"Ce n'est pas parce que l'on a rien dire qu'il faut fermer sa gueule" Michel AUDIARD

samedi 22 avril 2017

« les secrets de l’isoloir » de Alain GARRIGOU

Je ne vous apprendrai rien en écrivant que nous sommes en période électorale et que d’ici la mi-juin, il nous faudra aller voter trois fois, une pour élire le Président de la République et deux autres pour élire les députés. Après avoir voté le 22 avril pour le premier tour.

Nous avons donc pris tous les bulletins de vote, une enveloppe, puis nous sommes passés par l’isoloir, glissé le bulletin de notre choix dans cette enveloppe avant que d’aller la déposer  dans l’urne. 



Cette procédure, ces gestes pour remplir notre devoir électoral nous paraissent banals, anodins, tant ils nous sont familiers. Pourtant, pour en arriver à cette banalité, à ces habitudes, il a fallu de longues années et de rudes combats pour passer d’un vote contrôlé à un vote libre. Un des éléments, et pas des moindres, de ce vote libre était le passage par l’isoloir. Il a fallu attendre le 24 juillet 1913 pour qu’une loi, votée à l’unanimité des députés et sénateurs, impose l’usage de cet « objet innommé », ainsi que le raillait ses détracteurs.

Je me propose dans ce billet de vous raconter ces longues années et ces rudes combats. Pour cela, je me suis référé à un « petit » livre passionnant, « les secrets de l’isoloir », écrit par Alain Garrigou, professeur de sciences politiques à Paris Ouest Nanterre. ( « les secrets de l’isoloir, Alain Garrigou, éditions « LE BORD DE L’EAU », 74 pages, 8€)

Du vote contrôlé au vote libre.
Remontons quelque peu dans le temps. Jusqu’en 1848, le vote était censitaire, c’est-à-dire que ne pouvaient voter que les hommes qui payaient le « cens », l’impôt sur la propriété. Donc uniquement des gens riches et sachant lire et écrire.

Inscrit dans la Constitution de 1793, mais jamais appliqué, le suffrage universel libre et secret a fait l’objet d’un décret le 5 mars 1848, juste après le renversement du « roi bourgeois » Louis Philippe et mis en oeuvre lors des premières élections législatives de la II ème République en Avril 1848. Tous les hommes majeurs pouvaient donc voter! Ce qui ne s’est pas fait sans opposition: ainsi, dans « la République souveraine » René Rémond écrit: Les adversaires dénonceront l’absurdité d’un système qui fait dépendre les décisions les plus importantes pour l’avenir de la patrie du nombre et qui, en vertu de la maxime « un homme, une voix », accorde le même pouvoir à l’illettré et au professeur au Collège de France. »(1) 

Pourtant, évênement considérable, autant par sa portée politique que par la composition du corps électoral qui passait  de 246 000  à plus de… 8 millions d’électeurs!!







L’élection de l’ Assemblée Constituante en avril 1848 fut assurée par près de 80% du nouveau corps électoral, même si les trois quarts des élus à cette assemblée appartenaient à l’ancienne chambre, élue au suffrage censitaire.

Il s’est alors dégagé, en quelque sorte, un nouveau scénario, plus particulièrement pour les nouveaux candidats, celui de « faire campagne ». Il s’agissait de se faire connaitre et de faire connaitre son programme. Toutefois, les notables installés jugeaient indigne cette façon de faire qu’ils assimilaient peu ou prou à de la corruption. D’autant que la pratique des « agents électoraux » s’est développée fortement. Ces agents, payés par les candidats, distribuaient les bulletins, vantaient les mérites de leurs « clients », mais aussi, n’hésitaient pas à emmener les futurs électeurs au bistrot du village. 
Offrir à boire devenait petit à petit une obligation, avec toutes les conséquences que l’on peut imaginer. Mais, heureusement, au fur et à mesure que se développait l’usage de la campagne électorale, le recours à ces « cabaleurs » diminuait pour complètement disparaitre à la fin du XIX ème siècle.

