mardi 17 janvier 2023

le pourquoi du comment des gens: Narcisse Pelletier, "le sauvage blanc"

 

Narcisse PELLETIER

Il est des destins qu'ils ont ceci de particulier, c'est qu'ils sont complètement inattendus.

Celui de cet homme, Narcisse Pelletier, surnommé "le sauvage blanc", est de ceux-là.

 Il est né le 1er janvier 1844 à Saint-Gilles sur-Vie devenu depuis Saint-Gilles-Croix-De-Vie. 

C'est en lisant le très beau livre de Thomas Duranteau et de Xavier* Porteau que m'est venue l'idée de vous en dire un peu plus sur le parcours atypique de Narcisse Pelletier. 


 

Dans ce livre, l'histoire proprement dite est écrite par Constant Merlan qui a recueilli les confidences de Narcisse, une fois ce dernier revenu en France, quelque peu contre son gré.

 

 

À huit ans, ans il embarque comme mousse sur le sardinier de son grand-père, Pierre-Étienne Babin. 

Toujours comme mousse, il embarque ensuite sur plusieurs navires pour arriver à bord du Saint-Paul, à Bordeaux, qui doit livrer une cargaison de vin à destination de Bombay. De là, le navire rallie Hong-Kong où il récupère trois cents ouvriers chinois pour les conduire en Australie. 

Trajet de Narcisse jusqu'au naufrage (carte tirée du livre de Duranteau et Porteau)

Le voilier Saint-Paul est un solide trois mats, de 620 tonneaux, commandé par le capitaine Pinard*.
Ayant embarqué insuffisamment de vivres pour nourrir l'équipage et les "coolies" chinois, le capitaine va tenter de ravitailler dans des iles de la mer de Corail. Mais ce sont des contrées peu connues, donc mal cartographiées et le Saint-Paul va s'échouer sur un banc de corail le 11 septembre 1858.


Pinard va laisser les ouvriers chinois sur une ile et s'installe avec le reste de l'équipage sur l'ile Rossel où ils seront attaqués par des autochtones. Huit marins sont tués et le capitaine décide de quitter l'ile pour se diriger vers l'Australie dans une chaloupe. 

Les marins du Saint-Paul attaqués par les indigènes de l'ile Rossel (dessin tiré du livre)

 

En oubliant Narcisse Pelletier, parti à l'intérieur des terres chercher de l'eau douce.
Dans la lettre qu'il écrit à l'armateur propriétaire du Saint-Paul, le capitaine Pinard écrit: "Ce jour-là, ayant aperçu une goélette anglaise de 60 tonneaux, je parvins à la joindre avec huit de mes hommes, trois ayant succombé, le mousse ayant disparu. " (1)

 Isolé, seul dans la brousse, mourant de faim et de soif, Narcisse est recueilli par deux indigènes, assez âgés qui, le voyant si affaibli, lui donnèrent des fruits et de l'eau.

Loin d'être hostiles, ils le nourrirent et, en quelque sorte, très vite l'adoptèrent. 

La tribu dans laquelle Narcisse fut accueilli s'appelait "Ohantaala" et ne comptait qu'une trentaine d'hommes et à partir d'appellations complexes, la tribu faisait partie des "Cayen". Son père adoptif s'appelait Maademan qui rebaptisa Narcisse Amglo.

Il va vivre comme les Arborigènes pendant dix sept ans. Il apprendra et parlera leur langue, oubliant le français, sa langue maternelle. Son corps comportera de nombreuses traces de scarification et il aura même des percings au nez et aux oreilles.

Narcisse affirme qu'il a été fiancé avec une fille bien plus jeune que lui et n'avoir jamais été marié avec elle et donc ne pas avoir eu d'enfants. Ce que contredira une chercheuse australienne qui affirme qu'il a eu deux voire trois enfants. 

Donc, il s'est non seulement adapté à sa nouvelle identité, mais surtout il est devenu parfaitement arborigène, suivant les codes de la tribu, ses règles et ses traditions.

Le 11 avril 1875, Narcisse est découvert, par hasard, par des marins britanniques qui l'emmènent - ou plus exactement qui le kidnappent - à bord de leur bâtiment contre son gré.

Capture de Narcisse Pelletier (le journal illustré du 8 aout 1875)

 Le 30 mai 1923, J. Ottley qui l'a aidé et protégé, écrit "Il est également vrai que Narcisse lui-même n'avait aucun désir de quitter la tribu.(...) Bref son sentiment était évidemment que plutôt d'avoir été sauvé, il avait été kidnappé le 11 avril 1875."(2)

À Sommerset, en Australie où il avait été emmené de force, il tente à plusieurs reprises de s'évader, ne comprenant visiblement pas  la nouvelle vie qu'on lui imposait.

