"Ce n'est pas parce que l'on a rien dire qu'il faut fermer sa gueule" Michel AUDIARD

samedi 31 mars 2018

Qui se souvient de Youri Gagarine?

Youri Gagarine (1934 - 1968)

Oui, qui se souvient de Youri Gagarine, le premier homme à voyager dans l'espace à bord d'un satellite artificiel le 12 avril 1961? Sans doute pas grand monde. Quoique, pour reprendre Raymond Devos, quoique...

Même s'il y avait peu de téléviseurs dans les foyers français, la presse quotidienne est encore très lue et il me semble que, quand même, ce souvenir reste vivace parmi la population tant cet évènement était inattendu. Sans doute aussi, beaucoup parmi les "Baby Boomers", alors adolescents, se rappellent-ils ce visage souriant d'un type à peine plus âgé qu'eux: Gagarine avait tout juste 27 ans, autant dire un "jeunot".

Chez nous, la guerre d'Algérie - alors appelée pudiquement "les évènements" - occupait les esprits, alors qu'à Cuba, Fidel Castro allait consolider son pouvoir après l'épisode calamiteux de "la baie des cochons"*.

Ce vol de Gagarine fut un évènement considérable. Non seulement parce que personne ne s'y attendait, mais aussi parce que dans un climat de guerre froide, c'était les soviétiques qui marquaient un point considérable dans la course à l'espace devant les américains.

le Sputnik
]
Et cela après avoir lancé le premier satellite artificiel, le Spoutnik I* en 1957. Nous pouvions alors entendre son fameux "bip - bip"* Puis en novembre de la même année, c'est la chienne Laïka* qui est le premier être vivant à être lancé dans l'espace.
N. Kroutchev accueillant Y. Gagarine
Les soviétiques ne vont pas manquer de célébrer ce que Nikita Kroutchev,* secrétaire général du PCUS, appelle "la force et la supériorité du régime communiste " puisque cette victoire est celle "du parti, de la révolution, de Lénine, du système socialiste"

Y. Gagarine et N. Kroutchev


Ce fut à Moscou et dans tout le pays l'occasion de célébrer le héros Gagarine qui incarne "l'idéal de l'égalité soviétique." En 1957, - il a alors 23 ans - il obtient son brevet de pilote sur Mig 15. Il est ensuite sélectionné dans l'équipe des premiers cosmonautes du programme spatial soviétique. Après différents tests et examens, il est retenu avec vingt autres candidats. C'est Nikita Khrouchtchev qui choisit Gagarine, à cause de ses compétences physiques et scientifiques, mais aussi parce qu'il a de "meilleures origines" sociales.
la "une" de l'Humanité

Chez nous, l'Humanité, alors "l'organe central du parti Communiste Français", titre en une: "un soviétique à ouvert pour l'homme l'ère  du cosmos."





Avant le vol définitif, deux essais de lanceurs sont réalisés avec succès, même si plusieurs échecs les ont précédés. Mais les services de renseignements soviétiques signalent que le programme américain prévoit le lancement d'un vol habité pour le mois de mai.
Youri Gagarine

Aussi, le vol de Gagarine sur Vostok est-il avancé. Pour la petite histoire, Madame Gagarine, même si elle se doute de quelque chose, ignore tout de ce que va faire son mari.

Le 12 avril, Youri Gagarine s'installe dans la capsule. Bien qu'il ne soit pas très grand, 1,56 mètre, la position n'est guère confortable.

la capsule
A 09h07 précises, la fusée décolle du su site de Baïkonour,* au Kazakhstan. Le vol est entièrement automatique, c'est à dire que le pilote n'a pas accès aux commandes.


Gagarine est particulièrement décontracté: au moment
du départ, il lance " et c'est parti!". Deux minutes après le décollage, il s'exclame: " Je vois les nuages, le site d'atterrissage... C'est magnifique. Quelle beauté."


la capsule Vostok
l'orbite de Vostok



Le vol va durer 1h 48 à une hauteur moyenne de 250 km. Il constate qu'il peut manger, boire, travailler même en état d'apesanteur, ce que les ingénieurs russes pensaient impossible du fait justement de l'apesanteur.


Vostok après l'atterrissage
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Le retour sur terre est quelque peu problématique: les rétrofusées ne fonctionnent pas comme prévu. Il note: " Tout tournait. Je voyais d'abord l'Afrique, puis l'horizon, puis le ciel. J'avais à peine le temps de protéger mes yeux des rayons du soleil. J'ai mis mes jambes de manière à couvrir le hublot sans avoir à fermer les stores." Mais il reste toujours aussi calme. Comme le prévoit la procédure, à quelques kilomètres du sol, il s'éjecte et se pose à 10H55 dans la région de Saratov, à environ 800 km au sud est de Moscou.


G. Yitov - N. Kroutchev - Y. Gagarine

Il est bien sûr accueilli en héros par toutes les autorités soviétiques qui prouvent ainsi que l'URSS n'est pas le pays arriéré comme le pensent les puissances occidentales. Il est promu major, reçoit la médaille de "héros de l'Union Soviétique" et la médaille de "l'ordre de Lénine." Avec Titov* qui a été le second soviétique à être envoyé dans l'espace en août 1961, il va entamer une tournée mondiale qui le mènera de Grande Bretagne au Brésil en passant par l'Islande, la Pologne, Cuba et l'Inde.

Bien qu'il soit toujours volontaire pour d'autres missions du même type, il ne sera plus désigné pour faire partie des futurs équipages. Quelques années plus tard, devenu le symbole de l'astronautique soviétique triomphante, il ne sera plus autorisé à voler sur des avions de chasse.
Est-ce que son succès, sa renommée lui ont-ils tourné la tête? Toujours est-il qu'il mène une vie quelque peu dissolue qui vont lui faire perdre une bonne partie de son crédit auprès des autorités.

le MIG 15 UTI biplace

Pourtant, début 1968, il est de nouveau autorisé à voler. Le 27 mars, il décolle à bord d'un avion biplace d'entrainement, un MIG 15-UTI. Ce sera son dernier vol: il s'écrase pas très loin de la base aérienne.
Dans un premier temps, l'enquête conclut que Gagarine ne s'est pas éjecté car il ne voulait pas que son avion s'écrase sur une école: il fallait à tout prix conserver l'image du héros soviétique. Mais par la suite et avec la déclassification des archives, il est apparu que son appareil avait été pris dans des turbulences créées par un autre chasseur et, de ce fait, était parti en vrille avant de s'écraser au sol.
Youri Gagarine
Youri Gagarine avait alors 34 ans. Et donc, voila 50 ans le 27 mars que disparaissait le premier homme à être envoyé hors de l'orbite terrestre.