Mais dans une France encore très rurale, l’émancipation des électeurs n’allait pas vraiment de soi puisque soumis à de fortes pressions extérieures. 
Alain Garrigou en répertorie trois: la pression patronale; la pression cléricale; la pression gouvernementale. On comprend facilement que pour la première, c’est le chantage à l’emploi, chantage d’autant plus efficace qu’il n’y avait quasiment pas de lois de protection des travailleurs; dans la seconde, les curés n’hésitaient pas à refuser les sacrements ou à promettre l’enfer à ceux qui oseraient voter républicain ou contre le notable local. Et même bien souvent à intervenir auprès des épouses, lesquelles épouses refusaient le devoir conjugal. Ce qui, d’après l’auteur, contribua longtemps à entretenir l’hostilité des élus républicains au vote des femmes, trop soumises selon eux aux influences cléricales. Quant à la pression gouvernementale, elle se manifestait pas le soutien des préfets aux candidats proches du pouvoir, y compris républicain.

Mais, me direz-vous, comment ces pressions pouvaient-elles s’exercer, dès lors que le vote était libre et secret? De différentes façons, une des plus efficaces et pratiquées étant les pouvoirs du président du bureau de vote.

La procédure en vigueur à cette époque obligeait l’électeur à donner son bulletin de vote au président, lequel président introduisait le bulletin dans l’urne électorale. Mais les bulletins, tous différents puisque payés par les seuls candidats, étaient facilement reconnaissables et permettait au président de savoir pour qui l’électeur avait voté. 
On voit par là que le secret du vote n’était donc que théorique, d’autant que le président du bureau de vote et ses assesseurs n’étaient jamais choisis au hasard, mais en fonction des influences des notables locaux.
Le vote n’était donc plus vraiment contrôlé, mais il n’était pas encore secret. D’où la nécessité de réformer la procédure.

La bataille de l’isoloir.
Les fraudes étaient alors sinon massives du moins très importantes: bourrage des urnes, achat de votes, bulletins annulés par le président du bureau. Certes, en début de chaque législature, une commission parlementaire examinait les résultats et parfois annulait certaines élections.
Dès les années 1860, des élus républicains décidèrent qu’il fallait assurer une réelle liberté du vote, en renforçant le secret de ce vote et qu’il fallait donc modifier en profondeur la procédure. Donc, en premier lieu, non seulement imposer le vote sous enveloppe, mais aussi mettre en place un isoloir où l’électeur pourrait en toute tranquillité mettre son bulletin (tous désormais identiques) dans l’enveloppe et glisser lui-même cette enveloppe dans l’urne électorale.


Les premiers isoloirs furent installés en Australie dès 1857, aux USA en 1891, en Allemagne en 1903, en Belgique en 1877, au Royaume Uni en 1872, même si pour ces deux derniers Etats, le vote était encore censitaire.

En France, la première proposition date de 1863. Les oppositions se déclarèrent très vite, aussi diverses que nombreuses. Certaines d’entre elles venant de députés élus dans des circonstances douteuses. L’humour, l’ironie furent des armes aux mains des opposants en affublant l’isoloir de divers sobriquets: « cabanon, cellule, roulotte, objet innommé, couloir d’écoulement… » Toute une panoplie donc, destinée à ridiculiser et l’objet  lui-même et son utilisation.

Les partisans de la réforme ne baissaient pas pour autant les bras. En 1882, le sénateur Léonard CORENTIN-GUYHO, dans un rapport, proposa une nouvelle ébauche de réforme où bulletin de vote sous enveloppe et isoloir seraient liés: « l’Electeur prend lui-même une enveloppe dans une corbeille sous les yeux du bureau et le bureau veille à ce qu’il n’en prenne qu’une seule (non gommée). Dans les angles de la salle, il sera disposé un ou plusieurs isoloirs au moyen de rideaux, paravents ou cloisons en planches dérobant entièrement l’Electeur au regard, dans lequel les Electeurs ne seront admis que l’un après l’autre et où l’Electeur devra introduire le bulletin apporté par lui dans l’enveloppe uniforme.  Après quoi, il devra sans désemparer venir lui-même déposer directement son enveloppe dans l’urne. »(2) On ne saurait être plus précis. Pas plus que les autres, cette proposition ne fut retenue. Il y eut d’autres débats, tout aussi infructueux.