Dans cette même correspondance, J. Ottley écrit: "ce serait un jour diabolique pour son vieux capitaine, s'il avait le malheur de rencontrer le mousse qu'il avait abandonné des années auparavant. Pelletier ne cacha jamais son intention de le tuer s'il en avait eu l'opportunité." (3)

 

La première lettre de Narcisse à ses parents 

Au mois de mai 1875, il écrit une lettre à ses parents où il leur affirme qu'il est toujours vivant. Il est évident qu'il avait perdu quelque peu l'usage du français. Mais au contact des nombreux français qui résidaient à Brisbane, C. Merland affirme qu'il retrouve "entièrement la mémoire de sa langue". 

Ce qui est surprenant, même si les fautes d'orthographe étaient nombreuses, c'est que Narcisse savait toujours lire, écrire et même compter. 

À Nouméa, il prend place à bord d'un navire français qui le ramène à Toulon. À Paris, il sera hospitalisé à l'hôpital Beaujon pour des examens complémentaires: Narcisse Pelletier est en parfait santé!!!

Le 2 janvier 1876, il est de retour à Saint Gilles-sur-Vie où il est accueilli triomphalement.

Il obtient un poste de gardien de phare à St Nazaire, sur la côte nord de l'estuaire de la Loire et se marie en 1880 avec une jeune couturière de 22 ans, Louise Mabileau. (1857 - 1930)

Il meurt en septembre 1894, sans postérité.


 

Ce que le récit de  Constant Merlan nous apprend sur la vie de Narcisse Pelletier parmi les Arborigènes a ceci d'essentiel qu'il a retranscrit ce qu'a vécu le naufragé et au de-là de lui, le quotidien d'une tribu, sur ses traditions, ses rapports entre les individus, ses luttes quotidiennes pour se nourrir.
Narcisse est devenu un membre de cette tribu: il en a adopté le langage, les chants, les danses. Sans aucun doute, au milieu de ces arborigènes dont il était devenu l'un des leurs, sans aucun doute n'a t-il jamais eu l'envie de retourner d'où il venait.
Ses violentes protestations lorsque les marins britanniques l'ont enlevé sont là pour le prouver.

Des films, des livres, des manifestations festives, des conférences nous rappellent la mémoire de cet homme modeste et intelligent:

Narcisse PELLETIER, le sauvage blanc.

 

Loup Odoevsky-Maslov est l’initiateur du projet de restauration de la tombe de Narcise Pelletier (©L’Echo de la Presqu’île)




 


 







le podcast de France Culture, très bien documenté: https://podcloud.fr/podcast/une-histoire-particuliere-un-recit-documentaire/episode/narcisse-pelletier-laborigene-vendeen

http://www.vlipp.fr/articles/narcisse-pelletier-ou-comment-representer-l-histoire

 

 (1) in "la vraie histoire du sauvage blanc" de Thomas Duranteau et Xavier Porteau, édition Elytis, 2016, page 25.
(2) ibid page 142
(3) ibid page 147


 

 

mardi 10 janvier 2023

le pourquoi du comment des gens: la mystérieuse disparition du cruré de Châtonay

Dans les écoles de journalisme, pour faire la différence entre un événement et un non-événement, l'exemple suivant est souvent cité: si un chien mord un évêque, ce n'est pas un évènement. Par contre, si un évêque mord un chien, cela est un évènement.

En juillet 1906, la disparition d'un curé, l'abbé Delarue, personnage totalement inconnu, va passer du stade d'un non-événement banal à celui d'un événement pittoresque et rocambolesque, puis politique.

l'abbé Joseph DELARUE
Chatenay* est, aujourd'hui, un village de 246 habitants, à une trentaine de kilomètres de Chartres. En 1856, le village comptait 358 habitants. Autant dire, un village essentiellement agricole, sans histoires particulières.

L'abbé Delarue disparait à partir du 24 juillet 1906. La veille, il était à Paris pour régler certaines affaires et le lendemain, il descend du train à Étampes et récupère son vélo pour, en principe,  rentrer à Chatenay.
À partir de cette date, personne ne l'a revu à sa cure et c'est donc à partir de cet instant que le non-événement devient un événement.

Les premières recherches menées par la gendarmerie n'aboutissent à rien. Une hypothèse prend corps, celle de l'assassinat du curé par des malfaiteurs, nombreux dans cette région et à cette époque. Sauf que le cadavre supposé est introuvable. Conclusion générale: l'abbé Delarue a été assassiné et son cadavre enterré quelque part. 