Avec le recul, chacun peut mesurer l'importance de l'évènement. Certes, aujourd'hui, envoyer des humains ou des satellites dans l'espace est devenu quelque chose de courant.
Mais, enfin, remettons cette première dans son contexte et mesurons l'exploit à sa juste valeur: en à peine 60 ans, nous étions passé du premier vol motorisé sur 37 mètres à une fusée capable de projeter un homme dans l'espace à l'intérieur d'une cabine et de le ramener sur terre sain et sauf.

Cela devrait peut-être ramener à plus d'humilité certains scientifiques qui jouent les fiers à bras quand ce n'est pas au docteur Folamour.

*clic sur le lien

de Claude Bachelier, aux éditions ZONAIRES





vendredi 19 janvier 2018

l'affaire Dreyfus (2): le 13 janvier 1898: "j'accuse" de Emile Zola

Le 13 janvier 1898, Émile Zola* publie dans l’Aurore, alors dirigé par Georges Clemenceau, une lettre ouverte* accusant formellement les plus hautes autorités de l’armée d’avoir sciemment fait condamner un innocent, Alfred Dreyfus, d’avoir ensuite protégé le véritable coupable et de s’être livrer aux manoeuvres les plus basses pour empêcher la vérité d’éclater.

Emile ZOLA (1840 - 1902)


Que s’est-il passé entre le 5 décembre 1893, jour de la condamnation d’Alfred Dreyfus par le conseil de guerre et le 13 janvier 1898, date de la lettre d’Émile Zola?

Le 19 janvier 1894, il est emprisonné au pénitencier de l’ile de Ré dans des conditions  indignes, tant physiques que psychologiques. Il est surveillé en permanence, soumis à des fouilles totales. Quand sa femme vient le voir, le directeur est entre eux: ils ne doivent ni se toucher, ni parler du procès.
Le 13 avril, après une traversée particulièrement éprouvante, il arrive à l’ile du Diable, en Guyane. Là encore, les conditions de vie sont cruelles: il ne doit parler à personne, ne pas s’éloigner d’un enclos, des surveillants armés le suivent dans tous ses déplacements, la lumière est allumée toute la nuit dans sa cellule pour pouvoir mieux le surveiller. Toute sa correspondance est interceptée et contrôlée au ministère de la guerre.

"l'enclos de Dreyfys



Marcel Thomas* écrit: « et s’il eût été besoin d’une confirmation supplémentaire, la fiche accompagnant Dreyfus au bagne serait chargée de la fournir: « Dreyfus n’a exprimé aucun aveu… Il doit être traité comme un malfaiteur endurci tout à fait indigne de pitié. » (1)

Subissant de telles souffrance, il pense régulièrement au suicide: « J’étais décidé à me tuer après mon inique condamnation. Être condamné pour le crime le plus infâme qu’un homme puisse commettre sur la foi d’un papier suspect (…) il y avait certes là de quoi désespérer un homme qui place l’honneur au-dessus de tout. Ma chère femme, si dévouée, si courageuse, m’a fait comprendre dans cette déroute de tout mon être, qu’innocent, je n’avais pas le droit de l’abandonner, de déserter volontairement mon poste. » (2)
%athieu Dreyfus


Pendant ce temps-là, en métropole, Mathieu Dreyfus*, le frère ainé, convaincu de l’innocence d’Alfred, remue ciel et terre pour trouver des soutiens. Mais le vide se fait autour de la famille Dreyfus, d’autant que le commandant du Paty de Clam, l’enquêteur accusateur, laisse entendre que la famille Dreyfus aurait perçu de l’argent, comme prix de la trahison.

Mathieu apprend par l’intermédiaire du docteur Gibert*, ami intime du Président de la République, Félix Faure*, qu’un document secret a été fourni la veille du verdict aux juges du conseil de guerre et que c’est ce document qui a contribué au verdict. (voir mon article du 7 janvier 2018). Mais Gibert, tenu par la parole donnée au président de ne rapporter ce fait qu’au seul Mathieu, n’autorise pas ce dernier à révéler la confidence au grand public. Il est vrai aussi que l’existence de ces documents secrets finit par n’être plus secrète et que beaucoup de gens, politiques, avocats, militaires en connaissent la réalité, mais en ignorent le contenu.

L’avocat de Dreyfus, Edgard Demange* interroge le garde des Sceaux, Ludovic Trarieux*:  » Demange se rend chez le garde des Sceaux. Trarieux lui confirme l’existence de ces pièces. « Je le tiens de mon collègue M. Hanotaux (prédécesseur de Trarieux et actuel ministre des affaires étrangères, ndlr)  auquel le général Mercier a communiqué cette pièce pour tranquilliser sa conscience. » L’avocat insiste: « cette pièce a-t-elle été montrée aux juges? » Le garde des Sceaux proteste: « certainement non. Ce serait monstrueux. » (3)

Georges Picquard


En 1895, le lieutenant-colonel Marie-Georges Picquart* est nommé à la tête du Deuxième Bureau, le service des renseignements militaires. En 1896, il récupère ce qui s’appellera par la suite « le petit bleu », un télégramme de l’attaché militaire allemand à Ferdinand  Walsin Esterhazy, officier au deuxième bureau. 
Il reconnait aussitôt l’écriture d’Esterhazy et Jean-Denis Bredin écrit: « Ce sont deux lettres d’ardente sollicitation. Deux lettres d’Esterhazy. Picquart les lit. Il éprouve un grand trouble. Cette écriture régulière, penchée, aux caratéristiques bien précises. Il croit la reconnaitre. Il la reconnait. Le bordereau qui a fait condamner Dreyfus est dans son bureau, des fac-similés. Il ouvre son tiroir, sort une photo du bordereau. Il place côte à côte le bordereau et les lettres d’Esterhazy qui viennent de lui être remises. Il regarde. Il compare. « Je fus épouvanté », dira-t-il. Les écritures n’étaient pas semblables. Elles étaient identiques. L’évidence le frappe comme la foudre: le bordereau n’avait pas été écrit par Dreyfus. Il était l’oeuvre d’Esterhazy. » (4)
commandant Esterhazy