Finalement, le 24 juillet 1913, la loi instituant les éléments phares de la réforme du code électoral fut promulguée, après avoir été votée à l’unanimité à la Chambre des députés et sans décompte au Sénat!

Il avait donc fallu plus de cinquante ans, des centaines  d’heures et des dizaines de débats pour en arriver là, qui plus est à l’unanimité. On peut, légitimement, se poser la question de savoir pourquoi cela avait prit tant de temps.

Alain Garrigou nous propose plusieurs pistes:
– une réaction de castes de la part de parlementaires pour qui « l’honneur exige la visibilité ». (page 43) C’était, pour certains d’entre eux, une procédure humiliante. Ainsi, Théodore Girard en 1905 affirmait: « je me demande quelle idée vous vous faites de la dignité et de l’indépendance de l’électeur. »(3) D’autres, tel Charles Ferry, frère de Jules, s’interrogeait-il sur « la possibilité de voter dans l’obscurité la plus complète. »

– un sentiment de supériorité sociale: certains élus considéraient que l’électeur ne pouvait raisonnablement choisir sans être « conseillés » ou « guidés. » Auquel s’ajoutait un espèce de paternalisme: ainsi Charles Ferry n’affirmait-il pas en 1898 en parlant des paysans: « ils pénètrent dans le local, ils cherchent à introduire dans l’enveloppe le bulletin. Combien, de leurs doigts durcis par le travail, déchireront l’enveloppe pour faire cette opération délicate qui aura lieu souvent dans l’obscurité la plus complète. »(4)

– la corrélation entre le refus de l’isoloir et l’ancienneté: plus un parlementaire était ancien dans son mandat et plus il était hostile. Sans oublier bien sûr l’appartenance à tel ou tel parti: les élus les plus anciens étaient le plus souvent issus des partis conservateurs. Mais pas uniquement eux, affirme Alain Garrigou: les élus modérés, après avoir conquis la majorité en 1876, se sont coulés dans le moule électoral qu’ils n’avaient pourtant pas été les derniers à dénoncer.

– la corrélation entre le refus de la réforme et la propriété foncière: là où étaient les élus propriétaires fonciers (Bretagne) ou industriels (Nord), le refus de la réforme était très marqué.
Au-delà de l’aspect technique de cette réforme avec la mise en place physique d’un isoloir, « l’électeur affirme sa pleine souveraineté » ainsi que l’affirme A. Garrigou (page 59). A mon sens, là est l’essentiel: le citoyen est devenu pleinement électeur et ne saurait déléguer à qui que ce soit le geste fondamental de choisir ses représentants.

Ces longues années, ces rudes combats furent donc nécessaires pour affirmer le secret du vote, essentiel dans une démocratie, et ont installé la République dans la conscience des citoyens. A. Garrigou écrit que « le secret donne de l’importance au statut d’électeur. » (page 55)

Aujourd’hui, en principe, plus personne ne remet en cause l’existence du suffrage universel, libre et secret. Notre rapport à ce suffrage a certes changé au cours des années. Oserais-je écrire qu’il est devenu banal et qu’il a perdu de sa sacralisation, à tel point que certains beaux esprits ne le considèrent pas comme étant l’élément central de la Démocratie et parfois,  vont même jusqu’à affirmer que la Démocratie n’est pas soluble dans tous les peuples! Ainsi va l’existence fragile et tourmentée de la Démocratie!

La prochaine fois que vous irez voter, attardez vous quelques instants sur cet objet banal et moche: l’isoloir. Et quand vous serez à l’intérieur et que vous glisserez votre bulletin dans l’enveloppe, rappelez vous que ce geste et cet endroit ne sont pas innocents, mais fondateurs et continuateurs de notre vie démocratique.

(1). in la République Souveraine. La vie politique en France. page 26. René Rémond. Editions Fayard. 431 pages.
(2). archives nationales (C320)
(3). JO, Sénat, 20 juin (1905)
(4). JO, Ass. Nat. 1er avril 1898

crédits photos:
isoloir: inconnu
isoloir à NYC: E. Benjamin Andrews 1912
gravure Bosrédon: BNF








de Claude Bachelier, aux éditions Zonaires
www.zonaires.com
Librairie TULIQUOI Allevard
Librairie du Square Grenoble

mardi 18 avril 2017

Voter ou s'abstenir

photo Joël SAGET/AFP


Onze candidats – deux femmes, neuf hommes – se présentent dimanche pour le 1er tour de l’élection présidentielle. Onze candidats qui remplissent complètement le champ politique, de l’extrême droite à l’extrême gauche avec des programmes divers et variés.

