"Ce n'est pas parce que l'on a rien dire qu'il faut fermer sa gueule" Michel AUDIARD

jeudi 19 octobre 2017

Georges CLEMENCEAU, l'inflexible


Le 16 novembre 1917, le président de la République, Raymond Poincaré*, nomme Georges Clemenceau, soixante-seize ans, Président du Conseil, en remplacement de Paul Painlevé*, renversé après seulement deux mois à Matignon.

Je n’évoquerai dans ce billet uniquement le Clemenceau au faîte du pouvoir républicain.

Quelques temps auparavant, il déclarait à son secrétaire: « je ne le ferai pas pour cette raison que loin de rechercher le pouvoir, j’en ai peur. J’en ai une peur atroce. Je donnerai tout pour y échapper! D’ailleurs, regardez-moi et constatez que je suis foutu, pourri de diabète… Poincaré m’offrira le pouvoir. J’accepterai. On ne peut pas refuser le pouvoir. » (1)

Voilà quarante mois que dure la guerre. Quarante mois interminables où des millions d’hommes venant du monde entier sont engagés et au cours desquels des millions d’entre eux ont perdu ou perdront la vie ou seront marqués à jamais dans leur corps et dans leur esprit.


Avant d’être nommé chef du gouvernement, il était président de la commission de l’armée du Sénat. Il reproche alors aux différents gouvernements qui se succèdent leur « mollesse » contre ce qu’il appelle « les menées anti-patriotiques et le défaitisme » et accuse Louis Malvy*, alors ministre de l’intérieur: « d’avoir trahi l’intérêt de la France.«  (2)

Président du Conseil et ministre de la guerre (il cumule ces deux postes), il sera donc tout sauf « mou ».

C’est ce qu’il déclare dans son discours d’investiture: « Nous nous présentons à vous dans la seule pensée d’une guerre intégrale… Nous serons sans faiblesse comme sans violence. Tous les inculpés en conseil de guerre… Plus de campagnes pacifistes, plus de menées allemandes. Ni trahison, ni demi-trahison. La guerre. Rien que la guerre. Nos armées ne seront pas prises entre deux feux. La justice passe. Le pays connaitra qu’il est défendu. »(3)
Il ajoutera: « Nous sommes sous votre contrôle. La question de confiance sera toujours posée. »

Alors que Clemenceau arrive au pouvoir, il est nécessaire de revenir quelques mois en arrière et plus précisément au 2 mars 1917: le tsar de Russie, Nicolas II* abdique et laisse la place à un gouvernement provisoire présidé par Alexandre Kérinski*. Lénine écrit le 3 mars: « Bien sûr, nous continuerons de combattre le « défensisme ». Nous condamnons la guerre impérialiste » (4)

Les bolchéviks, emmenés par Lénine*, prennent le pouvoir par le coup d’état du 25 octobre 1917 (7 novembre dans le calendrier grégorien). Il est désormais certain que la Russie, dirigée par Lénine, va entreprendre des négociations avec l’empire allemand. Effectivement, le 3 mars 1918, le traité de paix de Brest-Litovsk* est signé avec les empires centraux, permettant à ces derniers de transférer leurs armées du front est vers le front ouest.

Donc en arrivant à Matignon, Clemenceau sait que les alliés ne pourront plus compter sur la Russie pour tenir l’armée allemande à l’est. D’où son intransigeance.

Clemenceau a toujours été populaire auprès des soldats. Bien avant qu’il ne soit président du Conseil, il parcourait souvent les tranchées, coiffé de son légendaire chapeau sans forme, appuyé sur sa canne. Il n’hésitait pas à marcher dans la boue, à discuter avec les 2èmes classe ou partager un morceau de saucisson ou un verre de rouge avec eux, ce cambusard, âcre et alcoolisé. Les poilus l’appelaient affectueusement « le vieux ».

Les mutineries qui ont éclaté au printemps 1917 sont concomitantes avec le début de la révolution russe, début juin. Plusieurs compagnies de la 41ème division malmènent un général, lui arrachent ses étoiles aux cris de  » à bas la guerre » ou de « vive la révolution » et en chantant l’Internationale. Ces mutineries ne sont pas le fait du hasard, même si l’on sait aujourd’hui que les effets de la révolution russe n’y ont que très peu contribué. Mais les offensives Nivelle, les suppressions des permissions, la censure pointilleuse du courrier, la nourriture détestable sont les vraies raisons des quelques révoltes. Pour l’état-major général, ce sont les pacifistes et syndicalistes au sein des unités qui sont les seules et uniques causes des mutineries.

Pourtant, le commandant en chef, le général Pétain, reçoit en novembre 1917 un rapport du lieutenant colonel Zopf* sur le moral de l’armée. Il ressort de ce rapport que les premières mesure prises par le général Pétain en faveur du bien-être des troupes sont bien accueillies par ces dernières. Ce rapport note également que seuls 11% des bataillons sont sensibles au sirènes du pacifisme. Inversement, Pierre Miquel (5) note que « les poilus jugent inadmissible que l’arrière admette la trahison ».

Justement, cette trahison se présente en la personne de Joseph Caillaux*.
Joseph Caillaux

Député, plusieurs fois ministre, il avait pensé être nommé Président du Conseil après les législatives de mai 1914 et nommer Jean Jaurès dans son ministère. Mais le procès de son épouse, accusée d’avoir assassiné Gaston Calmette, directeur du Figaro, ne permit pas cette nomination. Par parenthèse, nous pouvons nous interroger: si Caillaux et Jaurès, tous deux ardents partisans de la paix, avaient exercé le pouvoir, auraient-ils pu empêcher la guerre? Il me semble que nous pouvons raisonnablement en douter.

Joseph Caillaux était de gauche et l’un des instigateurs de la loi de juillet 1914 établissant l’impôt sur le revenu.  Partisan d’une paix séparée avec l’Autriche-Hongrie, il fût d’une légèreté et d’une imprudence surprenantes au cours d’un voyage en Italie où il rencontra des pacifistes italiens.