Le 1er septembre 1896, Picquart adresse un rapport au général de Boisdeffre*, le chef d’état major de l’armée où il démontre la culpabilité d’Esterhazy et donc l’innocence de Dreyfus. Puis, obéissant à l’ordre de de Boisdeffre, montre son rapport au général Gonse, sous-chef d’état major. Ce dernier, manifestement, ne veut rien faire et appelle son subordonné à la prudence. Picquart rencontre le général Billot*, ministre de la guerre le 9. Mais pour le ministre, « ce secret ne concerne pas les civils. (5)

Picquart est scandalisé; il a une discussion orageuse avec le général Gonse:
Gonse: qu’est-ce que cela peut vous faire que ce juif reste à l’ile du Diable?
Picquart: mais puisqu’il est innocent
Gonse: cela ne fait rien. Ce ne sont pas des considérations qui doivent rentrer en ligne de compte. Si vous ne dites rien, personne ne saura.
Picquart: ce que vous dites là est abominable. Je ne sais pas ce que je ferai; en tout cas je n’emporterai pas ce secret dans ma tombe. (5)

général de Boisdeffre





général Gonse




Auguste Scheurer Kestner


Les généraux décident d’envoyer Picquart en Tunisie dans le but évident qu’il y sera tué. Il se rapproche d’Auguste Scheurer-Kestner*, alors vice président du Sénat à qui il montre ses dossiers. Accusé d’avoir communiqué des dossiers secrets, il est emprisonné en janvier 1898 et chassé de l’armée. Il sera réhabilité en même temps que Dreyfus, général de brigade et ministre de la guerre dans le gouvernement Clemenceau.



La famille d’Alfred Dreyfus continue de chercher des appuis pour une révision du procès.
Bernard Lazare


Bernard Lazare sera l’un des premiers à leur apporter son soutien efficace et désintéressé. A partir d’un article du journal « l’éclair » du 15 septembre 1896 qui prouvait l’illégalité du procès de décembre 1894 en révélant le contenu du fameux dossier secret (mis illégalement à la disposition des juges avant le verdict), il va prouver que toutes les accusations portées contre le capitaine Dreyfus sont fausses.

Les révélations de Picquart que certains journaux reprennent à leur compte mettent en lumière la culpabilité évidente de Esterhazy. Mais ce dernier est soutenu, contre toute logique, par l’état major qui refuse de reconnaitre ses mensonges et persiste dans ses accusations contre Dreyfus. 
Le Figaro publie une lettre de l’officier à une de ses anciennes maitresses:  « si un soir on venait me dire que je serais tué demain comme capitaine de ulhans en sabrant des Français, je serais certainement parfaitement heureux. (…) Je ne ferai pas de mal à un petit chien, mais je ferai tuer cent mille français avec plaisir. (6) »
Cette révélation scandalise et renforce les thèses des dreyfusards. Acculé, Esterhazy demande à être jugé: « j’attends de votre haute équité mon renvoi devant la conseil de guerre de Paris » (7). 
 Le 10 janvier 1898, il comparait à huis clos devant le conseil de guerre qui prononcera, à l’unanimité, après cinq minutes de délibéré, son acquittement.


Quelques jours plus tard, l’Aurore publiait le « J’accuse » de Émile Zola. Cet article allait relancer l’affaire Dreyfus, lentement mais surement: les preuves de l’innocence du capitaine étaient dans le domaine public. 
Chacun savait que l’état major de l’armée avait menti, falsifié et fabriqué des documents. Et donc que cette armée, ou du moins ses dirigeants, avait failli à ses devoirs de probité en condamnant un homme au bagne à perpétuité parce qu’il était juif. Uniquement parce qu’il était juif!

Dans « la France de l’affaire Dreyfus », Philippe Levillain* écrit: « On peut poser la question: et si Esterhazy, hongrois catholique de souche, ancien zouave pontifical, avait été Dreyfus dès décembre 1894?
Uchronie, certes, mais qui conduit à quelques suggestions. L’affaire Dreyfus précipita l’antisémitisme sous toutes ses formes parce que le capitaine Dreyfus était le juif qu’on avait jamais vu, dont on avait jamais entendu parler, dont le comportement résigné et confiant dans la justice républicaine fortifia la conviction de sa culpabilité et qui, à raison même d’un patronyme sans équivoque sur ses origines sémitiques, le désignait comme symbole de « le juif est partout », même dans le haut état major, clé de voute très contrôlée du système de défense nationale. (…) Précisément: ce circuit républicain parcouru  par un juif qui avait émigré pouvait témoigner d’une subtilité au service de l’espionnage au profit de l’Allemagne propre à se retourner contre lui. » (8)

* clic sur le lien


(1) in « l’affaire sans Dreyfus », de Marcel Thomas, Librairie Arthème Fayard, collection "les causes célèbres », 1971, pour le Cercle du Bibliophile, page 162
(2) in « cinq années de ma vie 1894 – 1899 » de Alfred Dreyfus, éditions La découverte/Poche, 1994 – 2006, page 109;
(3) in « l’affaire » de Jean-Denis Bredin, éditions Fayard pour GLM, 1993, page 168;
(4) in « l’affaire », pages 211 et 212;
(5) in « l’affaire » page 234;
(6) in « l’affaire » page 306;
(7) in « l’affaire » page 312;
(8) in « la France de l’affaire Dreyfus », sous la direction de Pierre Birnbaum, article de Philippe Levillain, éditions Gallimard, collection « bibliothèque des Histoires, 1994, page444.


dimanche 7 janvier 2018

l'affaire Dreyfus (1): 5 janvier 1895: la dégradation du capitaine Alfred Dreyfus

la dégradation du capitaine Dreyfus

Le 22 décembre 1894, le capitaine Dreyfus était condamné par le conseil de guerre à « la détention perpétuelle dans une enceinte fortifiée, à la destitution de son grade et à la dégradation militaire. »


C’est cette dégradation elle-même, le 5 janvier 1895 et ce qui l’a amenée, qui fait l’objet de mon billet d’aujourd’hui. Pour cela, je me suis plongé dans plusieurs ouvrages de ma bibliothèque, mais aussi, bien sûr sur internet, sans toutefois abuser de « wiki ».
Mais avant d’arriver à cette journée de décembre, il me faut remonter quelques années en arrière et reprendre la chronologie de cette affaire, ainsi que situer Alfred Dreyfus et dans son contexte et dans son époque.

