d'une famille italienne à Milan et voyagera en Autriche et en Allemagne où elle sera en contact avec des membres de familles autrichiennes et  bavaroises. Elle est parfaitement trilingue: anglais, allemand et italien.

Dès octobre 1914, Lille, où se trouve Louise, est encerclée par les troupes allemandes. Elle a été recrutée comme infirmière par Germaine Féron-Vrau, responsable locale de la la Ligue Patriotique des Françaises.
 
Dès que Lille est occupée, Louise va s'impliquer aussitôt dans un réseau d'espionnage sous le nom Alice Dubois.

Dans un premier temps, elle va passer plus de trois cents lettres en Belgique, lettres confiées par l'évèque de Lille, Mgr Charost*.
 
Après un stage à Folkestone pour s'initier aux fondamentaux de l'espionnage, elle prend la tête d'un réseau d'espionnage pour le compte de l'armée britannique.
 
Ce réseau, le "réseau Alice", compte une centaine de personnes qui notent les déplacements des troupes allemandes, leurs armements.
 
Grace à ces renseignements, alors qu'il se déplaçait sur le font nord dans le plus grand secret, le train du kaiser Guillaume sera attaqué par l'aviation britannique, sans toutefois atteindre le train impérial.
 
Le réseau fait passer des soldats alliés vers les Pays Bas, prend des photos des tranchées allemandes.
 
Louise fait passer un document qui prévoit une attaque massive sur Verdun au commandement français qui n'en tient aucun compte. Une erreur d'appréciation et d'anticipation qui coûtera très cher aux troupes françaises.
 
Le 20 octobre 1915, Louise se rend à Bruxelles, mais à la gare de Froyennes, elle est arrêtée par des soldats allemands. Ils découvrent sur elle un document compromettant. Au cours de son arrestation, elle reçoit un violent coup de crosse à la poitrine.
Elle est jugée à Bruxelles par les autorités allemandes et condamnée à mort le 16 mars 1916. 

la tombe de Louise de Brettignies à Saint Amand les Eaux
la tombe de Louise de Brettignies à St Amand les eaux

La peine est commuée en travaux forcés à perpétuité. Mais elle meurt le 27 septembre 1918 des suites d'une opération chirurgicale due à un abcès  pleural causé sans aucun doute par ses conditions de détention particulièrement rudes. 

Elle sera décorée, à titre posthume, en 1920, de la Légion d'honneur, de la Croix de guerre avec palme et faite Officier de l'ordre de l'Empire britannique. Elle repose au cimetière de Saint-Amand-les-Eaux.
 
Après la guerre, un historien local affirme que les services secrets allemands auraient bénéficier d'informations venant des services britanniques pour détourner leur attention d'une opération en cours. En effet, les services britanniques étant très cloisonnés, il est surprenant que les arrestations des membres du réseau aient commencé dès la fin juillet 1915.
 
Reculant devant les protestations internationales, seuls, certains membres du réseau, Philippe Baucq* et Edith Cavell*     seront fusillés le 11 octobre 1915. Le reste du réseau, dont Louise, verra leur peine commuée en travaux forcés. 
 
monument en hommage à Louise de Brettignies à Lille


Louise de Brettignies fait partie de l'immense cohorte des anonymes qui ont fait de l'espionnage sans vraiment le savoir, mais qui, considérés comme des espions, ont payé de leur vie leur engagement patriotiqu
e.

timbre commémoratif édité par La Poste en 2018




 
(1) in "le Robert, dictionnaire historique de la langue française", sous la direction de Alain Rey, éditions Dictionnaires Le Robert, 3 ème édition janvier 2000, page 779. 
 
 
 
 

 
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dimanche 30 août 2020

Pourquoi la guerre franco prussienne de 1870?


La guerre franco - prussienne de 1870 - 1871 est relativement peu présente dans les mémoires collectives, sans doute parce qu'éclipsées par les deux guerres mondiales du XXème siècle. 
Si l'on connait bien les causes de ces deux conflits mondiaux, qu'en est-il de celles de ce conflit de 1870 aux conséquences multiples?