Pour reprendre une expression journalistique, quatre d’entre eux seraient « dans un mouchoir », s’il faut croire les instituts de sondages qui publient quasiment tous les jours les résultats de leurs études. Mais les sondages étant ce qu’ils sont et leurs marges d’erreur étant ce qu’elles sont,  il convient d’être prudent quant à leur interprétation.

L’abstention et le vote blanc semblent s’être invités pour cette élection présidentielle. Il n’est pas inutile de rappeler que traditionnellement, la participation est assez forte: aux environ de 80% des inscrits depuis 1965. Voir le lien de France.politique: http://www.france-politique.fr/elections-presidentielles.htm
Cette année, cette abstention tournerait autour de 30% selon les estimations sondagières. C’est énorme. Alors quelles sont, ou plus exactement, quelles seraient les raisons de ce refus de vote?

Pas facile de se faire une idée exacte, les raisons étant aussi différentes que multiples. Prenons ce qui semble être les principales. Entendons nous bien: il ne s’agit pas dans ce billet de faire une analyse sociologique de cette tendance. D’autres s’en chargeront.

Ce qui ressort des différentes interviews dans les médias ou des réactions dans les réseaux sociaux, c’est que le citoyen électeur ne trouve pas de candidats en accord avec ses préoccupations.
En écoutant, en lisant les motivations de ces futurs éventuel(le)s abstentionnistes, il se dégage qu’aucun des candidats ne leur apporte de réponses ou de solutions.  Cela donne l’impression assez curieuse que l’électeur ne trouve pas chez un candidat ce que lui, électeur, attend d’abord pour lui-même. Un peu comme s’il voulait que le futur président soit en quelque sorte son propre clone, son double et que ce président n’ait comme seule préoccupation que la satisfaction immédiate de ses revendications, à lui, électeur.

S’agit-il d’une manifestation excessive d’un individualisme citoyen? Ou d’un rejet d’une classe politique pas toujours exemplaire?

Toujours est-il que si un tel taux d’abstention se révélait exact dimanche soir, il faudra sérieusement s’interroger. Car, enfin, avec onze candidats, le choix politique est vaste et personne ne peut dire ou affirmer que tous les candidats se ressemblent ou sont tous « pourris ».
D’autres considèrent l’abstention comme un geste politique. J’admets que j’ai un peu de mal à saisir la valeur de ce geste: un geste politique, c’est être pleinement citoyen, et donc choisir et prendre ses responsabilités.
Il y a aussi ceux qui affirment que « la parole du peuple est confisquée par les politiques » et donc qui refusent de se livrer à cette « mascarade ».  Pauvre « peuple » à qui l’on fait dire pas mal d’âneries sans compter celles et ceux qui qui s’y réfèrent hypocritement à tout bout de champ.

Il y a bien sûr les éternels contempteurs du suffrage universel. J’ai lu un article du philosophe communiste Alain Badiou qui affirme tranquillement dans Le Monde daté du 19 avril, je cite: « voter, ce n’est jamais que renforcer une des orientations conservatrices du système existant. » (ci-après le lien de cet article édifiant: http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2017/04/18/alain-badiou-voter-ou-reinventer-la-politique_5112737_3232.html)




Dans une démocratie pluraliste comme la nôtre où la liberté d’expression est la règle -mais jusqu’à quand?- ne pas choisir, ne pas voter, c’est aller tout droit dans un mur que les égoïsmes construisent et sur lesquels les démagogues et les populistes s’appuieront pour nous faire marcher au pas.