Alfred Dreyfus




Il est né à Mulhouse le 9 octobre 1859. Mulhouse – donc l’Alsace – était encore française à cette époque. Après l’annexion de la province par l’Allemagne, les parents Dreyfus choisissent la nationalité française et déménagent à Paris. Dreyfus est reçu en 1878 à l’école Polytechnique. En avril 1892, il est diplômé de l’école de guerre et est affecté à l’état-major de l’armée.

L’époque est à l’antisémitisme virulent, d’une violence inouïe. Dans la préface du livre que Dreyfus a consacré aux années 1894 – 1899, Pierre Vidal-Naquet* écrit: « la campagne de la Libre Parole en 1892 contre les officiers juifs de l’armée française et la série de duels, avec mort d’hommes, qu’elle avait provoquée. »(1)

Jean Denis Bredin* dans « l’Affaire » se livre à une analyse très fouillée de la société française de ces années-là: « mais les vraies raisons de la fièvre antisémite sont sans doute à rechercher dans un grand désarroi des esprits. (…) Les nouvelles formes économiques et politiques que revêt la société française suscitent chez tous ceux qui sont attachés à l’ordre ancien, ou qui souffrent des changements, l’anxiété, la peur, et souvent la colère: ce désarroi incite à rechercher des responsables. (…) On se révolte contre les nouveaux modes de vie qu’engendrent le progrès technologique et la société industrielle, contre l’exode rural et l’exploitation ouvrière, mais aussi contre les difficultés que causent aux entreprises et aux commerçants le développement du capitalisme, contre la dure loi des banques, contre la misère des uns, la ruine des des autres, l’écrasement de tous les « petits » par un système économique inhumain et insolent. On se révolte contre la démocratie (…) contre le principe d’égalité, contre le système parlementaire, contre le gouvernement des avocats bavards et impuissants. On se révolte contre le refus de Dieu, le principe de laïcité, la destruction des vertus chrétiennes, l’ébranlement de l’influence catholique. (…) L’intellectuel déraciné, le vagabond sans patrie, le Juif errant, le capitaliste international deviennent également détestables. (…) On en appelle au chef,qui incarne les vertus de la race. (…) On se méfie de l’intelligence critique. On exalte la virilité. (…)
Car seul un vaste complot peut expliquer la décadence moderne. Les Juifs – et à un moindre degré, les Protestants et les francs-maçons – en sont les inspirateurs ou les organisateurs. Errant, le juif est par nature sans patrie. Marchand, il est loin du sol. »
(2)

Tout est dit. La société française actuelle n’est-elle pas traversée des mêmes interrogations, des mêmes peurs, en y ajoutant un bouc émissaire supplémentaire?

Qui sont ces antisémites militants? Je n’en citerai que quelques uns parmi les plus connus:

Arthur de Gobineau


Arthur de Gobineau*, au travers de son oeuvre majeure, « essai sur l’inégalité des races humaines » développe l’argument, à savoir qu’il y a une opposition fondamentale entre sémites et aryens, argument repris par Wagner et plus tard par les nazis.


Edouard Drumont


– Edouard Drumont* fonde le journal « la Libre Parole »* en 1892 avec comme sous titre « la France aux Français », après avoir publié « la France juive » en 1886, livre tiré à plus de 60 000 exemplaires la première année et réédité 150 fois! Dès l’introduction, Drumont écrit: « Le seul auquel la Révolution ait profité est le Juif. Tout vient du Juif ; tout revient au Juif. » (3)


Maurice Barrès
– Si l’antisémitisme de Maurice Barrès* est moins violent que celui de Drumont, il n’en reste pas moins qu’il est un des chefs de file des anti dreyfusards. Ainsi, écrit-il dans « la parade de Judas »: « Qu’ai-je à faire avec le nommé Dreyfus? Il n’est pas de ma race. Il n’est pas né pour vivre socialement. » A ses yeux, Dreyfus n’est pas français: « Dreyfus n’appartient pas à notre nation et dès lors, comment la trahirait-il? Les Juifs sont de la patrie où ils trouvent leur plus grand intérêt. » (4)

Léon Daudet


– Léon Daudet*, anti dreyfusard lui aussi, écrit dans le Figaro, en parlant de Dreyfus: « il n’a plus d’âge. Il n’a plus de nom. Il est couleur traître. Sa face est terreuse, aplatie et basse, sans apparence de remords, étrangère à coup sûr, épave de ghetto » (5)

Sans oublier « La Croix », journal catholique qui tire à 160 000 exemplaires par jour en 1895 et qui sera de tout les combats anti dreyfusards.

A gauche de l’échiquier politique, un certain antisémitisme existe: Charles Fourier*, un des penseurs du socialisme utopique, écrit en 1829: « À ces vices récents, tous vices de circonstance, ajoutons le plus honteux, l’admis­sion des juifs au droit de cité. (…) Tout gouvernement qui tient aux bonnes mœurs devrait y astreindre les juifs, les obliger au travail productif, ne les admettre qu’en proportion d’un centième pour le vice : une famille marchande pour cent familles agricoles et manufacturières; mais notre siècle philosophe admet inconsidérément des légions de Juifs, tous parasites, marchands, usuriers, etc. » (6)
Joseph Proudhon, Auguste Blanqui et quelques autres ont été hostiles aux juifs, plus d’ailleurs en tant que banquiers ou industriels, accusés d’être des exploiteurs, voire des prévaricateurs qu’en tant de déicides.

Revenons maintenant aux origines de l’affaire elle-même.



le général Auguste Mercier


En septembre 1894, le ministre de la guerre, le général Mercier*, reçoit un document appelé tout au long de l’affaire le bordereau*. 
Ce bordereau aurait été trouvé, déchiré en plusieurs morceaux,  dans la corbeille à papier de l’attaché militaire à l’ambassade d’Allemagne à Paris, le colonel von Schwartzkoppen*, par la femme de ménage française, une certaine Madame Bastian. Sur ce sujet, les avis des historiens divergent d’autant que le colonel allemand soutiendra qu’il n’a jamais reçu ce bordereau.

Qu’il y avait-il de si important sur ce bordereau?