C'est sur elles, ses conséquences, mais surtout sur ses causes qui font l'objet de mon billet aujourd'hui. 

la France, vaincue à Sedan le 2 septembre 1870, l'empereur Napoléon III est fait prisonnier et avec lui pas loin de 100 000 soldats. L'armée française est anéantie. 
Napoléon III est renversé et le 4 septembre, la République est proclamée à Paris.

Léon Gambetta*, membre du Gouvernement de la Défense Nationale organise tant bien que mal trois armées chargées de briser l'encerclement de la capitale et de repousser les armées pussiennes. Devant les échecs successifs de ses armées, le gouvernement se résigne à demander l'armistice le 20 janvier 1871, lequel est signé le 28.

Les conséquences pour la France:
  • la France doit payer une indemnité de guerre de 5 milliards de francs or, soit l'équivalent de mille milliards d'euros! Il est à noter que la France, elle, a payé cette somme faramineuse en moins de deux ans. 
  • le roi de Prusse a été sacré empereur d'Allemagne dans le palais des glaces de Versailles  le 18 janvier 1871, consacrant ainsi l'unité de tous les territoires allemands. Un tel sacre en un tel lieu a marqué la volonté de Guillaume 1er* et de Bismark d'humilier la France encore un peu plus;
  • humiliation supplémentaire, et pas des moindres: l'annexion pure et simple de l'Alsace et d'une partie de la Lorraine, ce qui a entrainé l'exode massif d'alsaciens et de lorrains vers la France, mais aussi vers l'Algérie ou l'Amérique latine.
les territoires annexés
Une telle annexion n'a jamais été acceptée par les français, même si, comme l'aurait dit Clemenceau: "l'Alsace Lorraine, y penser toujours, n'en parler jamais." En apparence, le gouvernement impérial allemand essaiera de nouer avec le gouvernement républicain français des relations cordiales sans pour autant ne jamais renoncer à des activités d'espionnage, l'origine de l'affaire Dreyfus en étant une illustration parmi d'autres.

Les conséquences pour la Prusse:

l'empereur d'Allemagne Guillaume 1er


Après avoir vaincu la France, l'Allemagne de Guillaume 1er et de Bismarck devient alors la puissance politique, militaire et économique européenne. En concurrence avec la Grande Bretagne.




Les causes de la guerre.

Tout est parti du départ en exil de la reine d'Espagne, Isabelle II* le 25 juin 1870. Ce départ fait suite à une longue période d'instabilités politiques liées, entre autres, au fait que la reine avait épousé un Bourbon, famille honnie par une bonne partie des nobles et des militaires espagnols. L'exil à Paris d'Isabelle ne met pas fin aux troubles. Son fils, un Bourbon, ne règnera sous le nom d'Alphone XII* qu'à partir de 1874. 

Léopold de Hohenzollern
Le trône espagnol étant alors vacant, le parlement espagnol - les Cortes - propose au prince prussien Léopold de Hohenzollern - Sigmaringen*, de poser sa candidature à ce trône. 
Chacun peut s'interroger: pourquoi aller chercher un prince prussien pour régner en Espagne?
Léopold est marié à Antonia de Portugal, fille de la reine Marie II du Portugal et de son époux Ferdinand II. Ce dernier est un Saxe Cobourg, famille très puissante en Prusse. Et donc, on peut supposer qu'il verrait d'un bon oeil son gendre accéder au trône espagnol. 
Dans un premier temps, Léopold accepte: il est vrai qu'être roi d'Espagne est bien plus valorisant qu'être prince dans une Prusse gouvernée par un roi tout puissant!