Pour Clemenceau, Poincaré et les ministres, il y a trahison. Sauf que le dossier est bien mince et que devant un conseil de guerre, l’accusation ne tiendrait pas. Donc, le président du Conseil opte pour la Haute Cour, composée de magistrats et de parlementaires. Pierre Miquel écrit: « Clemenceau veut frapper à la tête, annoncer à l’opinion publique que le gouvernement entend défendre le pays contre l’ennemi de l’intérieur. Il veut une lessive générale, avec Malvy, Caillaux et Humbert. « Il faut laver tout à la fois, dit Clemenceau à Poincaré le 1er décembre. Il faut tonifier le pays. Tout le monde connait la besogne de Caillaux, tout le monde demande que nous agissions. » (6)

Joseph Caillaux était clairement accusé d’avoir cherché, dans le dos du gouvernement, à établir des contacts avec les autrichiens dans le but d’établir une paix séparée.
Effectivement, le gouvernement autrichien avait posé la question d’une telle paix avec les gouvernements alliés. C’était d’ailleurs l’objet de mon billet de janvier 2017.*

Mais en novembre 2017, il n’est plus question de paix, mais de guerre, de guerre « intégrale » pour reprendre l’expression du chef du gouvernement.
Caillaux  est arrêté et conduit à la prison de la Santé le 14 janvier 1918. Clemenceau aura cette phrase ironique dont il est coutumier: « Caillaux est à la Santé, en pleine santé* »...(7)

Au-delà de cette affaire Caillaux qui, pour être importante, n’en est pas moins secondaire au regard de cette année 1918 où les armées allemandes tentent de grandes offensives pour arracher une victoire définitive à laquelle l’état-major impérial se raccroche désespérément.

Au regard donc de cette affaire apparait le caractère de Clemenceau: volontiers cassant, voire méprisant, autoritaire, pénétré de ses certitudes, mais néanmoins respectueux, presque à l’extrême, des institutions de la République.

W. Churchill disait de lui: « ce terrible petit vieillard. » (8)

Jacques Chastenet écrit dans un article pourtant flatteur: « En attendant, le Tigre va donner libre cours à ses instincts profonds: combativité, autoritarisme, goût pour la gouaille, mépris des hommes, individualisme effréné. » et plus loin: « Son affection pour le petit peuple est intacte, à condition que ce petit peuple marche droit. » (9)

Vis à vis de ses ministres, il est d’un mépris sans limite: parlant de son chien, il affirme sans sourire: « il est comme mes ministres: il aboie en reculant. » (10)



Mary Plummer, épouse Clemenceau
Il se marie en 1869 avec une jeune américaine de dix huit ans, Mary Plummer, avec qui il aura trois enfants. Mari volage, il l’a trompée à de nombreuses reprises. Elle lui rendit la pareil, ce qu’il ne supporta point. Aussi, la renvoya t-il aux Etats-Unis dans de bien mesquines conditions. « Et l’on entendit dans les salons Clemenceau se réjouir d’avoir « emballé son Américaine ». Ce fuit diversement apprécié. » (11)

Mais ce caractère entier, intransigeant, voire rigide, n’était-il pas ce qui lui a permis d’imposer à tous, c’est-à-dire politiques et militaires, la volonté farouche et inébranlable de terminer la guerre en la gagnant?

Dans « The Great Contemporaries, Clemenceau », Winston Churchill ne dit pas autre chose: « Clemenceau est une incarnation de la Révolution Française. à son moment sublime, avant qu’elle ne fut ternie par les boucheries abjectes des terroristes. Il représentait le peuple français dressé contre les envahisseurs, défaitistes, tous exposés au bond du Tigre. Et contre tous, le Tigre menait une guerre sans merci . Anticlérical, antimonarchiste, anticommuniste, anti-allemand: en tout cela il représentait  l’esprit dominant de la France. »(12)

L’épuisement et le découragement des troupes, les milliers de tués et de blessés, la lassitude de l’arrière, les destructions massives dans l’est et le nord de la France et bien d’autres motifs auraient pu mener au mieux à une paix séparée, au pire à la défaite.


Clemenceau savait tout cela, mais il n’a pas cédé. Et c’est en cela qu’il est grand. 


(1) in « Clemenceau, portrait d’un homme libre », de Jean Noël Jeanneney, éditions Mengès, 2005, page 68
(2) in Clemenceau, « je fais la guerre », par Pierre Renouvin, éditions Hachette réalités, 1974, page 191.
(3) in « Clemenceau, portrait d’un homme libre », de Jean Noël Jeanneney, page 59.
(4) in « 1917, l’année qui ébranla le monde », par Marc Ferro, Le Monde hors série octobre 2017, page 17.
(5) in « Clemenceau, le Père la Victoire », par Pierre Miquel, GLM, éditions Taillandier, 1996, pages 55 et suivantes.
(6) ibid, page 132.
(7) ibid, page 136
(8) in « Coeur de tigre » de Françoise Giroud, éditions Plon/Fayard, 1995, page 15.
(9) in « une vie ardente et orgeuilleuse » de Jacques Chastenet, éditions Hachette réalités, 1974, page 18
(10) cité par André Larané, fondateur du site hérodote.net, dans le quotidien « La Croix » du 10 avril 2014.
(11) in « coeur de tigre », de Françoise Giroud, page 66.
(12) in « Histoire de France » de Marc Ferro, éditions GLM/Odile Jacob, 2001, page 644.


de Claude Bachelier
www.zonaires.com





samedi 12 août 2017

"Bérézina", de Sylvain TESSON.

Un auteur pas tout à fait "napoléonphile": Sylvain Tesson.
Un lecteur pas tout à fait "napoléonphobe": moi.
Et le livre, objet de ce billet: Bérézina.

Il est vrai que la vie et l'oeuvre de Napoléon Bonaparte m'intéressent pour ce qu'elles ont eu  d'importances et de conséquences sur notre Histoire. Donc,  ma détestation de Napoléon ne va pas jusqu'à considérer comme sans intérêt aucun cette période troublée. Ce qui explique ma curiosité critique à toute - ou presque - la littérature relative au "petit caporal" comme le surnommaient affectueusement les "Grognards".

Sylvain Tesson est avant tout un voyageur, même si, bien au contraire, cela ne l'empêche pas d'écrire. Et lorsqu'il voyage, c'est à pied quand il traverse l'Himalaya du Bouthan au Tadjikistan; à cheval à travers les steppes d'Asie orientale ou à vélo en parcourant le désert central d'Islande.

Sylvain Tesson sur l'Oural[

Et, objet de son dernier ouvrage, en side-car pour relier Moscou à Paris en prenant le chemin des soldats de la Grande Armée lors de la retraite de Russie, et cela en décembre, époque où il ne fait pas particulièrement chaud dans ces contrées.