Des détails techniques sur le canon de 120 et la promesse de fournir le projet de manuel de tir de ce canon. Ces détails n’ont pu être fournis que par un officier de l’état-major, d’où l’ordre de trouver le traitre. N’oublions pas que cela se passe vingt quatre ans après la défaite de 1870 et que l’humiliation de cette défaite est particulièrement vive au sein de l’armée française.

Très vite les soupçons se portent sur Dreyfus. Pourquoi? Il était stagiaire au sein de l’EM et avait pu avoir connaissance des projets secrets de ce canon. 
Ensuite, une analyse graphologique effectuée par le commandant du Paty de Clam*, graphologue amateur, affirme que l’écriture du bordereau et celle de Dreyfus sont identiques, « malgré certaines dissemblances ».
Il y aura d’autres expertises, dont celle d’Alphonse Bertillon* qui conclut très vite que Dreyfus est celui qui a écrit le bordereau, mais avec tant d’imprécisions et de légèreté que Jean-Denis Bredin consacre à cet homme un chapitre qu’il nommera « les Bertillonnades ».
Un autre expert, de la Banque de France, Gobert rendait des conclusions opposées à celles de Bertillon.


colonel du Paty de Clam


Le 13 octobre, Dreyfus est convoqué, « en tenue bourgeoise », à l’EM de l’armée. va lui dicter une lettre qui reprend les termes du bordereau. Il aurait tremblé affirme du Paty qui procède aussitôt à son arrestation: « Aussitôt la dictée terminée, le commandant du Paty se leva et, posant la main sur moi, s’écria d’une voix tonnante: « au nom de la loi, je vous arrête; vous êtes accusés de haute trahison. » La foudre tombant à mes pieds n’eût pas produit en moi une commotion plus violente; je prononçais des paroles sans suite, protestant contre une accusation aussi infâme que rien dans ma vie ne permettait de justifier. » (7)

Le 29 octobre, l’affaire est révélée par la Libre Parole, le journal de Drumont, et elle va faire l’objet d’une campagne de presse d’une rare violence contre Dreyfus.
Une instruction à charge est menée par l’EM qui craint un acquittement devant la fragilité du dossier.

Le procès de Dreyfus devant le Conseil de guerre s’ouvre le 19 décembre 1894 sous la présidence du colonel Maurel. Le commissaire du gouvernement réclame le huis clos qui est accordé aussitôt. La presse antisémite le réclamait à cors et à cris: « le huis clos est notre refuge inexpugnable contre l’Allemagne » titrait le Petit Journal, alors que Le Figaro, lui, titrait: « le huis clos ne servirait qu’à prolonger le scandale. »

Les experts témoignent: Bertillon parle déjà de coupable en désignant Dreyfus. Gobert expose ses conclusions. Les témoins à charge défilent et accablent l’accusé.
lieutenant colonel Henry
Parmi ceux-ci le commandant Henry*:
il révèle que l’un de ses informateurs lui a confirmé que le traitre appartenait au 2ème bureau et affirme en désignant Dreyfus: « le traitre, le voici.« 

Après le réquisitoire et la plaidoirie, les juges se retirent pour délibérer. C’est alors que le ministre la guerre fait porter au président du tribunal une enveloppe contenant des document fabriqués de toutes pièces contre Dreyfus. Cela suffit à convaincre les juges  pour condamner Alfred Dreyfus.

Toute la presse se réjouit. Georges Clemenceau qui sera par la suite un des plus ardents défenseurs de Dreyfus écrit le 25 décembre dans La Justice: « Il n’a donc pas de parent, pas de femme, pas d’enfants, pas d’amour de quelque chose, pas de lien d’humanité, ou d’animalité même, rien qu’une âme immonde, un coeur abject. » (8) Même Jean Jaurès, le grand Jean Jaurès s’interroge s’il ne fallait pas rétablir la peine de mort pour le crime de haute trahison comme le proposait le ministre de la guerre à la Chambre dès le 25 décembre!

Alfred Dreyfus sera dégradé le 5 janvier dans la cour de l’École militaire devant des détachements de la garnison de Paris, des diplomates et des journalistes. Plusieurs milliers de personnes, à l’extérieur de l’École, assistent au supplice.

Le général Darras, à cheval, prononce les « mots sacramentels:  » Alfred Dreyfus, vous n’êtes plus digne de porter les armes. Au nom du peuple français, nous vous dégradons. » Dreyfus crie son innocence: « Soldats! On dégrade un innocent! Soldats, on déshonore un innocent! Vive la France! Vive l’Armée! » (9)

Dans son livre, il racontera la dégradation elle-même: « un adjudant de la garde républicaine s’approcha de moi. Rapidement, il arracha boutons, bandes de pantalon, insignes de grade du képi et des manches, puis il brisa mon sabre. Je vis tomber à mes pieds tous ces lambeaux d’honneur. Alors, dans cette secousse effroyable de tout mon être, mais le corps droit, la tête haute, je clamais toujours et encore mon cri à ces soldats, à ce peuple assemblé: je suis innocent! » (10)

La foule crie à mort le traitre! Lâche! Judas! Sale juif! La presse antisémite exulte!

Dreyfus dans sa cellule
Le 14 avril Dreyfus arrivera à l’ile du diable, en Guyane où il restera enfermé dans des conditions lamentables jusqu’au 9 juin 1899 après que la Cour de Cassation ait cassé et annulé le jugement du conseil de guerre du 22 décembre 1894.




L’honneur de l’armée est sauf, affirment les antidreyfusards. Sauf que cet honneur, il a été sali par les mensonges de ceux-là même qui avaient pour tâche de le faire vivre!

Ainsi se termine la première partie d’une affaire qui a marqué notre histoire. Heureusement, des hommes d’honneur se sont levés pour mettre en cause ce procès inique: Zola, Clemenceau, Jaurès, Picquart, Scheurer-Kestner, Mathieu Dreyfus, Lazare, Blum et tant d’autres.