Mais le gouvernement français est hostile à ce qu'un prussien, certes catholique, accède au trône d'Espagne.  Le ministre français des affaires étrangères, Agénor de Gramont*, déclare: "la France compte sur la sagesse du peuple allemand et sur l'amitié du peuple espagnol - pour en prévnir l'issue - sinon elle saurait remplir son devoir sans hésitation ni faiblesse." (2) 
Aussi, sur les conseils avisés de son père, Léopold renonce. En effet, Napoléon III ne veut pas être pris en tenaille entre la Prusse à l'est et l'Espagne gouvernée par un prince prussien au sud. D'autant que l'empereur français soupçonne - à raison - le gouvernement prussien dirigé par le chancelier Otto von Bismarck* de vouloir la guerre contre la France.

Otto von Bismarck (par Ludwig Knaus  Wikimedia Commons)
Quelques précisions sur ce personnage qui fut un des artisans, sinon  l'artisan essentiel de l'unité allemande.
Né en 1815 au sein d'une famille d'une petite noblesse pussienne, il suit des études de droit tout en s'adonnant à une de ses premières passions: le jeu.
Ses débuts en politique datent des années 1840 et très vite il est député conservateur au Parlement avant d'entamer une courte carrière de diplomate.
En 1862, il est nommé ministre président par Guillaume 1er. À ce poste, il va consolider la direction très conservatrice de la politique prussienne.
Mais il va aussi, surtout, commencer à mettre en oeuvre son but ultime, à savoir la réunification allemande sous la houlette de la Prusse.

Napoléon III

La renonciation de Léopold au trône d'Espagne ne satisfait pas tout à fait Napoléon III qui va commettre une grossière erreur en demandant à Guillaume 1er de s'engager à ce que la Prusse s'abstienne à l'avenir de toute candidature. Ce que Guillaume refuse mais dans des termes plutôt courtois.
Bismark va alors modifier la réponse en la rendant insultante pour la France et la faire fuiter dans un journal prussien: c'est la fameuse "dépêche d'Ems" qui va pousser Napoléo III à déclarer la guerre à la Prusse.
le texte de la dépêche modifié par Bismarck
Il y a dans cette affaire une manipulation du chancelier prussien qui, d'ailleurs, ne s'en cache nullement. Il sait que l'armée prussienne est à son plus haut niveau, alors que l'armée française est mal équipée et en sous effectif. Et il sait aussi que la dépêche telle qu'il l'a fait paraitre va pousser les français à déclarer la guerre à la Prusse. C'est Napoléon III qui sera donc l'agresseur alors que Guillaume -et Bismarck - sera l'agressé.  

Bismarck a atteint son double objectif: réussir la réunification de tous les états allemands sous la direction de la Prusse et faire de l'empire allemand la puissance dominante en Europe au détriment de la France. Oubliant malgré tout la Grande Bretagne qui n'apprécie pas outre mesure la naissance de cet empire militariste et conservateur.

Ainsi donc, tout est parti de ce qui aurait dû être une banale affaire de succession monarchique, afffaire qui a entrainé une maladresse diplomatique française, laquelle a mis en oeuvre la volonté expansionniste affirmée allemande. 

Quarante trois années plus tard, quatre empires - Allemagne, Autriche-Hongrie, Russie, Grande Bretagne - et une République - France - allaient s'affronter dans une guerre abominable qui allait sceller le déclin européen.

Peut-on y voir une des conséquences de cette guerre franco prussienne de 1870? La question est complexe, mais il me semble que la guerre de 1914 est sans aucun doute une des conséquences de celle de 1870.






(1) Charles de Gaulle en évoquant "le peuple d'Israël", lors d'une conférence de presse le 27 novembre 1967.
(2) in "Histoire de France" de Marc Ferro, éditions Odile Jacob, 2001, pour GLM, page 296.

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samedi 25 juillet 2020

le mariage civil et laïc

La Constitution du 3 septembre 1791 stipule dans son article 7, titre II: "Article 7. - La loi ne considère le mariage que comme contrat civil. - Le Pouvoir législatif établira pour tous les habitants, sans distinction, le mode par lequel les naissances, mariages et décès seront constatés ; et il désignera les officiers publics qui en recevront et conserveront les actes."