Il n'est pas inutile de préciser que je n'avais jamais lu d'ouvrages de S. Tesson et que j'ignorais même qu'il existait. "La honte soit sur toi" m'a dit dans un grand éclat de rire une de mes collègues bénévoles de la bibliothèque.


Plantons le "décor": la Grande Armée qui part vers Moscou en juin 1812 compte entre 650 000 et 750 000 hommes, dont plus de 400 000 français, le reste se composant des différentes armées de l'empire napoléonien. "Seuls", 500 000 hommes - et plus de 1000 canons - franchiront le fleuve Niemen, ce qui est considérable. Les historiens ne sont pas forcément  d'accord sur les chiffres.

le feld-marechal Mikhaïl Koutouzov



Elle arrive à Moscou le 14 septembre après avoir livré bataille contre les forces russes du général Koutouzov* à Borodino* le 7 septembre. Victoire des troupes françaises dans la mesure où elles font reculer les russes et où la la voie est libre vers Moscou.
Mais Koutouzov et Rostoptchine* font mettre le feu à la ville, réduite aux deux tiers à un tas de cendres Les troupes napoléoniennes qui pensaient trouver le gite et le couvert se retrouvent donc "gros jean comme devant", tout comme  Napoléon qui pensait capturer le tsar reparti depuis belle lurette vers Saint Pétersbourg.

la campagne de Russie
Le 19 octobre, Napoléon ordonne le départ de Moscou et le retour vers la France. La retraite de Russie, ce long calvaire de la Grande Armée va commencer alors que "le général hiver" arrive. Les 100 000 survivants ne savent pas encore le long calvaire qu'ils vont endurer.

L'auteur écrit: " Napoléon n'aurait jamais dû s'approcher de la splendeur de Moscou. Il s'y brula les yeux. Il y a comme cela des beautés interdites. En stratégie comme en amour, se précautionner de ce qui brille."

C'est donc cette retraite que Sylvain Tesson et ses amis Goisque et Gras vont suivre à partir du 3 décembre, sur un side-car, une OURAL, une machine tout droit sortie de l'usine du même nom. Tesson en parle avec une certaine tendresse non dénuée d'ironie:
"ces machines sont des fleurons de l'industrie soviétique. Elles promettent l'aventure. On ne sait jamais si elles démarreront et, une fois lancées, personne ne sait si elles s'arrêteront. (...) L'usine Oural continue à vomir ces machines à l'identique. Elles seules résistent à la modernité. Elles plafonnent à 80 km/heure. (...) N'importe qui peut les réparer avec une pince en métal. (...) Pour la conduire, il faut de l'habitude. (...) Il faut aussi être doué d'une vie intérieure car l'Oural est lente et la Russie sans fin."

Napoléon près de Borodino, peinture de Vassili Verechtchaguine, 1897

Tesson et ses amis arrivent à Borodino au soir du premier jour. A côte de la statue de Koutouzov, il écrit: "de là-haut, le regard embrasait la plaine où la furie française enfonça le courage russe. Là s'effondrèrent les corps des soixante-dix mille suppliciés de "la bataille des géants". (...) La guerre tue les hommes, martyrise les bêtes, éloigne les dieux, laboure la terre et engraisse le sol.

Il analyse les tenants et les aboutissants de cette bataille, avec lucidité, sans se voiler la face. De la volonté de Napoléon de prendre Moscou afin d'obliger Alexandre à se rendre:  "Le tsar, impressionné par le déploiement sur les bords du Niémen, terrifié par la perspective des charges de cavalerie, capitulerait au premier cliquetis, reviendrait à des dispositions favorables, restaurerait l'alliance. Etrange guerre consistant à enfoncer un adversaire pour le faire redevenir son ami!" jusqu'à relever la "timidité" de l'empereur: "Or, à Borodino, il fut timide. La bataille ne fut pas Austerlitz. (...) Je ne reconnais plus le génie de l'empereur" osa même Murat." Et plus loin: "Une conquête, l'été 1812? Non, une chute dans le vide."
.

Le froid, mais aussi les cosaques. "Tout valait mieux que de tomber aux mains des cosaques de Platov qui harcelaient la colonne", écrit Jean Tulard, dans son "Napoléon". (1)

Le froid va très vite arriver, ce froid qui "glace les cerveaux", selon le sergent Bourgogne* Les soldats qui, à Moscou, avaient joyeusement pillé en emportant, comme le fit Bourgogne, un sac alourdi "d'un costume de femme chinoise en étoffe de soie, tissu d'or et d'argent, d'une capote de femme couleur noisette,doublée en velours vert." n'ont rien prévu pour le retour en France, rien prévu pour se garder du froid qui arrivait. La fable de la cigale et la fourmi en quelque sorte, les français dans le rôle de la fourmi.

A l'étonnement de Napoléon - et à l'agacement du tsar - Koutouzov n'attaque pas frontalement les français, pourtant affaiblis; au contraire il fuit devant. L'auteur écrit: "L'histoire donna raison à Koutouzov" et cite Tolstoï, dans "la Guerre et la Paix: "l'armée en déroute de Napoléon s'enfuyait de Russie avec toute la rapidité possible, c'est-à-dire qu'elle faisait cela même que pouvait souhaiter tout russe. (...) A quoi bon tout cela quand, de Moscou à Wiazma, sans combats, un tiers de cette armée a fondu?"

Le voyage de Tesson et ses amis n'est pas non plus de tout repos. Le side-car peine sur les routes enneigées et en mauvais état, dans une circulation infernale, où les centaines de camions rendent la circulation incertaine sinon périlleuse. Le froid est le compagnon permanent: "le froid ouvrait ses brèches. Parfois, il mordait un pouce, s'emparait d'un pied, le lâchait, attaquait un genou, le cou, la joue. Il avait une vie autonome et ses propres plans."

Il profite de ces difficultés pour revenir aux miséreux de 1812 qui tentent désespérément d'échapper à la mort. Ces miséreux, toujours en quasi extase, presque amoureux de "leur" empereur et Tesson de s'interroger: "Fallait-il que Napoléon irradiât d'une force galvanique pour que ses hommes ne lui tiennent pas rancune de leur infortune et, mieux, perdent toute amertume à son apparition."