En conséquence de quoi, le 24 septembre, deux mois jour pour jour après sa disparition, une messe est dite pour le salut de son âme en l'église de Chatenay. Deux cents personnes y assistaient à l'intérieur de la petite église du village et deux cents autres étaient à l'extérieur.


Le service funèbre à Châtenay. Le Journal, 25 septembre.

Mais, le même jour, à Bruxelles, un dénommé Drocourt déclare au commissariat: "« Je m’appelle Delarue Joseph Alfred né à Ymonville en 1871, ancien curé de Châtenay. J’ai quitté la France en compagnie d’une nommée Frémont Marie et nous habitons Saint-Gilles, rue de Constantinople le n° 73. »(1)

Pendant ces deux mois de disparition de Delarue, que s'est-il passé pour que cela fasse les grands titres de la presse?

Le journal "le Petit Parisien"* qui, en 1902, tire 1 200 000 exemplaires journaliers, est le premier à révéler "l'affaire" dans un petit article le 31 juillet. Article qui très vite va faire la une sans que l'on sache vraiment pourquoi.
Toujours est-il que les autres quotidiens nationaux vont, à leur tour, s'intéresser à la disparition du curé.


Ainsi, "le Matin" qui, lui, tire à cette époque près de 700 000 exemplaires, embauche plus de trente personnes pour fouiller les champs, les forêts, les cours d'eau où Joseph Delarue était censé avoir disparu, en offrant une prime de 1000 francs à qui retrouverait le curé, "mort ou vif".

Bien sûr, les voyants, les sorciers, tout ce que la région compte de devins, de mages ou de détectives se précipitent avec leurs propositions ou leurs solutions.

 

L’Hindou Devah ramassant de la terre pour la flairer, sur la route d’Etampes à Chalo-Saint-Mars     
    

 

 

l'Hindou Devah  
 
Devah, un mage Hindou, trouve la bicyclette de Delarue et affirme qu'il a été assassiné, opinion partagé par un autre mage, convaincu du crime après l'immolation de quelques volailles...

Une hyène, sensée pouvoir sentir une dépouille à plus d'un mètre sous terre est même amenée sur place, mais bien évidemment sans aucun résultat.

 
Donc, le 24 septembre, l'abbé Delarue réapparait. Et bien sûr, c'est un tremblement autant médiatique que sociétal.

Médiatique parce que entre le 25 septembre et le 1er octobre, la réapparition du curé fait soixante fois la une des quinze principaux journaux français, mais aussi en Grande Bretagne et en Belgique.

 

Le Matin de Bruxelles, 25 septembre 1906.

En une de L’Aurore, 26 septembre 1906

 

Sociétal également: Joseph Delarue était prêtre et la femme avec qui il est parti, Marie Frémont, une ancienne novice devenue l'institutrice de l'école de Chatenay.
Pour les paroissiens, mais aussi pour la famille, c'est une blessure douloureuse: l'abbé a trahi ses engagements, ses serments. Que valent ses sermons, ses prières?

Le journal catholique "La Croix" n'y va pas par quatre chemins:

  
En une de La Croix, 26 septembre 1906. L’abbé, un « misérable ».

Cette affaire somme toute banale - l'abbé Delarue n'est pas le premier à commettre ce que l'église appelle le "péché de chair" - va prendre un tour politique inattendu avec l'intervention virulente des journaux anticléricaux.

N'oublions pas la loi de séparation des églises et le l'État a été votée un an auparavant et en application depuis sept mois. C'est à cette époque précise qu'ont lieu les inventaires des biens du clergé prévu par la loi.

L'abbé Delarue avait été bien évidemment opposé à ces inventaires et l'avait écrit au percepteur:
« Au nom des paroissiens, au nom des conseillers de fabrique comme en mon nom, je vais vous déclarer que nous adhérons entièrement aux sentiments et aux décisions du Souverain Pontife. Nous protestons donc de toute notre énergie contre la violence que nous avons à subir et fièrement nous en appelons au jugement de Dieu."

 Quelques unes et caricatures des anticléricaux:






Ainsi, le journal "la calotte" écrit dans son édition du 30 septembre 1906: "La Calotte a un flair qui ne ressemble en rien à celui qui illustra celui du général Mercier. Dès le jour ou le curé Delarue disparut, nous émettions l'avis qu'il devait être en quelque coin, gai et dispos, filant le parfait amour avec une paroissienne. (...)
Décidément, doigt de dieu, tu vieillis! Ne pouvais-tu, d'un signe, indiquer au desservant de Chatenay que le mort (?) pour lequel il priait était vivant - bien vivant - en Belgique? Un ridicule t'eut été épargné. Mais tu ne les comptes plus."