Sources:

(1) « cinq années de ma vie 1894-1899 » d’Alfred Dreyfus, préface de Pierre Vidal-Naquet, éditions  La Découverte/Poche, 2006, page 9;
(2) « l’affaire » de jean Denis Bredin, éditions Fayard/Julliard pour GLM, 1993, pages 43 – 44 – 45;
(3) Wikisource, « l’encyclopédie libre*« , Drumont Edouard;
(4) « l’affaire », pages 17 – 19
(5) »l’affaire Dreyfus; la République en péril » de Jean Birnbaum, éditions Découvertes Gallimard, 2004, page49;
(6) « Le nouveau monde industriel et sociétaire (1829), Section VI, Chapitre XLVIII, «Caractères de dégénération de la 3ème phase» de Charles Fourrier;
(7) « cinq années de ma vie », page 57;
(8)  « l’affaire », ibid page 140;
(9)  « l’affaire » page 13
(10) « cinq années de ma vie » page 78;

dimanche 3 décembre 2017

les 2 décembre et les Bonaparte




2 décembre 1804: couronnement de Napoléon Bonaparte, alors Premier Consul, sous le nom de Napoléon 1er;

2 décembre 1805: victoire de Napoléon 1er à Austerlitz;

2 décembre 1851: coup d’état de Louis Napoléon Bonaparte, alors Président de la Seconde République;

2 décembre 1852: Louis Napoléon Bonaparte devient empereur sous le nom de Napoléon III.





On ne saurait dire si ces dates sont le fait du hasard. Mais, sans aucun doute, peut-on trouver chez Louis Napoléon la volonté toute symbolique d’une référence directe à son oncle. Ce dernier bénéficie alors en France d’une popularité surprenante: Louis Philippe 1er, roi des français, n’a t-il pas fait, en 1840, revenir en grandes pompes les cendres à Paris de l’empereur déchu*?

Napoléon III





















Mis à part le lien de parenté, – Louis Napoléon est le fils de Joseph, frère de Napoléon – ils ont en commun le fait d’avoir organisé et réussi un coup d’état chacun, mettant ainsi fin au régime républicain qu’ils étaient censés protéger, et d’avoir subi deux défaites militaires entrainant leur abdication, l’oncle permettant le retour des Bourbons sur le trône et le neveu l’avènement de la République, même si formellement, il fallut attendre 1875.

Ils ont également en commun le fait d’avoir organisé un plébiscite pour proclamer l’empire. Auparavant, un sénatus-consulte rétablit la dignité impériale, le 4 mai 1804 pour l’oncle et le 7 novembre 1852 pour le neveu. Le plébiscite est remporté  par le premier avec 99,9% des votants; celui remporté par le second, le 21 novembre 1852, avec 98,7% des votants.
Dans les deux cas,le régime de l’hérédité impériale est confirmée.


Napoléon 1er empereur

Le sacre de Napoléon 1er * est grandiose: le pape Pie VII, quelque peu contraint et forcé, a fait le déplacement de Rome à Paris. Malgré le froid intense, la cérémonie dure près de cinq heures et contrairement à ce qui était initialement prévu, Napoléon se place lui-même la couronne impériale sur la tête, puis couronne Joséphine, devenue, par ce geste, impératrice. Puis, la main sur les Evangiles, il prête le serment suivant:
« Je jure de maintenir l’intégrité du territoire de la République, de respecter les lois du Concordat et de la liberté des cultes ; de respecter et de faire respecter l’égalité des droits, la liberté politique et civile, l’irrévocabilité des ventes des biens nationaux ; de ne lever aucun impôt, de n’établir aucune taxe qu’en vertu de la loi ; de maintenir l’institution de la Légion d’honneur ; de gouverner dans la seule vue de l’intérêt, du bonheur et de la gloire du peuple français. »


Napoléon III empereur


Pour Napoléon III, il n’y aura pas de sacre: le pape Pie IX ayant posé des conditions – sacre à Rome et non à Paris, mariage catholique obligatoire pour tout mariage civil, annulation des articles organiques de Napoléon 1er, ou autrement dit, l’annulation du Concordat signé en 1801 par le Premier Consul et Pie VII* – conditions inacceptables à raison pour Louis Napoléon Bonaparte. Pour autant, il y aura des festivités un peu partout en France et à Paris, au palais des Tuileries, à l’hôtel de ville et à la cathédrale où un Té Déum sera chanté. Désormais, l’empereur Napoléon III signera de cette façon: « Napoléon, par la grâce de Dieu et la volonté nationale, empereur des Français »


Le déroulement des règnes des deux Bonaparte seront fondamentalement différents:
  • Napoléon 1er sera constamment en guerre contre l’Angleterre en particulier, mais aussi contre le reste de l’Europe, au gré des alliances, souvent éphémères, toujours fragiles. Le blocus continental décidé en 1806 pour étouffer l’ennemi britannique unit petit à petit les souverains russes et autrichiens contre les français. L’aventure espagnole ajoutera à la confusion. Certes, il y aura encore des victoires importantes, mais  la guerre contre la Russie signera le début de la fin, ainsi que le souligne Jean Tulard, un des meilleurs historiens de cette époque, fin connaisseur de l’épopée napoléonienne: « La catastrophe survint en 1812, gigantesque, à la mesure des évènements qui avaient précédé; elle favorisait la formation de la plus grande coalition européenne que la France ait jamais eu à affronter. » (1)
  • Napoléon III n’a pas eu les ambitions territoriales de son oncle. Il a réussi à rompre l’entente diplomatique de la Sainte Alliance * issue du Congrès de Vienne de 1815 visant à isoler la France, en s’alliant avec l’Angleterre contre la Russie lors de la guerre de Crimée* en 1853. Il soutiendra avec succès les indépendantistes italiens contre l’Autriche, mais subira un échec humiliant lorsqu’il dépêcha un corps expéditionnaire au Mexique* en 1861, dont on se demande encore aujourd’hui ce qu’il « allait faire dans cette galère ». Tombé dans le piège diplomatique que la Prusse lui avait tendu en 1870, il entreprit une guerre qu’il perdit en quelques semaines. Pourtant, dès le début, il avait déclaré: « Rien n’est prêt (…) Je nous considère d’avance comme perdu » (2)

l'entrée des troupes russes à Paris

L’oncle et le neveu ont eu un autre point commun: leur défaite ont amené les troupes étrangères en France: en 1814 et 1815, puis en 1870.



Dans les deux cas, un affaiblissement politique, économique et moral de la France. Et pour 1870, la perte humiliante d’une partie du territoire.