Il cite Bourgogne qui selon lui, délivre d'autres clés: "Il nous restait encore quelque chose qui nous soutenait: l'honneur et le courage." Et de s'interroger: "comme ils résonnaient étrangement, ces mots, deux cents années plus tard. (..) Dieux, me disais-je en pissant dans le noir, ne sommes nous pas des nains? Alanguis dans la mangrove du confort, pouvions-nous comprendre ces spectres de 1812? (...) Aurions-nous été prêts à abandonner nos Capoue pour forcer le Moujik sous les bulbes ou conquérir les pyramides?"

Et plus loin d'ajoutersous forme d'un constat aussi lucide qu'amer: "Il faut dire que le XX° siècle était passé et sa hideur nous tenant en effroi. C'était cela qui nous séparait des Grognards. Nous savions que Verdun et Stalingrad, Buchenwald et Hiroshima avaient déchu l'Homme et nous étions harassés. Désormais, l'évocation de la conquête sonnait comme une absurdité."


Le passage de la Bérézina ajoute à l'horreur de cette retraite. Les pontonniers du général d'Elbé se sacrifièrent pour construire dans l'urgence et dans l'eau glacée un pont où s'engouffrèrent quelques milliers de fuyards. Le 29 novembre au matin, Napoléon ordonne la destruction du pont pour couper la route aux poursuivants russes. "Quand les flammes s'élevèrent, ce fut une ultime ruée. Les hurlements recouvrirent la canonnade. Ceux qui étaient encore sur l'autre rive se jetèrent dans le brasier ou dans l'eau. Ils avaient, pour périr, le choix entre deux éléments contraires."


Quand Tesson et ses compagnons s'arrêtent à l'endroit de cette tragédie, "le spectacle de cette tragédie nous aimantait." Gras, compagnon de route de l'auteur affirme que cet endroit est un "haut lieu: "un haut lieu est un arpent de géographie, fécondé par les larmes de l'Histoire, un morceau de territoire sacralisé par une geste, maudit par une tragédie, un terrain qui, par-delà les siècles, continue d'irradier l'écho des souffrances tues ou des gloires passées. (...) Les arbres ont repoussé, mais la terre, elle, continue à souffrir. Quand elle boit trop de sang, elle devient un haut lieu. Alors, il faut la regarder en silence car les fantômes la hantent."

 Armand Augustin Louis de Caulaincourt


Le 5 décembre, Napoléon décide de rentrer à Paris. Le prétexte, sinon la raison: le putsch raté d'un général fou. A Caulincourt* qui l'accompagna dans ce voyage, ou plutôt cette fuite, Napoléon lança: "Avec les français, il faut, comme avec les femmes, ne pas faire de trop longues absences."
Sylvain Tesson explique à son ami russe, qui ne comprend pas l'attitude de l'empereur, que ce dernier se devait de maintenir l'Etat, un peu comme un amiral qui sauve sa flotte plutôt que de périr avec elle. Pour autant, sans son chef, ce qui reste de la Grande Armée partit en quenouille: "une fois le souverain partit, tout pouvait se débander. Et tout se débanda."
]
Tout en roulant vers Varsovie, l'auteur se laisse aller à quelques réflexions en forme de plaidoyer napoléonien. En s'attaquant, sans le nommer, au livre de Lionel Jospin, "le Mal napoléonien"(2). Entre autres critiques, Jospin reprochait à Napoléon d'avoir rétabli "une noblesse d'empire.

Pour Tesson, au contraire, c'est le grand mérite de l'empereur d'avoir permis " à un garçon boucher de devenir général par la grâce de ses talents." Et de citer Caulaincourt: "l'Empereur désirait des routes ouvertes au mérite, le moyen de parvenir sans distinction de caste, sans être parent ou ami d'un homme en place ou d'une favorite. (...) Tout soldat pouvant devenir général, baron, duc, maréchal; le fils du paysan, du maitre d'école de l'avoué, du maire, conseiller d'Etat, ministre, duc, cette noblesse ne choquerait plus personne avec le temps parce qu'elle récompenserait indistinctement tout le monde."

Mais, et l'auteur semble l'oublier, si ces promotions ont été réelles pendant la révolution, le Directoire, quand Bonaparte n'était pas encore Napoléon, dès que ce dernier a transformé la République en empire, les portes se sont fermées au garçon boucher comme au fils de paysan ou à l'avoué. La noblesse d'empire a remplacé la noblesse royale avec les mêmes privilégiés, les mêmes protocoles, les mêmes étiquettes de cour. Et comment passer sous silence les "promotions" des frères et soeurs Bonaparte?



Dans les dernières pages de son livre, Sylvain Tesson, en quelque sorte, revient sur terre. Il reprend les confidences que Napoléon a faites à Caulaincourt lors de son retour en France. "Caulaincourt se taisait, notait et n'en pensait pas moins" écrit-il.

Et pour illustrer les propos de l'empereur, en le faisant parler, Tesson utilise le conditionnel mélangé au futur: " il rallumerait son étoile; il repartirait au combat; que je formerai dans peu d'années; vous serez étonné; l'Europe me bénira" etc, etc. Un peu comme s'il fantasmait, loin de l'image que chacun avait de lui: un visionnaire hors du commun. Et de poursuivre: " C'était les plans d'un homme qui ne savait pas qu'il était déjà mort. La confession d'un fou, en train de tomber de l'immeuble, et qui fait sa liste de résolutions pour l'avenir, entre le troisième et le deuxième étage."

La conclusion de ce livre emprunte d'une certaine mélancolie, voire d'une certaine tristesse. Comme si Sylvain Tesson revenait d'un mauvais rêve: "les souffrances endurées en 1812 par près d'un million d'hommes de toutes les nationalités m'avaient obsédé. J'avais clapoté dans le souvenir napoléonien pendant des semaines. La nuit, je les voyais, ces civils éperdus et ces soldats blessés, ces bêtes suppliciées, danser le sabbat devant mes yeux. J'offrais mes insomnies à leur souvenir. Le jour, mon imagination à leur sacrifice. (...) J'avais l'impression de me réveiller d'un long songe de quatre mille kilomètres. 

Qui était Napoléon? Un rêveur éveillé qui avait cru que la vie ne suffisait pas. Qu'était l'Histoire? Un rêve effacé, d'aucune utilité pour notre présent trop petit. Le ciel se voile, quelques gouttes tombèrent.

J'eus soudain envie de rentrer chez moi et de prendre une douche pour me laver de toutes ces  
horreurs.