Le journal "la Lanterne", tout aussi anticlérical, mais moins virulent, titre le 26 septembre 1906: "l'abbé Delarue retrouvé à Bruxelles. Galante escapade d'in prêtre et d'une religieuse sécularisée."

  

Le journal catholique La Croix, dans son édition du 28 septembre, n'est pas tendre avec J. Delarue: "les mémoires du défroqué: s'il est impossible aujourd'hui de douter de l'identité de l'abbé Delarue, en revanche, on peut affirmer que ses prétendues mémoires, publiées par Le Matin, sont une oeuvre de haute fantaisie. Jamais un prêtre, défroqué ou non, n'a pu tenir le ridicule langage que lui prête le journaliste. (...) 
L'abbé Delarue qui déclare avoir conservé la foi ne peut oublier qu'il est prêtre pour l'éternité, qu'en jetant le froc aux orties, il est doublement infidèle à son sacerdoce et à ses engagements.
Le 30 septembre, le quotidien persiste: C'est fini, il est bien mort le curé de Chatonay. Il n'a pas été assassiné, il s'est suicidé. (...) 
Ces bons vivants. Quels tapages ils mènent autour du scandale. Il y a les tartuffes, secrètement heureux d'une chute qui rassure leurs scrupules et console leur tare, mais qui s'indignent bruyamment. (...) 
Il y a les cyniques: ceux-là ricanent et se gaudissent bruyamment. (...) Et tout cela fait un vacarme énorme autour de l'aventure d'un homme qui n'a violé aucune loi de son pays, qui n'a commis ni un crime ni un délit, ni une simple contravention passible d'aucune peine légale. Seulement cet homme est un curé."
 
Marie Frémont et Joseph Delarue publieront, via Le Matin, un livre où ils livrent leur version de leur histoire. Ils avaient besoin d'argent et le journal leur a payé de quoi subsister un certain temps.
 


Mais Delarue est un faible et en plus, il a des scrupules sinon des remords. Sous l'influence pernicieuse de son directeur de conscience, il quitte Marie, reprend sa soutane et fuit dans un monastère espagnol d'où il s'évadera quelques mois plus tard.
Il s'engagera dès le début de la guerre comme brancardier, sera blessé, retourne au front puis se marie civilement en 1917 avec une employée de la Banque de France dont il aura un fils. Il meurt en 1963.  

Marie Frémont, elle, sera reccueillie par Théodore Botrel*, le barde breton; en Bretagne. Elle épousera un autre breton en 1909. Elle meurt en 1964 et Jeanne, leur fille en 1989.
 

Chacun pourrait trouver cette histoire quelque peu rocambolesque. Elle n'est pourtant qu'une histoire banale, classique, celle d'un amour entre un homme et une femme que les lois d'airain de l'église et de la religion ont séparé. 

Cela aurait pu, aurait dû rester une affaire locale.

Sauf qu'un quotidien, en mal d'audience, l'a délibérément monté comme un évènement.

C'est ce qu'on appelle une construction médiatique: partir de rien, d'un non évènement et fabriquer une histoire avec ce qu'il faut de suspenses, de mystères, de coups fourrés pour en faire un évènement et tenir le lecteur en haleine afin d'en faire le spectateur impatient de connaitre la suite.


En pleine période des inventaires, les journaux anticléricaux s'en sont donnés à coeur joie. La presse catholique n'a pas été en reste pour leur répondre. Caricatures, insultes, invectives ont occupé quelques semaines leurs colonnes. 

Il est à noter que la classe politique n'a que très peu réagit. La droite dénonce un complot pour déconsidérer l'église catholique, mais sans conviction.


Puis, cette affaire n'a plus intéressé personne et, naturellement, elle est retombée dans l'oubli. 

Comme toutes les constructions médiatiques.