Ce qui reste malgré tout, sinon une énigme, du moins une certaine incompréhension: pourquoi ces deux empereurs n’ont-ils pas, face à l’Histoire, la même mémoire, la même postérité?
Napoléon 1er est, depuis 1815, l’objet d’un véritable culte alors que son neveu, lui, n’est l’objet que de détestations.
Victor Hugo

Sans nul doute, Victor Hugo y est-il pour quelque chose: ses textes où il encense l’oncle pour mieux démolir le neveu ont eu une influence considérable. Le poète n’a jamais pardonné le coup d’état du 2 décembre 1851, alors qu’il n’a jamais évoqué celui du 18 Brumaire.
Les républicains victimes de la répression impériale, ceux qui ont donné naissance à la Troisième République, ne pouvaient, eux non plus, pardonner la mise à mort de la Seconde République.

Napoléon 1er, en plus d’avoir mis fin à la Première République, a mis l’Europe à feu et à sang. Il a rétabli une noblesse d’empire, ce que Jean Tulard considère comme une « faute »: « avant même la guerre d’Espagne, il commet sa première faute: la création d’une noblesse. » (3) Il a instauré un régime autoritaire, ruiné la France, la mettant au ban des nations. Sans oublier le retour des Bourbons dans les malles des armées coalisées.


2 décembre 1804, 1805, 1851, 1852: quatre dates qui ont marqué, chacune à leur manière, l’Histoire de France. Quatre dates qui ont révélé ce que des hommes, de simples mortels, ont pu agir sur le destin d’une nation, sur sa grandeur ou son déclin. Mais aussi sur le destin de millions d’hommes et de femmes, pris au piège d’idéaux dévoyés et d’une mégalomanie destructrice.


(1) in  « Napoléon », de Jean Tulard, éditions Fayard, 1987, page  387;
(2) in « Histoire de France », de Marc Ferro, éditions Odile Jacob pour GLM, 2001, page 295
(3) ibid page 325

mercredi 29 novembre 2017

le 27 novembre 1942: sabordage de la flotte française à Toulon.

Il y a soixante quinze ans, le 27 novembre 1942, une partie de la flotte française se sabordait à Toulon alors que les troupes allemandes se préparaient à entrer dans la ville après avoir commencé à bombarder l'arsenal.







Au total, ce seront plus de 120 bâtiments qui seront sabordés, dont 2 croiseurs de bataille, un cuirassé, 28 torpilleurs et contre torpilleurs, 12 sous marins. Soit plus de 230 000 tonnes.





Le chef de la France Libre, le général de Gaulle écrit dans ses "Mémoires de guerre": "Quant à moi, submergé de colère et de chagrin, j'en suis réduit à voir sombrer au loin ce qui avait été une des chances majeures de la France, à saluer par les ondes les quelques épisodes courageux qui ont accompagné le désastre et recevoir au téléphone les condoléances, noblement exprimées mais sourdement satisfaites du Premier Ministre anglais." (1)
Comment en est-on arrivé là? Sans doute faut-il quelque peu remonter dans le temps pour y trouver, sinon les justifications, du moins les explications.
1942 a été une année charnière où toutes les cartes ont été redistribuées:
  • en décembre 1941, les Etats-Unis sont entrés dans le conflit aux côtés des britanniques, des soviétiques et de la France Libre;
  • en juillet 1942, commence la bataille de Stalingrad* qui verra six mois plus tard la première défaite d'importance des troupes allemandes;
  • le même mois, puis en octobre, l'Afrika Corps* du maréchal Rommel* et les troupes italiennes sont défaits à El Alamein* par les britanniques et leurs alliés;
  • dans le Pacifique, l'attaque japonaise contre l'ile de Midway* avec des moyens considérables échoue à détruire la flotte américaine et son aéronavale;
  • le 8 novembre 1942*, les troupes américaines et anglaises débarquent en Afrique du Nord, Casablanca, Oran et Alger, alors colonies françaises.
Tous ces évènements placent l'Allemagne hitlérienne dans la défensive, alors que jusque là, c'est elle qui avait l'initiative sur tous les théâtres d'opération. Et bien sûr, cela change tout.

le maréchal Pétain et le chancelier Hitler à Montoire le 24 octobre 1940



les trois évlutions de la ligne de démarcation
L'armistice signé en juin 1940 par le gouvernement français de Philippe Pétain et les autorités allemandes, puis italiennes, coupait la France en deux zones par une ligne de démarcation, une zone dite occupée et une zone dite libre, zone que pour ma part j'appellerai zone non occupée, l'Etat Français qui la gouverne étant étroitement lié et dépendant du Troisième Reich.
L'article 8 de cette convention d'armistice* certifie que "Il (le gouvernement allemand) déclare, en outre, solennellement et formellement, qu'il n'a pas l'intention de formuler de revendications à l'égard de la flotte de guerre française lors de la conclusion de la paix."









Dès lors, pourquoi les allemands, dans la nuit du 10 au 11 novembre, ont-ils franchi la ligne de démarcation?
La raison invoquée est le débarquement des allés en Afrique du Nord.

Dans une lettre de cinq pages que l'ambassadeur d'Allemagne auprès du gouvernement de Vichy remet à Charles Rochat, secrétaire général du ministère français des Affaires Etrangères, Hitler écrit: "Dans l'espoir de pouvoir encore porter la guerre en Europe, l'Angleterre et l'Amérique ont, dès lors, commencé à attaquer et à occuper les territoires français de l'Afrique Occidentale et du Nord. (...) Mais l'Allemagne et l'Italie ne sauraient en aucun cas voir avec indifférence la convention d'armistice entrainer des conséquences qui ne pourraient à la longue tourner au détriment de ces deux Etats."(2)

Pierre Laval proteste mollement. Le maréchal Pétain lit une déclaration à la radio qu'il termine en disant ceci: "Français de la Métropole et de l'Empire, faites confiance à votre Maréchal qui ne pense qu'à la France."
La preuve était donnée  que le gouvernement de Vichy n'était qu'une marionnette aux mains des nazis. Mais, même à cette époque, avait-on vraiment besoin de preuves?