Quelle belle plume que ce Tesson! Et quelle façon de raconter un tel voyage, presque une épopée, de nous faire revivre un tel drame sans jamais tomber dans le misérabilisme, tout en se parant modestement du bel habit d'historien.

merci, Monsieur Sylvain Tesson!!!



(1) "Napoléon" de jean Tulard, éditions Fayard, 1987, page 393.
(2) "le mal napoléonien" de Lionel Jospin, éditions du Seuil, collection Points, 2014.

de Claude Bachelier
aux éditions ZONAIRES: www.zonaires.com







samedi 1 juillet 2017

le 28 juin 1914, ou les prémisses du « suicide européen »

"le Petit Parisien" du 29 juin 1914

Le 28 juin 1914: voilà une date qui ne dit pas grand-chose à tout un chacun. Certes, elle ne donne pas lieu à des commémorations et c’est tant mieux. Pourtant, elle marque le coup d’envoi d’une tragédie mondiale, pour ne pas dire planétaire. En effet, c’est le 28 juin 1914 que l’archiduc François Ferdinand d’Autriche, héritier du trône d’Autriche-Hongrie, et sa femme ont été assassinés par un nationaliste serbe. Ces meurtres ont été l’étincelle qui a allumé la gigantesque déflagration de la première Guerre Mondiale.

l’archi-duc François-Ferdinand et sa femme Sophie

Il est légitime de s’interroger: comment un tel évènement a t-il pu déclencher ce que nombre d’historiens ont appelé « le suicide de l’Europe »? Les réponses sont multiples et il me semble que Raymond Aron les résume parfaitement:  » La guerre de 1914 est sortie des querelles suscitées dans las Balkans par les revendications des nationalités. C’est pour parer à la menace que suspendait  sur la monarchie dualiste la propagande serbe s’adressant aux Salves du Sud que les ministres austro-hongrois ont pris les initiatives (ultimatum à la Serbie, bombardement de Belgrade) qui contenaient en germe la guerre européenne. C’est la solidarité slave qui interdisait au gouvernement de Saint-Pétersbourg d’accepter la destruction de l’indépendance serbe ou une victoire diplomatique de l’Autriche-Hongire. C’est l’orgueil national, la conviction que la patrie était promise à un destin mondial, que la culture allemande devait rayonner à travers l’univers, qui, en 1914, souleva l’enthousiasme des masses dans l’empire wilhelmien et fit oublier aux ouvriers leur socialisme d’hier. C’est la volonté de survivre comme puissance et de récupérer les provinces perdues qui unit soudainement les Français et les soutint à travers les années d’épreuves. » (1)

l’empereur allemand Guillaume II

le tsar de Russie Nicolas II

En 1908, soutenue par l’empire allemand, l’Autriche-Hongrie annexe deux provinces de la Bosnie, au grand  dam de la Russie et de la Serbie. Cette dernière, soutenue par l’empire russe, est devenue la puissance dominante des Balkans, ce qui ne l’empêche nullement d’avoir des relations diplomatiques à peu près normales avec la monarchie autrichienne.


Bien que prévenues de l’imminence d’un attentat, les autorités autrichiennes maintiennent la visite de l’héritier du trône, en négligeant que le 28 juin est la date anniversaire de la défaite par les Ottomans de l’armée serbe en 1389 lors de la bataille de Kosovo.*





langues slaves en Europe
Il existait en Serbie différents groupes nationalistes, adeptes militants du « panslavisme », doctrine ou idéologie qui veut regrouper en une seule entité tous les peuples slaves, dont font partie, entre autres, les divers peuples des Balkans. Un de ces groupes, très certainement soutenu, voire encouragé par les services secrets russe, prévoit d’assassiner l’archiduc François Ferdinand lors de sa visite à Sarajevo, qu’ils ressentent comme une provocation.

Les grandes puissances de ce début du XX ème siècle sont la France, la Grande Bretagne et l’Allemagne. L’Autriche-Hongrie, la Russie, l’Italie ne sont pas à leur niveau et l’empire ottoman – « l’homme malade de l’Europe », selon le tsar Nicolas 1er- est en pleine déliquescence.

Les intérêts stratégiques et économiques des uns s’opposent aux intérêts stratégiques et économiques des autres. Deux machines infernales se mettent alors en place: des alliances croisées et une folle course à l’armement.

Dans son ouvrage,  » 14 – 18, la première guerre mondiale », Pierre Vallaud raconte cet engrenage mortel: « D’un côté, s’est nouée la Triple Entente – France, Russie, Angleterre – en 1907. De l’autre, la Triplice renouvelée en 1912 réunit l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie et l’Italie (…) Luttes d’influence en Europe centrale, rivalités aux colonies… Les heurts entre nations se multiplient, incitant chaque puissance à resserrer ses alliances, renforcer ses effectifs militaires et produire des armes. Dans la seule année 1912, Allemands, Autrichiens, Russes et Français augmentent leurs budgets militaires de 15 à 25%. En 1913, les services de renseignements français (…) constatent que les effectifs de l’armée allemande ont été augmentés de 168 000 hommes. La France réagit par la loi de 3 ans (été 1913) qui prolonge d’un an le service militaire et place 750 000 hommes sous les drapeaux. Même la Marine est concernée. Ripostant à l’Allemagne dont la flotte est devenue la deuxième du monde (…) la Grande Bretagne redouble le rythme de ses constructions navales afin de conserver le principe du « Two Powers Standard »: la puissance anglaise doit être égale au moins à celle des deux autres puissances navales mondiales les plus fortes. » (2)



Gavrilo Princip
C’est donc dans ces moments de tension que survient l’attentat de Sarajevo. Gavilo Princip, l’assassin du couple impérial, étant serbe, bien que né en Bosnie, le gouvernement autrichien accuse le gouvernement serbe et lui adresse dès le 7 juillet, un ultimatum. Si ce dernier accepte les termes de cet ultimatum, il en rejette cependant un, totalement inacceptable pour un état souverain, à savoir la direction de l’enquête par la police autrichienne au lieu et place de la police serbe.


l'empereur d'Autriche-Hongrie François-Joseph
Le premier ministre hongrois, le comte Tisza, proche de l’empereur François-Joseph recommande une grande prudence. Dès le 8 juillet, il lui adresse une lettre où il craint: « l’épouvantable calamité d’une guerre européenne. »(3) Malgré cette mise en garde prémonitoire, l’ultimatum est maintenu, ultimatum rejeté par la Serbie le 25 juillet. Trois jours plus tard, le 28, l’Autriche-Hongrie, qui se sait soutenue, voire encouragée par l’Allemagne, déclare la guerre à la Serbie, elle-même soutenue et encouragée par la Russie.
Quelques semaines plus tard, par le jeu pervers des alliances, l’Europe va s’embraser. Chacun connait la suite de cette tragédie.