 

(1) in https://www.histoire-genealogie.com/La-resurrection-du-cure-de-Chatenay

 


Pour écrie ce billet je me suis référé aux lien suivants:
 

 https://www.lechorepublicain.fr/auneau-bleury-saint-symphorien-28700/faits-divers/la-mysterieuse-disparition-de-labbe-delarue-cure-de-chatenay-dans-le-canton-d-auneau_12563004/

 

https://www.histoire-genealogie.com/La-resurrection-du-cure-de-Chatenay

 

 http://www.christianlegac.com/2022/08/la-rocambolesque-affaire-du-cure-de-chatenay.html


https://www.cath.ch/newsf/le-cure-de-chatenay-a-disparu/


https://www.leparisien.fr/eure-et-loir-28/eure-et-loir-un-historien-reveille-le-fait-divers-oublie-de-la-disparition-du-cure-de-chatenay-01-10-2021-5XULPKDFENFJ5NFE6PG6W23SDE.php


https://livre.ciclic.fr/le-roman-vrai-du-cure-de-chatenay-1871-1914


https://www.lhistoire.fr/livres/la-faute-de-l%E2%80%99abb%C3%A9-delarue


https://www.retronews.fr/societe/chronique/2022/10/12/la-disparition-du-cure-du-chatenay


https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/serie-la-mysterieuse-disparition-du-cure-de-chatenay

mercredi 14 décembre 2022

Le pourquoi du comment des gens: Louise MÉNARD et Paul MAGNAUD


 

Louise MENARD

Louise Ménard est née en 1875. Elle vit dans l'Aisne, dans le village de Charly-sur-Marne, avec sa mère et son fils de deux ans. Elle n'a pas de travail et reçoit une allocation du bureau de bienfaisance local. Allocation bien insuffisante pour nourrir cette famille de trois personnes.
Alors que sa mère et son fils n'ont rien mangé depuis 36 heures, le 22 février 1898, elle vole un pain de 3 kilos à la devanture d'une boulangerie. Elle se fait prendre, le boulanger porte plainte et les gendarmes la défèrent au tribunal de Chateau-Thierry le 4 mars 1898.

C'est à ce moment précis que cette affaire revêt un intérêt particulier.

En effet, le président du tribunal, Magnaud, relaxe l'accusée. Au grand dam du procureur.  

"Attendu que la faim est susceptible d’enlever à tout être humain une partie de son libre arbitre et d’amoindrir en lui, dans une grande mesure, la notion du bien et du mal ; Qu’un acte ordinairement répréhensible perd beaucoup de son caractère frauduleux, lorsque celui qui le commet n’agit que poussé par l’impérieux besoin de se procurer un aliment de première nécessité, sans lequel la nature se refuse à mettre en oeuvre notre constitution physique."(1)

À une époque où il ne fait pas bon, pour les pauvres, de se retrouver devant un tribunal, cette décision fait grand bruit.

 

Paul MAGNAUD

Alors, qui est ce Paul Magnaud, ce juge qui ose prendre une telle décision iconoclaste?

Il est né en 1848 à Bergerac et décédé dans la Haute Vienne en 1926. Entré dans la magistrature en 1880, il sera successivement substitut puis juge d'instruction avant d'être nommé président du tribunal civil de Chateau-Thierry en juillet 1887: il a alors 39 ans.
En 1906, il est élu député radical socialiste de la Seine pour un seul mandat et termine sa carrière dans la magistrature comme conseiller à la cour d'appel de Paris.

Il a la réputation d'être un républicain farouche, très anti clérical. Il a, pourrait-on dire, une vision moderne de ce que devrait être la justice.
Il déclare, alors qu'il siège à la Chambre:
 
« N’est-il pas souverainement déconcertant qu’en 1908, pour trancher un litige, le juge, abdiquant sa personnalité et se cristallisant dans les traditions d’un autre âge, aille copier sa décision dans les recueils poussiéreux de 1810 ? »

 

Alexandre MILLERAND

Alexandre Millerand, avocat de formation, va dans le même sens en déclarant dans "l'avenir de l'Aisne" en 1891:

« On comprend que les malheureux juges perdent la tête.
[…] Tantôt ils s’attachent désespérément à la lettre de la loi, au risque d’exaspérer l’opinion toujours tenue en éveil ; tantôt, sous la crainte d’une polémique violente, ils tombent dans l’excès contraire et, pour mériter une approbation qui leur manque, violent ouvertement les textes les plus précis »

Lorsqu'il relaxe Louise Ménard - "la fille Ménard" comme il est dit dans les attendus du procès - Magnaud est soutenu par l'opinion publique et certains politiques, ceux de gauche en particulier, comme Clemenceau qui le surnomme "le bon juge".

La relaxe de Louise, relaxe qui interprète le Code Pénal de l'époque, va donner lieu à la reconnaissance d'un "état de nécessité". Lequel état ne sera pas reconnu par la Cour d'Appel - qui pourtant validera la relaxe - étant entendu que "l'état de nécessité n'est pas fondé en droit."

 

 

 

Ce droit de nécessité ne sera introduit dans le Code Pénal qu'en ... 1994.

Qu'est-ce exactement ce droit de nécessité?