vendredi 7 avril 2017

"Mémoires d'un tueur ordinaire", le nouveau roman de Claude Bachelier


Parce qu’il s’ennuie dans sa maison de retraite et que sa conscience le titille un peu trop, il entreprend de partager avec d’anonymes lecteurs quelques scabreuses affaires qui ont émaillé son existence.
Vous qui allez lire ce livre, ne vous méprenez pas, il n’y a dans cette narration aucune ambiguïté. Seuls les faits et les circonstances qui les ont amenés à se produire sont rapportés.
Le narrateur n’entend point se confesser ni entrer en pénitence, tout au plus cherche-t-il à atténuer sa responsabilité en invoquant ces grains de sable qui enrayent de temps à autre la raison comme le cours banal de la vie.
Mémoires d'un tueur ordinaire, roman de Claude BACHELIER, 118 pages, 13€ +fdp chez www.zonaires.com

jeudi 9 mars 2017

"mémoires d'un tueur ordinaire"

Bientôt chez Zonaires éditions

mon nouveau roman: "Mémoires d’un tueur ordinaire"



Parce qu’il s’ennuie dans sa maison de retraite et que sa conscience le titille un peu trop, il entreprend de partager avec d’anonymes lecteurs quelques scabreuses affaires qui ont émaillé son existence.
Vous qui allez lire ce livre, ne vous méprenez pas, il n’y a dans cette narration aucune ambiguïté. Seuls les faits et les circonstances qui les ont amenés à se produire sont rapportés.
Le narrateur n’entend point se confesser ni entrer en pénitence, tout au plus cherche-t-il à atténuer sa responsabilité en invoquant ces grains de sable qui enrayent de temps à autre la raison comme le cours banal de la vie.


jeudi 2 février 2017

le 30 janvier 1917 ou l’espoir d’une paix sans victoire


Charles 1er (1887 - 1922)
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François Joseph (1830 1914)
Alors que la guerre fait rage, que les massacres continuent sur tous les théâtres d'opérations, le 30 janvier 1917, l'empereur d'Autriche Hongrie, Charles 1er, tente de négocier une paix séparée avec les alliés français, britanniques et italiens.




Avant que de poursuivre, revenons quelques années en arrière: en 1915, François-Joseph, alors empereur d'Autriche Hongrie, envoie Charles, son petit neveu et héritier, en éclaireur auprès des alliés. Rappelons que Charles de Habsbourg est, à sa naissance, 5ème dans l'ordre de succession au trône d'Autriche - Hongrie. Guillaume II, averti de la démarche la fait échouer.



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Frédéric Guillaume Victor Albert de Hohenzollern
(1859 - 1941)
La mort de Rodolphe, fils de l'empereur François-Joseph en 1889; puis celle de Charles, frère cadet de l'empereur; puis celle de Otto en 1906, et enfin l'assassinat de de François Ferdinand en 1914, mettent le petit neveu de l'empereur au second rang dans l'ordre de succession, derrière son grand oncle qui règne depuis 1848!
Il n'est pas inutile de rappeler que l'une des causes de ce conflit a été l'assassinat de François Ferdinand à Sarajevo par un nationaliste serbe le 28 juin 1914.

L'Autriche, soutenue fermement par l'empereur d'Allemagne, Guillaume II, adresse un ultimatum humiliant à la Serbie, laquelle le refuse et c'est l'engrenage fatal et meurtrier.













1917 est une année importante
  • Sur le font Est, les troupes russes subissent d'importants revers. En février, le tsar Nicolas II abdique. Le 15 décembre, la Russie signe un armistice avec l'Allemagne, précédée de quelques jours par la Roumanie du roi Ferdinand 1er. Sur le front du Moyen Orient, les alliés de l'Entente remettent de l'ordre dans leur organisation ayant conduit aux désastres des années précédentes et préparent l'offensive victorieuse de 1918.