Quatre années et quelques mois plus tard, alors que les canons se sont tus, les européens font leurs comptes: neuf millions de tués, des millions d’invalides et de blessés, des millions de veuves et d’orphelins. Voilà pour l’abominable constat humain. Le paysage politique est bouleversé: quatre empires ont disparu: l’empire allemand, l’empire austro-hongrois, l’empire russe et l’empire ottoman. Les nouveaux états européens, nés des différents traités signés après la guerre, sont porteurs d’instabilité et de conflits.
Les vainqueurs, la France, la Grande Bretagne et l’Italie, sortent exsangues et ruinés. Les Etats Unis d’Amérique deviennent alors la puissance dominante.
Partout, s’élevait ce cri: « plus jamais ça! » Le refus de la guerre était dans tous les esprits. Et pourtant…
« Le carnage avait été colossal, les destructions considérables. Dans une Europe bouleversée, l’héritage serait lourd. Le long règlement de comptes était sur le point de commencer. » (4)
le cimetière de Verdun


(1) in « une histoire du XXème siècle »  de Raymond Aron, anthologie éditée et annotée par Christian Bachelier, éditions Plon, 1996, page 20.
(2) in « 14 – 18 la première guerre mondiale » de Pierre Vallaud, éditions Fayard, 2004, page 25.
(3) in « l’Europe en enfer », de Ian Kershaw, éditions éditions du Seuil, 2017, page 54.
(4) ibid page 120.
de Claude BACHELIER
aux éditions Zonaires: www.zonaires.com
de Claude Bachelier aux éditions Zonaires
www.zonaires.com

mardi 23 mai 2017

le duc d'Enghien et la bataille de ROCROI le 19 mai 1643

Il y a quelques jours, j'ai lu par le plus grand des hasards un texte consacrée à cette bataille gagnée grâce à l'audace d'un tout jeune aristocrate de vingt trois ans, le duc d'Enghien, surnommé plus tard "le grand Condé". Et je me suis dit qu'il serait intéressant de consacrer un article à cette bataille, tout en en survolant cette époque riche en évènements qui ont influencé la politique française à court et à moyen terme.
Cette bataille de Rocroi a eu lieu pendant la guerre de" trente ans", guerre qui a opposé, de 1619 à 1648, les principaux états européens sur fond de querelles religieuses entre catholiques et protestants, mais en réalité, sur des motifs bien plus politiques.
la bataille de Rocroi

Pour faire court, l'empire des Habsbourg d'Autriche et  d'Espagne allié à la papauté, donc catholique, combat les Provinces Unies des Pays Bas et certains pays scandinaves, donc protestants. La France de Louis XIII et de son Premier Ministre Richelieu, pourtant très catholique, soutient cette dernière coalition contre les Habsbourg et cela afin de réduire la puissance espagnole.
Cette guerre que certains historiens appelleront "la guerre civile européenne" va littéralement saigner l'Europe en termes économiques, mais aussi, mais surtout en termes démographiques: des millions de morts seront les victimes de batailles, de famines, de massacres et de la peste.
Cette guerre est partie d'un prétexte: "la défenestration de Prague"*. La Bohème se dote alors d'un souverain protestant et se rallie aux Provinces Unies et à l'Angleterre. L'empereur Ferdinand rallie à lui la papauté et la Sainte Ligue.* Je vous accorde que c'est quand même bien plus complexe que cela, mais c'est le point de départ de cette guerre.
Si la France dès le début du conflit soutient les protestants, elle se garde bien de s'impliquer directement dans le conflit. Ce n'est que le 19 mai 1635 que la France déclare la guerre à l'Espagne au prétexte de l'occupation par les troupes espagnoles de plusieurs villes placées sous la protection française.
mariage de Louis XIII et de Anne d'Autriche le 28 novembre 1615
Pour mémoire, Louis XIII* règne depuis 1610 et mourra le 14 mai 1643, quelques mois après la mort du cardinal de Richelieu* décédé le 4 décembre 1642.
Si je donne les dates exactes de ces disparitions, c'est qu'elles ont leur importance. En effet, les troupes françaises avaient gagné beaucoup de batailles, ce qui les plaçait dans une relative position de force vis à vis de l'Espagne. Donc profitant de la mort du souverain français, du fait que le dauphin, futur Louis XIV, n'avait que cinq ans (puisque né en 1638) et que la France était dirigé par une régente, Anne d'Autriche, l'Espagne lance une grande offensive dans le nord de la France depuis les Flandres et met le siège devant la ville fortifiée de Rocroi, espérant ainsi faire sauter le verrou qui lui ouvrirait la route vers Paris..

L'issue de cette bataille est incertaine pendant de longues heures. Les fantassins et l'artillerie espagnols tiennent la dragée haute à la cavalerie française menée par Enghien et ses adjoints. Mais l'audace du commandant français et la mort de son alter égo espagnol, Jean Bernard, comte de Fontaine*,  vont donner la victoire aux français.

La supériorité de la cavalerie sur les fantassins sera un des enseignements de cette bataille, même si le rôle de l'artillerie n'est en aucun cas négligeable.

Enghien bat les espagnols à Lens le 19 août 1648, précipitant la défaite des Hasbourg et de la Sainte Ligue. Les traité de Westphalie* signés le 24 octobre 1648 mettent fin à la guerre de trente ans, sans pour autant que ni la France, ni l'Espagne ne soient parties prenantes puisque le conflit entre ces deux royaumes perdurera jusqu'en 1659 et la signature du traité des Pyrénées.*

Qui est donc le duc d'Enghien, futur Louis II de Bourbon-Condé?
Il est né en 1621 et décédé en 1686. Il ne sera  prince de Condé qu'à partir de 1646, à la mort de son père. Je n'évoquerai pas ici ses huit titres de duc, tout en précisant qu'il sera également "premier prince du sang"*. Avec Turenne*, il gagnera d'autres batailles qui ne feront qu'ajouter à sa gloire.