Ce même titre II, dans son article 1 stipule, lui: "le Royaume est un et indivisible"


À cette époque, un an après la fête de la Fédération* du 14 juillet 1790 où la famille royale avait porté la cocarde tricolore, où Louis XVI n'était plus roi de France mais roi des Français et qui avait prêté serment: "Moi, roi des Français, je jure d'employer le pouvoir qui m'est délégué par la loi constitutionnelle de l'État, à maintenir la Constitution décrétée par l'Assemblée nationale et acceptée par moi et à faire exécuter les lois », à cette époque donc, personne - ou si peu - ne voulait de changement de régime. Et Louis XVI semblait vouloir accepter les nouvelles règles.

Mais l'objet de mon billet est bien l'instauration du mariage civil mis en place par la volonté de l'Assemblée Nationale. Un an plus tard, la loi du 20 septembre 1792 autorise le divorce. Cette loi contredit ce qu'avait décidé le concile de Latran en 1215 qui considérait "le mariage comme étant un sacrement indissoluble."

Cette décision en elle-même est révolutionnaire: elle met fin à une ordonnance royale de 1539, dite de Villers-Cotterêt, qui avait confié à la seule église catholique la tenue des registres paroissiaux pour les baptèmes.
ordonnance royale de Villers-Cotterêt

C'est le concile de Trente en 1563 qui imposera la présence d'un prêtre et de deux témoins pour que le mariage soit légitime. Ce qui, en France, fait de l'église catholique le passage obligé à tout mariage.
Une autre disposition de cette ordonnance qui n'a rien à voir avec l'objet de ce billet oblige dorénavant tout les textes officiels à être rédigés non plus en latin, mais "en langage maternel français."* (article 111). 
La Constitution actuelle reprend cette obligation: "La langue de la République est le français." (article II)


Dans ces années de formidables bouleversements, se pose aussi la question de la tenue des registres paroissiaux, tenus par les seuls prêtres assermentés, ceux qui ont prêté serment à la Constitution, mais rejetée par la hiérarchie et une grande partie des curés. Ce qui fait que les prêtres réfractaires pourraient mettre en place un état civil parrallèle et illégal. 
En mai 1791, le maire de Paris, Jean Sylvain Bailly*,  propose « une loi qui ordonne qu'à l'avenir les déclarations de naissance, de mariage et de mort soient reçues par des officiers civils dans une forme conciliable avec toutes les opinions religieuses » La Constitution de septembre 1791 reprendra cette demande.

Avant 1791, le mariage était chose compliquée pour les non catholiques. En particulier pour les protestants, d'autant qu'ils n'avaient plus d'existence légale depuis la révocation de l'Édit de Nantes en 1685. Ils ne pouvaient célébrer ni baptèmes ni mariages et ne pouvaient divorcer, quand bien même leur religion ne l'interdisait pas, le mariage n'étant pas considéré comme un sacrement.
"l'édit de tolérance" ou "l'édit de Versailles"

Proposé par Malesherbes* et de Rabaut Saint Etienne*, le 7 novembre 1787, Louis XVI signe "l'Édit de tolérance" qui autorise "ceux qui ne font pas profession de la religion catholique" à pouvoir être inscrit sur les registres de l'état civil sans être obligé de se convertir. Cela leur donne un statut juridique et civil, leur permettant ainsi de se marier devant un juge royal, voire par le curé de la paroisse, celui-ci faisant office d'officier d'état civil.

"Pourront en conséquences, ceux de nos sujets ou étrangers domiciliés dans notre royaume qui ne seraient pas de la religion catholique, y contracter des mariages dans la forme qui sera ci après prescrite ; voulons que lesdits mariages puissent avoir dans l’ordre civil, à l’égard de ceux qui les auront contractés dans ladite forme, et de leurs enfants, les mêmes effets que ceux qui seront contractés et célébrés dans la forme ordinaire par nos sujets catholiques."