  • Sur le front de l'ouest, la seconde bataille de Verdun est engagée imprudemment dès le début de l'année par le général Nivelle et aboutira à l'échec, entre autres, du Chemin des Dames: perte de 270 000 hommes en 10 jours!!
  • Devant le peu de cas que l'état-major fait des vies des poilus, plusieurs régiments se mutinent. Pétain remplace Nivelle et interdit toutes les grandes offensives. En août, il lance l'assaut pour reprendre "le Bois des Corbeaux" et le "Mort-Homme", précédé d'une intense préparation d'artillerie. 
Le capitaine de Gaulle, alors prisonnier, dans une conférence donnée dans le camp, fournit ces détails: "en ce qui concerne la préparation d'artillerie, la dépense de munitions fut portée à 3,5 millions d'obus, pour les vingt-cinq kilomètres du front d'attaque, tirés par plus de 3000 canons, ce qui correspond par conséquent à une densité de 140 obus par mètre courant et d'un canon par 8 mètres; la proportion d'artillerie lourde fut très augmentée, tout ce que l'on avait de mieux, 90, 120 et 155 courts et longs, et un grand nombre de canons de marine furent employés et largement pourvus de munitions." (1) 
Cette offensive, coûteuse en hommes et en matériels, ne réussit qu'à reprendre quelques positions perdues en 1916.
  • L'année 1917 est également marquée par l'entrée en guerre des Etats Unis en avril aux côtés des alliés. Il faudra néanmoins attendre novembre 1917 pour que les troupes américaines participent directement aux combats, troupes que la France et le Royaume Uni devront équiper en armements divers.
C'est donc au début de cette année 1917 que l'empereur d'Autriche Hongrie va entreprendre des négociations secrètes de paix avec les alliés. Il écrit à l'empereur allemand: "si les monarques ne font pas la paix, les peuples la feront." (2)

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le Kronprinz Frédéric 

Si le Kaiser et la haute hiérarchie militaire allemande ne sont  pas encore disposés à de telles négociations, il n'en reste pas moins que le doute s'est invité, y compris dans  l'esprit du Kronprinz, qui écrit à son père: "Parlons franchement. Ne songeons plus à la Belgique. Renonçons à toute annexion, même à l'est. Il faut que nous engagions des pourparlers avec nos ennemis." (3)

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les maréchaux Hidenburg et Ludendorff
En avril 1917, la conférence de Kreuznarch* réunit les représentants des monarques allemands et austro-hongrois pour définir les buts de guerre. Encouragés par la perspective quasi certaine du retrait du conflit de la Russie, libérant ainsi toutes les divisons de l'armée allemande sur ce front est, les maréchaux Hidenburg et Ludendorff sont des partisans inconditionnels de la poursuite de la guerre et définissent leurs exigences territoriales, exigences qui ne peuvent être obtenues que par une victoire sur les alliés. Et donc, du côté allemand, pas question de négociations de paix.
A l'inverse, les représentants autrichiens, conscients de l'état de délabrement de leurs armées, veulent une issue au conflit sans pour autant renoncer à leurs prétentions territoriales vis à vis de la Serbie, ce qui est malgré tout quelque peu contradictoire avec la volonté du monarque d'une paix "sans conquêtes".

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Alexandre Ribot (1842 - 1923)
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Aristide Briand (1862 - 1932)
Donc, l'empereur autrichien, soutenu par le pape Benoit XV, charge ses beaux-frères Sixte et Xavier de Bourbon-parme de prendre contact avec le gouvernement français, alors dirigé par Aristide Briand, mais renversé en mars et remplacé par Alexandre Ribot. Les deux frères rapportent à leur souverain ce qu'ils pensent être les conditions françaises et italiennes à l'ouverture des négociations:
1. retour de l'Alsace Lorraine à la France;
2. retour de la Belgique dans son intégrité politique et territoriale;
3. Retour de la Serbie dans son intégrité politique et territoriale;
4. Constantinople cédée aux Russes.
L'empereur accepte ces conditions, sauf la troisième, ce qui entraine le refus de l'Italie de continuer la négociation. Les pourparlers sont donc interrompus, d'autant  qu'Alexandre Ribot, alors ministre français des affaires étrangères  déclare le  6 juin 1917: "la paix ne passera pas par Stockholm, mais par la victoire." (4)

Il convient de préciser que les membres les plus pacifistes de la SFIO, Marcel Cachin, Marcel Sembat entre autres, étaient partisans avec d'autres socialistes européens, d'une paix sans victoire et prévoyaient d'organiser un congrès de la paix dans la capitale suédoise. Congrès qui ne pourra se tenir puisque les délégués français, n'ayant pu obtenir de visas de sortie délivré par le gouvernement français, ne purent s'y rendre. Pour justifier, son refus, Alexandre Riblot refusait que "la paix soit l'oeuvre d'un parti et non de la nation toute entière." (5)