Un plan signé le 19 octobre 1940 par le général Huntziger* prévoyait qu'en cas d'invasion de la zone non occupée "une attitude (de la troupe) de résistance morale empreinte d'ordre, de discipline et de dignité, évitant à tout prix  ce qui ressemble fort à une fuite, attendrait dans le plus grand ordre, dans les casernes où elle demeurait rassemblée, l'envahisseur allemand."
Et Henri Amouroux* de préciser: "L'attitude prescrite ressemblait fort à celle qui avait été imposée, à partir du 17 et du 18 juin 1940, à certaines unités de l'armée française ainsi regroupées, comme pour être mieux prise au nid bien que la bataille ne soit pas achevée. (3)

Les armées allemandes progressent vers la Méditerranée par les vallées de la Garonne et du Rhône. La résistance, surprise, ne réagit pas.
Dans un premier temps, l'armée française organise une ligne de défense autour de Toulon. Mais abandonnera très vite ses velléités de résistance.
Pourquoi ce sabordage?

l'amiral de la flotte françois Darlan



Dans une note de juin 1940, écrite après la signature de l'armistice, l'amiral Darlan* ordonnait dans ses articles 2 et 3 de de "prendre des précautions secrètes d’autodestruction en cas d’agression de la part de l’Axe ou des forces Alliées. (...) en aucun cas, ils ne doivent rester intacts à l’ennemi." On ne saurait être plus clair.
Mais, après le débarquement allié du 7 novembre, Darlan s'est plus ou moins éloigné du gouvernement de Vichy.
Dans son ouvrage "de Gaulle, le rebelle" (4), Jean Lacouture écrit: "C'est sans le moindre doute d'être obéi que l'amiral Darlan a donné l'ordre, le 13 novembre, au responsable de cette flotte, l'amiral Jean de Laborde, de rallier Alger. Il n'en reçoit qu'un refus insultant, ponctué, dit-on, du mot de Cambronne. La haine personnelle de Laborde à l'encontre de Darlan (...) se doublait d'une anglophobie frénétique. Quelques jours avant Darlan (le 12 novembre) Auboyneau qui avait succédé à Muselier à la tête des forces navales gaullistes avait déjà appelé la flotte de Toulon à se joindre aux "armées de la délivrance". Si Darlan s'était attiré une réponse méprisante, Auboyneau, lui, ne reçut pas même de réplique."

l'amiral jean de Laborde
Dans la nuit du 26 au 27 novembre, une unité SS investit le port de Toulon. Aussitôt, l'amiral de Laborde* ordonne le sabordage de la  flotte. 


Et Jean Lacouture de poursuivre: "Ainsi,pris au piège qu'il a obstinément voulu refermer sur lui, l'amiral de Laborde donna l'ordre - prêt depuis juin 1940 - d'envoyer par le fond la flotte dont il s'était refusé à faire une arme de combat. Tout plutôt que de se battre aux côtés des alliés." (5)

On ne peut bien sûr réduire le sabordage de la flotte au seul antagonismes de deux amiraux. Mais ils étaient nombreux au sein de l'armée et de la Marine à refuser  de se battre aux côtés des alliés, quitte à ne pas combattre les allemands.

L'ordre du jour du 12 novembre 1942 signé par de Laborde est explicite: ".. que les forces placées sous nos ordres n'entreprendront aucune action dirigée contre les puissances de l'Axe et défendront Toulon contre les Anglo-Saxons et les Français ennemis du gouvernement du Maréchal." (6)

La passivité des troupes le 11 novembre en est la triste illustration et le sabordage de la flotte la triste et lamentable démonstration.

Certains historiens se sont interrogés: et si la flotte, au moment du débarquement anglo américain avait pris la mer et rejoint Alger pour défendre Alger et Oran assiégées comme l'amiral de Laborde l'avait un moment envisagé, qu'aurait-il pu se passer?
A ce questionnement, toutes les réponses sont possibles. Mais il ne faut pas oublier deux éléments essentiels, à savoir que, 1, les équipages des bâtiments de la flotte de Haute Mer n'avaient quasiment plus pris la mer et par conséquent n'avaient plus été entrainés à la navigation et à l'utilisation des armements et chacun sait que faute d'entrainements, les réflexes se perdent très vite; 2, que l'autonomie en carburant était limitée à deux jours, trois grand maximum du fait des restrictions allemandes. Dans ces conditions, il est quand même difficile d'imaginer une sortie de l'escadre.

le sous-marin Casabianca
[
Seuls, trois sous marins le Casabianca, le Marsouin et un petit bâtiment atteindront l'Algérie. D'autres, de petites unités, seront récupérées par les italiens, mais pas ou peu utilisés.
Après ce sabordage, la Marine Française aura perdu plus de la moitié de ses unités. Un beau gâchis!

Marc Bloch en uniforme

Pour conclure, il m'est revenu à la mémoire un texte de Marc Bloch* que j'avais lu il y a fort  longtemps: "l'étrange défaite", un texte écrit entre juillet et septembre 1940. Officier de liaison pendant "la drôle de guerre", il essaie d'expliquer la défaite française.
Il cite un jeune officier: "Cette guerre m'a appris beaucoup de choses. Celle-ci entre autres: qu'il y a des militaires de profession qui ne seront jamais des guerriers." (7)
et plus loin, il écrit: " A vrai dire, un très récent général de brigade fut bien appelé au conseil du gouvernement. Qu'y fit-il? Je ne sais. Je crains fort, cependant, que devant tant de constellations, ses deux pauvres petites étoiles n'aient pas pesé bien lourd. Le Comité de Salut Public eût fait de lui un général en chef. Jusqu'au bout, notre guerre aura été une guerre de vieilles gens ou de forts en thème, engoncés dans les erreurs d'une histoire comprises à rebours (...) Le monde appartient à ceux qui aiment le neuf. C'est pourquoi, l'ayant rencontré devant lui, ce neuf, et incapable d'y parer, notre commandement n'a pas seulement subi la défaite; pareils à ces boxeurs, alourdis par la graisse, que déconcerte le premier coup imprévu, il l'a acceptée."(8)




(1) in "Mémoires de guerre, l'unité, 1942 - 1944", éditions Rencontre, librairie Plon,1971, page 58;
(2) in "la grande histoire des Français sous l'occupation: les passions et les haines, avril - décembre 1972", de Henri Amouroux, éditions Robert Laffont, 1981, page 413;
(3) ibid, page 414
(4) in "de Gaulle, le rebelle", de Jean Lacouture aux éditions du Seuil, 1984, page 618;
(5) ibid, page 619;
(6) ibid Henri Amouroux, page 479;

(7) in "l'histoire, la guerre, la résistance" de marc Bloch, aux éditions Gallimard pour GLM, 2006, page 526
(!) ibid, page 616.