L'article 122-7, en vigueur depuis le 1er mars 1994, dispose: 

N'est pas pénalement responsable la personne qui, face à un danger actuel ou imminent qui menace elle-même, autrui ou un bien, accomplit un acte nécessaire à la sauvegarde de la personne ou du bien, sauf s'il y a disproportion entre les moyens employés et la gravité de la menace. (2)

Peut-on dire aujourd'hui que cet article de loi a encore sa pertinence? Bien sûr que oui. Même s'il existe des associations comme les Restos du Coeur ou le Secours Populaire, hélas bien insuffisantes pour faire face à la misère et à la pauvreté.


 

Car, c'est triste à dire, nous sommes la 7ème puissance économique mondiale en terme de PIB, nous faisons partie du G7 qui regroupe les sept puissances qui détiennent les 2/3 de la richesse mondiale.


 

Et, malgré cela, nous avons, chez nous, 8% de pauvres, c'est-à-dire près de 9 millions de personnes qui vivent sous le seuil de pauvreté, fixé en 2021 à 1063€ nets par mois ou 34€ par jour. (3)

On peut me répondre que la pauvreté n'est pas un phénomène nouveau et qu'il a toujours existé dans toutes les sociétés. Ce qui est exact, hélas.
Pour autant, doit-on excuser une injustice par une autre injustice? Non!

Je n'ai pas, bien sûr, de solutions miracles, tout comme tous les présidents qui se sont succédés depuis des lustres. Sauf que eux, ils ont, ou plus exactement ils devraient avoir une volonté réelle d'éradiquer ces pauvretés en s'en donnant les moyens financiers 


Certes, ils affirment la main sur le coeur qu'ils vont tout mettre en oeuvre pour y mettre  un terme. 


Sauf que ni les moyens ni la volonté ne sont au rendez-vous. 


D'autant que certains font honteusement l'amalgame entre pauvreté et assistanat; que d'autres font confiance au "ruissellement" ou que d'autres encore évoquent la nécessité d'une révolution; d'autres enfin s'en remettent à la fatalité.
Sans oublier les fous qui affirment que les "Français sont des passagers de 1ère classe"(4), y compris bien sûr les 9 millions de pauvres!!!

Bref, un peu partout dans le monde, nous allons entendre les mêmes discours sur les bonnes résolutions à prendre, sur ce qu'il faudra faire pour "aider les pauvres".


Mais les pauvres n'ont pas besoin de bonnes résolutions: ils ont besoin de ne plus être pauvres. Ils ont besoin de salaires décents et pérennes qui leur permettront de vivre décemment. Et de respect!

Le reste, tout le reste n'est que bavardage dérisoire!

 

(1) extrait de la revue "Graines d'histoire", la mémoire de l'Aisne, automne 1999, N°7
(2) https://www.legifrance.gouv.fr/codes/article_lc/LEGIARTI000006417220
(3) https://www.ordredemaltefrance.org/quel-est-le-seuil-de-pauvrete-en-france
(4) François PATRIAT, sénateur de la Côte d'Or, lemonde.fr du 14/12/2022 dans l'article "réforme des retraite: divergences entre Emmanuel Macron et Elisabeth Borne."
 

 



dimanche 20 novembre 2022

le pourquoi du comment des choses: LA COUPE DU MONDE DU FOOTBALL OUVRIER EN 1934

 Aujourd'hui 20 Novembre 2022 débute la 22ème édition de la coupe du monde de football au Qatar.

Polémiques, avalanche tardive de bonnes consciences, boycotts divers et variés caractérisent ce Mondial 2022. 



Mon billet d'aujourd'hui ne concernera pas cette compétition-là, mais celle, plus surprenante, qui a eu lieu en août 1934: la coupe du monde de football ouvrier organisée à Paris et dans ce qui s'appelait alors sa "banlieue rouge."

Faisons un bref retour en arrière dans le temps:

  • en octobre 1917, en Russie, Lénine et les bolchéviques ont pris le pouvoir et ont installé la dictature du prolétariat.
  • en octobre 1922, en Italie, Mussolini est nommé Président du Conseil et installe avec les chemises noires la dictature fasciste.
  • en mars 1933, Hitler est nommé chancelier et installe la dictature nazie.
  • en mars 1920, en Hongrie, l'amiral Horty* installe un régime autoritaire qui le conduit à soutenir l'Allemagne nazie.
  • en 1932, au Portugal, Salazar* installe un régime dictatorial et corporatiste. 
La France, république démocratique et pluraliste se retrouve, quasiment isolée, face à des états qui ont banni la démocratie et emprisonné ses citoyens républicains.