Parallèlement, à l'été 1917, le gouvernement français est approché, via des intermédiaires belges, par un proche du Kaiser, Oskar von der Lancken. Ce dernier - et c'est quand même un paradoxe - a participé à la conférence de Kreuznarch et en connait les conclusions. Il est recommandé par deux personnalités belges qui assurent que Lancken est porteur d'un message de l'empereur d'Allemagne. Finalement, il n'existe pas de message et A. Briand ne rencontrera pas le chargé d'affaires allemand. 
A la demande du Président du Conseil Ribot, il rédige une note qui aurait pu servir de base aux négociateurs.  Mais Ribot dénature le texte de Briand en le caricaturant. Pris en flagrant délit de tricherie, il est acculé à la démission le 7 septembre, remplacé par Paul Painlevé, lui-même remplacé par Georges Clemenceau le 16 novembre 1917. 
 Le programme de ce dernier est simple et limpide: "politique intérieure, je fais la guerre; politique extérieure, je fais la guerre." (6)
Georges Clemenceau
Georges Clemenceau
Les tentatives de stopper les combats et les massacres qui en résultaient se heurtent donc à l'intransigeance des uns et des autres. Un siècle plus, tard, cette intransigeance peut nous paraitre incompréhensible au vu de cette gigantesque boucherie sur les champs de bataille. Mais en bien des choses, et plus particulièrement en Histoire, il faut se garder de sortir les faits de leur contexte. Pour autant, je me refuse, dans ce billet, à désigner tels ou tels comme étant responsables. Les historiens dans leur ensemble ne l'ont jamais fait. Et je ne suis pas historien.

Je conclus ce billet avec Raymond Aron qui, dans Paix et guerre entre les nations", me semble  poser les bonnes questions: "il se peut que la démission de la politique ait été inévitable en fonction des circonstances. L'Allemagne aurait-elle jamais renoncé à l'Alsace-Lorraine à moins d'y être contrainte par la défaite? Aurait-on pu faire accepter par l'opinion française une paix de compromis après tant de sacrifices imposés aux peuples et tant de promesses prodiguées par les gouvernements? Les traités secrets, conclus entre les alliés, consacraient tant de revendications et consignaient tant de promesses solennelles que toutes velléité de négociations  sans victoire risquait de désagréger la fragile coalition des futurs vainqueurs. (7)


(1) in "Charles de Gaulle, lettres, notes et carnets, 1905 - 1941" éditions Robert Laffont, collections Bouquins, 2010, page 351.
(2) in "14 - 18 la première guerre mondiale volume II" de Pierre Vallaud, éditions Fayard, 2004, page 48.
(3) ibid, page 49.
(4) in "Clemenceau la Père la Victoire" de Pierre Miquel, éditions Tallandier, 1196, page114.
(5) ibid page 113.
(6) in "Je fais la guerre" article de Bertand Renouvin, "Georges Clemenceau", collection Génies et réalités, Librairie Hachette, 1974, page 194.
(7) in "Paix et guerre entre les nations" de Raymond Aron, éditions Calmann-Lévy, 1962 - 1984, page 38.

Angèle-Cartier-couv-6
                                                    aux éditions Zonaires
                                                        zonaires.com

vendredi 11 novembre 2016

Réhabiliter "les fusillés pour l'exemple"

Nous commémorons aujourd’hui le 98ème anniversaire de l’armistice qui a mis fin à cette guerre qui fut une gigantesque boucherie, mais aussi à une guerre qui fut considérée à raison comme « le suicide de l’Europe ».

Paul Valéry écrivait en 1919: « Nous autres, civilisations, nous savons que nous sommes mortelles ». Ce qui était vrai à cette époque est tout aussi vrai aujourd’hui, à l’aube de ce XXIème siècle.