Mais si Condé est connu pour la victoire de Rocroi, il l'est moins que pour le rôle qu'il a joué dans le déroulement de la fronde des princes, ce mouvement de révolte des grands aristocrates contre la monarchie.

Richelieu, puis Mazarin ont imposé, parfois de façon brutale, l'autorité royale aux grands de l'aristocratie, mais aussi aux parlements de province et de Paris. Ayant toujours plus besoin d'argent pour financer la guerre, Louis XIII a ponctionné les uns et les autres. Le regain d'autorité de l'Etat ajouté à la pression fiscale a conduit à deux rébellions majeures: la fronde parlementaire (1648 - 1649) et la fronde des princes (1650 - 1653).

Dans son ouvrage "Histoire de France" (1), Marc Ferro écrit: "Omer Talon, avocat général, prononce alors une très violente harangue sur ces abus du pouvoir royal, principalement depuis vingt-cinq ans et sur la misère du peuple. Le 13 mai 1648, par un arrêt d'union, le parlement de Paris invitait la Chambre des Comptes,la Cour des aides et le Grand Conseil à s'unir à lui dans la Chambre Saint Louis afin de délibérer pour la "réformation de l'Etat." Marc Ferro ajoute: "En quelque sorte, il s'agissait de démanteler l'Etat-Richelieu. (1)
le cardinal de Mazarin

Après quelques manoeuvres de la régente et de Mazarin, cette fronde parlementaire est vite vaincue et tout rentre dans l'ordre, d'autant que Condé a mis la main à l'épée et que les parlementaires eux-mêmes décident d'arrêter leur mouvement, "pour ne pas se laisser emporter par les agitations du peuple inconstant."(2)

Louis II de Condé avait espéré pour lui le titre de Connétable de France et pour ses amis quelques titres et privilèges supplémentaires. Devant le refus d'Anne d'Autrice, la régente qui voulait réfréner ses ambitions, et bien sûr de Mazarin, il complote plus ou moins ouvertement. Ce qui conduit la régente à l'emprisonner avec ses partisans.

Cette incarcération provoque la révolte de la noblesse un peu partout en France et le réveil des parlementaires. Gaston d'Orléans, oncle de Louis XIV, rompt avec Mazarin et prend ouvertement le pari des frondeurs.



Anne d'Autriche, régente et Louis - Dieudonné, le dauphin
L'insécurité qui règne dans la capitale est telle que la Régente emmène son fils, toujours mineur, à Saint Germain en Laye. Fuite que le futur Louis XIV ressentira comme une humiliation et qu'il n'oubliera jamais. La construction du château de Versailles serait une des conséquences des deux frondes.

Les princes frondeurs ne cessent de se quereller entre eux et les parlementaires parisiens se hâtent de rentrer dans le rang. Le dauphin, devenu Louis XIV à sa majorité, rentre triomphalement à Paris le 21 octobre 1652 et s'installe au Louvre. Il déchoit Condé de ses titres et privilèges. Ce dernier est même condamné à mort par le Parlement en mars 1654. Mais Louis XIV, six ans plus tard, lui pardonne et le gracie.
Il finira sa vie dans son château de Chantilly et lors de sa mort, le 11 septembre 1686, Bossuet prononcera un éloge* resté célèbre: "Oraison funèbre du très haut et très puissant prince Louis de Bourbon, prince de Condé, premier prince du sang."

le duc d'Enghien fusillé sur ordre de Bonaparte le 21 mars 1804
Le duc d'Enghien fusillé dans les fossés du château de Vincennes était un descendant direct du Grand Condé, puisque né Louis-Antoine de Bourbon-Condé et fils de Louis VI de Bourbon-Condé.
Louis-Antoine, né le 2 août 1772, fuit la France dès le début de la Révolution et rejoint  l'armée des émigrés. En 1792, il prend le commandement de "l'armée royale française."
Bonaparte, alors Premier Consul, le soupçonne d'un complot contre lui et le fait enlever. Jugé plus que rapidement par un tribunal militaire, il est fusillé le 21 mars 1804.
Il a été le dernier descendant de la branche Bourbon-Condé.


En faisant des recherches sur cette bataille de Rocroi (merci internet), j'ai été amené à rentrer dans le détail de cette période. S'il est vrai que chaque période de l'histoire a son importance, celle-ci a ceci de particulier qu'elle marque l'émergence du pouvoir absolu et de l'arrivée de la plus grande partie de la noblesse française à Versailles, loin de ses terres et près du Soleil où, petit à petit, elle va se consumer. Et, ce faisant, pénétrée de son importance, elle s'éloigne et de ses lieux de pouvoir et de la masse de ses paysans.


Louis XIV à Versaille

Louis XIV, humilié d'avoir dû quitter Paris lors de la fronde, déplace la cour à Versailles, centralise son pouvoir et oblige tous les grands du royaume à le rejoindre dans ce palais fastueux, en en faisant ses obligés et les privant de toute envie de révolte.


Alexis de Tocqueville
Dans son "voyage en Angleterre" en 1833 (3), Alexis de Tocqueville, sans le dire explicitement, affirme que s'il n'y a pas eu de révolution en Angleterre, c'est en partie à cause de la différence fondamentale entre les deux aristocraties: "En Angleterre, un nom illustre est un grand avantage qui donne un grand orgueil à celui qui le porte, mais en général on peut dire que l'aristocratie est fondée sur la richesse, chose acquérable, et non sur la naissance qui ne l'est pas."

Quelques lignes après, "La différence entre la France et l'Angleterre sur ce point ressort de l'examen d'un seul mot de leurs langues. Gentleman et gentilhomme ont évidemment la même origine. Mais gentleman s'applique en Angleterre à tout homme bien élevé quelque soit sa naissance, tandis qu'en France gentilhomme ne se dit que d'un noble de naissance."

Et de continuer: "l'aristocratie anglaise ne peut donc jamais soulever ces violentes  haines qui animaient en France les classes moyennes et le peuple contre la noblesse, caste exclusive qui, en même temps qu'elle accaparait tous les privilèges et blessait toutes les susceptibilités, ne laissait aucun espoir d'entrer jamais dans ses rangs. L'aristocratie anglaise se mêle à tout, elle est accessible à tous et celui qui voudrait la proscrire ou l'attaquer comme corps aurait beaucoup de peine à la définir."