C'était  indéniablement un progrès. Même si le mariage pouvait passer malgré tout par l'église et la religion. Pour autant, ce mariage est laïc puisque le mariage religieux n'est plus légal et donc plus obligatoire. Là-aussi, il y a rupture puisque le mariage est dorénavant un contrat et non un sacrement. Donc, comme aujourd'hui, le mariage civil doit obligatoirement précéder l'éventuel mariage religieux.

promulgation de la Constitution Civile du Clerge (gravure allégorique Bib Nat.)

À la suite de la Constitution Civile du Clergé* adopté par l'Assemblée Constituante le 12 juillet 1790, organisant une "église constitutionnelle", sous le contrôle de la nation, les législateurs en instituant le mariage civil rompaient définitivement avec le pouvoir de l'église catholique. Sans pour autant interdire à cette église de marier ou de baptiser ses fidèles: "L’assemblée nationale, après avoir déterminé le mode de constater désormais l’état civil des citoyens, déclare qu’elle n’entend ni innover, ni nuire à la liberté qu’ils ont tous de consacrer les naissances, mariages et décès par les cérémonies du culte auquel ils sont attachés, et par l’intervention des ministres du culte." 

Louis XVI signe cette loi, mais l'aurait-il signé s'il avait connu auparavant l'opposition frontale du pape Pie VI* la jugeant "hérétique, sacrilège et schismatique"? 
Pour marquer sa désapprobation, le roi refusera de recevoir la communion des mains d'un cardinal assermenté. 
Cette attitude et bien d'autres vont marquer la volonté du souverain de s'opposer aux décisions des Assemblées. Discrètement, symboliquement dans un premier temps, puis plus ouvertement ensuite en utilisant son droit de véto. Jusqu'à sa tentative de fuir la France le 21 juin 1791.


la mort de Louis XVI le 21 janvier 1793

Cette tentative a définitivement brisé les liens encore ténus entre le souverain et les français. Il n'a pas pu ou pas voulu comprendre qu'ils ne voulaient plus d'un pouvoir royal absolu, un pouvoir "de droit divin". C'est cette incompréhension et ce refus qui l'ont amené au 21 janvier 1793.

Dans son ouvrage "la Révolution française", François Furet écrit: "Louis XVI est mort une première fois le 21 juin1791. Il n'est pas encoe un otage, mais il n'est déjà plus qu'un enjeu." (1)

En France, le mariage civil et laïc est toujours la règle, admise et respectée par les différentes religions. 

Si l'esprit de la Constitution de 1791 est inchangé, la règle a évolué: 

  • en 1804, le code Napoléon, s'il garde les dispositions révolutionnaires du mariage, place néanmoins la femme sous l'autorité et la dépendance du mari
  • en 1816, le divorce est abolit
  • en 1884, seul, le divorce par faute est rétabli
  • en 1938, la femme peut agir en justice sans l'autorisation de son mari
  • en 1965,  La loi rend effective la capacité juridique de la femme mariée et consacre l’indépendance des époux dans la gestion de leurs biens
  • en 1975, trois cas de divorce reconnus: le divorce par consentement mutuel, le divorce pour rupture de vie commune, et le divorce pour violation grave et renouvelée des droits et obligations du mariage
  • en 1985, égalité des époux dans les régimes matrimoniaux
  • en 1999, 
  • adoption du Pacte civil de solicarité (PACS)
  • en 2004, allègement de la procédure dans le cas de divorce
  • en 2013, promulgation de la loi ouvrant le mariage aux couples de personnes de même sexe.
La Constitution de 1791, en reprenant dans son préambule la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, a inscrit dans le marbre le principe d'égalité et à travers lui, le mariage civil et ce qui en a découlé.

Mona Ozouf* confirme ce principe: "Dans la Révolution française, c'est ce qu'on rencontre d'emblée: en posant les hommes comme libres et égaux en droit, la Révolution pose l'égalité, une égalité que personne n'a encore vue nulle part et qui est pourtant une idée d'une fécondité prodigieuse." (2)




(1) in "la Révolution française" de François Furet, éditions Gallimard, 2007 pour GLM, page 325
(2) in "Critique, Mona Ozouf, la patience et la passion", numéros 831 - 832, août et septembre 2016, page 635


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