Donc, dans chaque village de France, des hommages ont été rendus à ces centaines de milliers de morts, de disparus, de blessés, d’invalides. Mais aussi à ces milliers de veuves et d’orphelins. Hommages mérités. Hommages indispensables pour que ne soit jamais oubliés leurs sacrifices. Pour que ne soit jamais oubliées les horreurs du militarisme outrancier qui ont conduit à ces massacres, à ces tueries. « Plus jamais ça » disait-on après  novembre 1918. Hélas, vingt et un ans plus tard, nouvelle guerre, nouveaux massacres, nouvelles tueries. Mais cela, nous le savons.

Donc, hommages ont été rendus à toutes les victimes. Non, pas à toutes. Tous ceux qui ont été fusillés pour l’exemple pendant cette première guerre mondiale sont toujours les grands absents, les oubliés volontaires de la mémoire collective. Ou plus exactement ceux que les pouvoirs politiques depuis 98 ans ont volontairement occultés, par lâcheté ou par idéologie ou par conformisme ou par bêtise. En réalité, tout cela à la fois.



honneur aux soldats anglais
Il n’y a pas que des militaires français qui ont été fusillés. Il y a aussi des britanniques. Le gouvernement britannique a réhabilité collectivement en 2007 les 306 militaires fusillés. Certes, 89 années après, cela peut paraitre long, mais l’essentiel n’est pas là!

Chez nous, rien. Lionel Jospin, premier ministre a bien demandé une telle réhabilitation. Mais refus du président Chirac qui ne trouvait pas cela « opportun »

Mais personne n’a trouvé inopportun de décorer le général Nivelle des plus hautes décorations civiles et militaires et de l’enterrer aux Invalides!

Personne n’a trouvé inopportun de combler d’honneurs et de médailles tous les officiers généraux qui ont envoyé délibérément à la mort des milliers de soldats pour reprendre à l’ennemi quelques mètres carrés, aussitôt perdus le lendemain!


Personne n’a trouvé inopportun de rétablir dans leurs grades, leurs honneurs et leurs pensions les militaires félons de l’OAS qui, ne l’oublions pas, ont du sang sur les mains, du sang de français et d’algériens. Sans compter les multiples tentatives d’assassinat du chef de l’Etat! Personne!

 Réhabiliter aujourd’hui tous ces malheureux serait, de la part de ceux qui nous gouvernent aujourd’hui comme ceux qui nous gouvernerons demain, serait faire preuve de patriotisme. Oui, de patriotisme. Parce que c’est quoi, le patriotisme? Parce que le patriotisme, c’est d’abord et avant tout aimer son pays. Eventuellement, de mourir pour lui. 

J’ai eu l’occasion de travailler sur des lettres de soldats écrites à leurs familles pendant le conflit. Tous, je dis bien tous, étaient des patriotes. Tous voulaient défendre la patrie. Tous! Mais aucun ne réclamait de mourir pour elle. Ils acceptaient cette possibilité, mais aucun, sciemment, ne voulait mourir.
A cet égard, « les carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier, 1914 – 1918″ sont un témoignage exceptionnel.


La dernière tentative de réhabilitation collective a été tentée par le sénateur Fischer en décembre 2012 a été rejetée par la majorité sénatoriale le 19 juin 2014. Quelle honte!


Alors, quand des tribunaux militaires jugeaient des soldats soi disant coupables de trahison, des soldats qui se seraient volontairement blessés, ils les condamnaient à mort. Sans appel. Après des procès où la sentence étaient décidées à l’avance puisqu' »Il s’agit moins de punir un coupable que d’empêcher par la sévérité de la répression la contagion du mal. »

98 ans après cette abomination que fut cette guerre, il serait temps de tourner la page. De réintégrer dans la communauté des morts pour la France tous ces soldats qui n’ont sans doute pas été des héros, mais qui étaient des victimes, tout comme l’étaient les 1 400 000 morts, les 4 266 000 blessés de France. Comme les 9 720 000 morts, les 21 228 000 blessés du monde entier.

Quelques communes ont eu ce courage d’inscrire sur le monuments aux morts les noms de ceux qui ont été « fusillés pour l’exemple. » C’est formidable, mais cela ne suffit pas pour les réintégrer dans la communauté nationale. C’est aux plus hautes autorités de l’Etat de la faire.

Ce sera l’honneur du prochain président de le faire vraiment! Et son déshonneur s’il se dérobait!

de Claude Bachelier
Angèle Cartier
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