En France, les émeutes du 6  février 1934* déclenchées par l'Action Française et la Ligue des Patriotes, ébranlent le régime républicain.
En réponse, les différents partis de gauche français appellent à une journée de grèves et de manifestations le 12 février 1934:  c'est l'union des forces de gauche d'où sortira deux ans plus tard le Front Populaire.

Ce n'était pas évident parce que, jusqu'en 1934, l'URSS, alors dirigée par le seul Staline, interdit à ses alliés au sein des Démocraties européennes (PCF, PCI, PCB) toutes alliances, de près ou de loin, avec les autres partis politiques, y compris ceux classés à gauche comme la SFIO en France.
Pour le dirigeant soviétique, la social-démocratie est "l'aile du fascisme" ou "le frère jumeau du national-socialisme".
Les communistes français, sous la direction de Maurice Thorez, appliquent à la lettre les directives stalinienne dites de "classe contre classe".

Staline qui affirmait alors que « dans de nombreux pays capitalistes hautement développés, le fascisme sera le dernier stade du capitalisme avant la révolution sociale » change radicalement ses ordres aux "partis frères" et leur ordonne de mener des politiques anti-fascistes avec les autres mouvements politiques européens, de gauche bien sûr, mais aussi centristes.

Ce changement radical va s'opérer dans tous les aspects de la vie des différentes démocraties européennes, en particulier en France: politique, culturel, social, mais aussi sportif et c'est cela qui nous intéresse aujourd'hui.


En juin 1934 s'est achevée à Rome la seconde coupe du monde de foot, remportée par l'équipe italienne, salut fasciste de rigueur.

Depuis 1920, le monde ouvrier s'efforce de s'organiser différemment des instances sportives dites "bourgeoises". 


 

Ainsi, tout de suite après la Grande Guerre, la toute jeune Fédération Sportive du Travail (FST), proche du tout jeune PCF, organise avec son homologue allemande un match pour protester contre le Traité de Versailles, censé "dépasser les antagonisme nationalistes entretenus par la bourgeoisie."

Dans les "banlieues rouges" de la région parisienne, les élus communistes à la tête des municipalités considèrent le foot comme "le blason de la société communale, ouvrière et communiste" (1) 

De cette volonté naitra l'idée d'organiser une coupe du monde de football ouvrier. Mais aussi de mettre en place des compétitions, se réappropriant les classiques du "sport officiel" comme l'organisation en 1936 à Barcelone des "Olimpiada Popular", en contrepoint des Jeux Olympiques de Berlin.

 


Cette coupe du monde du football ouvrier se déroule du 11 au 18 août 1934 et engage douze équipes dont, bien sûr, celle d'URSS.
À l'opposé de la coupe du monde se déroulant en Italie, cette compétition obéit aux seules règles de "la solidarité du respect de la morale sportive et du refus de la commercialisation".

Les règles organisant les matchs eux-même ne diffèrent en rien de celles imposées par la FIFA. Pour autant, dans l'esprit des organisateurs, cette compétition n'est pas seulement une opération de propagande, mais aussi, mais surtout une façon d'être au dessus du niveau de la coupe du monde "capitaliste".

Une façon de démontrer l'exemplarité communiste, montrant des joueurs disciplinés, jouant avec calme et précision. Et donc la volonté réaffirmée de souligner, à travers un sport populaire, les différences entre les deux systèmes, capitaliste et communiste.

Les équipes de l'URSS (à gauche) et de la Norvège (à droite), à Montrouge pour la finale de la Coupe ouvrière, Regards, 1934 - source : RetroNews-BnF
 

L'URSS remportera la finale contre la Norvège. La presse des organisateurs ne manque pas de souligner de façon dithyrambique les valeurs de l'équipe soviétique: "Samedi et lundi dans la tribune de la presse, de nombreux journaliste, d’anciens joueurs de football comme Gamblin ou Chayrigues nous ont dit leur admiration de leurs réelles qualités et certains ont même comparé la valeur de l’équipe soviétique à celle d’une des plus équipes internationales de football : l’Angleterre".

À ma connaissance, il n'y a pas eu d'autre coupe du monde de football ouvrier. Sans doute, n'y avait-il pas la place pour deux compétitions concernant le même sport alors que le péril fasciste avait disparu au lendemain de 1945.  

Mais aussi peut-être que la professionnalisation du foot, actée en 1885, correspondait mieux à une compétition mondiale, même si l'esprit et la lettre du sport devaient en être quelque peu oubliés. Sans omettre la commercialisation à outrance.

Le mondial 2022 est là pour nous le rappeler. 