L'analyse de Tocqueville est pertinente, cela va sans dire. Et je la relie indirectement à Louis II de Bourbon-Condé et aux aristocrates, bouffis d'orgueil et de suffisance, mais qui se sont pliés devant un roi qui a semé, sans même l'imaginer, les graines de la révolte et de la Révolution.
  • clic sur le lien
(1) "Histoire de France", de Marc Ferro, éditions Odile Jacob; 2001, page 163
(2) ibid, page 164
(3) "Voyage en Angleterre" d'Alexis de Tocqueville, bibliothèque de la Pléïade, 1991, pages 450
de Claude Bachelier aux éditions Zonaires
www.zonaires.com

de Claude Bachelier aux éditions Zonaires
www.zonaires.com

lundi 8 mai 2017

Emmanuel Macron, Président de la République.

crédit photo: REUTERS


Emmanuel Macron sera donc le 8ème président de la V ème République. C’est une banalité que de le rappeler, mais qui aurait parié un kopeck sur lui il y a un an? Personne ou presque.

A 39 ans, il casse les codes anciens qui voulaient qu’un candidat à la présidence de la République ait un parti à sa disposition, une expérience de parlementaire et/ou un mandat local, une expérience de ministre et bien entendu un âge « respectable », c’est-à-dire au moins la cinquantaine, cet âge étant sensé lui conférer sagesse et expérience de la vie.
Tous ses prédécesseurs avaient peu ou prou ces critères sans pour autant avoir mené des politiques particulièrement brillantes, à défaut d’avoir été efficaces.

Comme beaucoup, j’ai regardé les débats à la télé, passant de TF1 à France 2, puis à France 3, puis à BFM TV, puis à CNews, puis à FranceinfoTV, et cela de façon aléatoire.

Cette manie d’interviewer des gens qui n’ont souvent pas grand chose à dire, sinon des banalités partisanes, finit par être grandement insupportable. Mais bon, passons, il parait que c’est incontournable.

Tous les « ténors » politiques alternaient sur les différentes chaines, débitant leurs discours et leurs catéchismes. Rien de bien nouveau sous le soleil, sinon des discours prévisibles, prenant date pour l’avenir, à savoir les prochaines législatives.

Mais parmi tous ces politiques qui s’exprimaient, deux ont particulièrement retenu mon attention: Jean Luc Mélanchon et Alexis Corbière, tous deux représentant le parti « la France insoumise ». Pour mémoire, le candidat de ce parti, JLM, est arrivé en 4ème position du 1er tour avec 7 059 951 voix ( 19,58%) contre 8 656 346 voix (24,01%) à  E. Macron et 7 7678 491 voix (21.30%) à M. Le Pen, sans oublier bien sûr F. Fillon et ses 7 212 995 vois (20,01%).


Donc, hier soir, ces deux dirigeants ont tenu des discours d’une violence inouïe, violence qui n’avait rien à envier à celle du Front National. On avait l’impression d’être revenu dans les années 50 – 80, quand le PCF était au faîte de son influence et que Georges Marchais et ses amis invectivaient leurs contradicteurs sur les plateaux de télévision. En écoutant les leaders de FI, j’ai souvent eu, hier soir, cette impression que pour eux, le nouveau président n’avait aucune légitimité et s’il ne se soumettait pas à la politique de FI, « cela allait mal finir », pour reprendre l’expression d’Alexis Corbière. Voir ci-après son blog: http://www.alexis-corbiere.com/ et celui de JLM: http://melenchon.fr/2017/05/07/une-autre-majorite-est-possible/

Beaucoup de commentateurs, d’observateurs de la vie politique pointent l’amorce d’une nouvelle ère politique à partir d’une recomposition elle même politique. La loi sur l’interdiction du cumul des mandats fait que nombre de députés ne se représenteront pas, préférant leur mandat local. Ajoutez à cela une nouvelle dynamique impulsée par l’élection de E. Macron et nous pouvons espérer le renouvellement du personnel parlementaire en attendant celui du personnel politique local. Ce ne sera pas chose facile, tant la volonté affichée de certains leaders de ne surtout pas faire bouger les lignes est forte. Nous avons pu le vérifier hier soir en écoutant MM. Baroin ou Cambadélis.

Pour n’avoir pas été un macroniste de la première heure et ne m’être « rallié » à sa candidature que sur le tard, j’espère, je souhaite que les législatives de juin puissent lui donner une majorité suffisamment forte et unie pour qu’il puisse gouverner. Le président élu hier soir a dit et redit que « la tâche était immense ». Et c’est vrai.

Une des tâches à laquelle il devra très vite et puissamment s’atteler, c’est celle de redonner à la fonction présidentielle de la hauteur et du sens. De la hauteur en n’intervenant pas à tout bout de champ pour un oui ou pour un non: il y a un gouvernement et des ministres pour cela. Du sens en redonnant aux français le sentiment et la certitude que la République est juste, impartiale et forte.

J’ai souvent le sentiment à écouter les uns ou les autres que la politique est devenue un gros mot. Combien de fois ai-je entendu « ils sont tous pourris, tous les mêmes, tous complices »? Certes, le personnel politique n’est pas exempt de critiques justifiées. Combien – et pas des moindres – n’ont pas l’honnêteté sinon la vertu que nous sommes en droit d’attendre d’eux? L’abstention, la montée des partis extrémistes et/ou populistes à chaque scrutin toujours plus fortes sont la preuve de ce désamour.

Ce sera donc aussi une des tâches prioritaires du président Macron: redonner confiance en la politique. Faire en sorte que nul parmi le personnel politique ne soit au-dessus des lois; que certains élus ne bénéficient plus de privilèges exorbitants; que la transparence sans excès soit la règle;  que la politique, si elle est un métier, ne devienne pas affaire de rentier. Tout cela afin que la politique redevienne ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être: une mission noble et grande au service de la France et des français. S’il y parvient – et je ne doute pas de sa volonté à cet égard – alors, il aura réussi une grande partie du mandat que nous lui avons confié.

Nous vivons une époque extraordinairement troublée. Ce qui se passe dans certaines régions du monde, les conflits ethnico-religieux, les migrations de milliers de victimes des guerres et des famines, les bouleversements climatiques et environnementaux chaque jour plus intenses, tout cela et bien d’autres choses encore, doit être pris en compte sans pour autant nous laisser aller au repli sur soi et à dresser des barrières aussi illusoires qu’inutiles.


Oui, président Macron, la tâche est immense.



de Claude BACHELIER
www.zonaires.com