(1) in "we are the football", "Football et société en région parisienne, Une histoire sociale du football ouvrier" Nicolas Ksiss Université de Paris XIII

dimanche 25 septembre 2022

Le pourquoi du comment des gens: Anna COLEMAN LADD

 

Anna COLEMAN LADD          

Bien peu de gens connaissent cette femme née en 1878 à Philadelphie.  Et pourtant, en 1917 et 1918, elle a joué un rôle majeur pour aider ceux alors surnommés "les gueules cassées." 

Sculptrice, elle a fait ses études à Paris et à Rome.





Le 6 avril 1917, les États Unis déclarent la guerre à l'Allemagne et dès juin, les premières troupes américaines commandées par le général Pershing* arrivent à Boulogne sur Mer. 
 
Général Pershing: "Lafayette, nous voilà"

 

Il n'est pas inutile de préciser qu'à la fin de la guerre, près de 1 800 000 soldats américains étaient arrivés en France.

117 000 d'entre eux  furent tués et 204 000 blessés.

 

 

 

 

Anna Coleman Ladd rejoint son mari, médecin, à Paris dès le début de l'intervention américaine.

Un sculpteur, Francis Derwent Wood*, fabrique des masques pour les soldats britanniques blessés au visage.

Anna va s'inspirer de ses travaux. Avec l'aide de la Croix Rouge, elle ouvre un atelier et confectionne des masques pour les soldats français.

Pour mieux façonner le masque qui correspond au soldat blessé, elle fait en sorte de mieux connaitre sa famille, son métier, la région où il habite. Elle tisse des liens entre elle et ceux qui lui sont adressés, des hommes complètement défigurés, souvent rejetés par la société. En effet, ces blessures sont particulièrement atroces et la plupart du temps inopérables.
Son studio est un cadre chaleureux et accueillant, il est fleuri et décoré, de façon à ce que le blessé s'y sente le mieux possible. Car non seulement, elle veut leur donner un "nouveau" visage, mais elle veut aussi leur redonner une dignité.

Dans un article publié après la guerre par le Washington Post, on pouvait lire: "

« Un homme qui était venu nous voir avait été blessé deux ans auparavant et n’était jamais rentré à la maison », selon un rapport du studio d’Anna Coleman Ladd, datant de 1919. « Il ne voulait pas que sa mère voit à quel point il était en mauvais état.
De tout son visage, il ne restait qu’un seul œil, et après 50 opérations… il est venu à nous », dit le rapport. « Les gens s’habituent à voir des hommes avec les bras et les jambes manquants, mais ils ne s’habituent jamais à un visage anormal. »



 

"les joueurs de skat" de Otto DIX (1920)

À partir de ces études, elle va confectionner des masques adaptés à chaque soldat qu'elle soigne.

Comme la grande totalité des blessés ne possède pas de photos prises avant la blessure, elle fait d'abord un moule du visage tel qu'il est, puis elle remplit les parties manquantes et galvanisait le résultat dans le cuivre.
Avec l'aide du soldat, elle va petit à petit confectionner le masque définitif qui cachera la blessure et redonnera au soldat un visage supportable, et par l'intéressé et par la famille et la société.

Quand le soldat dit "c'est moi", Anna estime travail terminé.


 







La guerre terminée, la Croix Rouge ne sera plus en mesure de financer le studio de Anna qui retourne aux États Unis où elle continuera son activité de sculptrice.

Avec ses quatre collaborateurs, elle confectionnera plus de deux cents masques et donc redonnera une dignité aux soldats mutilés en plus d'une vie normale auprès de leur famille et dans la société. 

Elle sera faite chevalier de la Légion d'Honneur par le gouvernement français. C'était bien le moins pour cette femme exceptionnelle et généreuse.

Le philosophe et anthropologue  François Flahault écrit en 2003 dans les Cahiers de la médiologie:

"Lorsque nous marchons dans la rue, lorsque nous prenons le bus ou le métro, voyant les autres, nous éprouvons spontanément leur présence comme présence humaine. Cette évidence, je l’ai rappelé, est essentiellement due au fait qu’ils ont un visage. Un visage, c’est-à-dire non seulement une face qui présente deux yeux, un nez, une bouche, mais une face que nous percevons comme singulière, chacune distincte de celles qui l’entourent ; et une face manifestant des expressions, c’est-à-dire témoignant d’une attitude, d’une manière d’être, d’un sentiment, d’une intention – de ces états que l’on attribue à une personne. »

Après être passés par le studio de Anna Coleman Ladd, nul doute que ces grands blessés, ces gueules cassées étaient de nouveau une personne. 

ANNA COLEMAN LADD

 




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