"Ce n'est pas parce que l'on a rien dire qu'il faut fermer sa gueule" Michel AUDIARD

vendredi 8 mars 2013

Abraham LINCOLN: 1809 – 1865: un Président américain. 2 ème partie.


Abraham Lincoln en 1864
Abraham Lincoln vient d'être élu à la magistrature suprême. Rien dans ses origines ne laissait présager une telle destinée. Pourtant, dans le destin d'un homme politique, rien n'est le fait du hasard. Peut-être parfois des circonstances, encore que cela reste à prouver. L'esprit et la lettre de la Constitution voulue par les Pères Fondateurs allaient être pour Lincoln le socle de sa pensée politique et, partant, de sa détermination anti esclavagiste.

Ses quinze prédécesseurs étaient quasiment tous, à des degrés divers, issus de la bonne bourgeoisie américaine: de G. Washington, fils de planteurs très aisés à W. Harrisson*, fils lui aussi de planteurs en passant par James Buchanan*, fils d'une riche famille de commerçant. Sans que cela soit bien évidemment écrit, leur carrière, là-aussi à des degrés divers, les destinait à une brillante carrière politique.

la maison natale de Lincoln

Rien de tout cela pour Lincoln, né dans une famille à la limite de la pauvreté. Il exerce différents métiers, bucheron, magasinier, commerçant. Il possède aussi quelque chose en plus: éloquence et rectitude morale. Ces deux qualités vont le faire remarquer très vite par ses contemporains, surtout la seconde où corruption et affairisme sont bien souvent les marques de fabrique des politiciens locaux.
cicatrisation de flagellation sur un esclave en  1863

Comme nous l'avons vu dans la première partie, la question de l'esclavage est un des marqueurs de la vie politique, y compris en Illinois, terre d'adoption des Lincoln. Mais au-delà de la légalité ou non de l'esclavage au sein de l'Union, les mentalités sont telles que les blancs ne considèrent pas les noirs comme leurs égaux, mais comme des êtres inférieurs.

Lincoln n'est pas dans cet état d'esprit. Et il l'est d'autant moins qu'il s'appuie sur des arguments autant politiques que juridiques. Ainsi, dans un discours improvisé en 1854: "La robe de notre République est souillée et trainée dans la poussière. Il nous faut la repurifier et la blanchir en la retrempant dans l'esprit , sinon dans le sang de la révolution. Dépouillons l'esclavage de sa prétention  à être "un droit moral" et ramenons-le à son statut légal existant et ses arguments de "nécessité". Remettons-le sur le terrain où nos pères l'avaient installé et laissons-le dormir en paix. Ré-adoptons la Déclaration d'Indépendance  ainsi que la pratique politique qui s'accorde avec elle." (1) Et Bernard Vincent ajoute: "Le problème de fond analysé par Lincoln dans ce discours était celui qui allait bientôt secouer toute l'Amérique (...) autrement dit la question de savoir, précisa Lincoln, si "un noir est ou n'est pas un être humain". Pour lui, la réponse ne faisait aucun doute et prétendre régner sur des humains "sans leur consentement", c'était d'une part se livrer à un acte de "despotisme", d'autre part détruire "l'ancre maitresse du républicanisme américain." (1)

Mais avant que d'aller plus loin, il convient de s'arrêter quelques instants sur le mode de vie des américains à cette époque.
Ceux du nord ne vivent pas comme ceux du sud. Et réciproquement. Au nord, la société est plus basée sur l'industrie, donc plus industrieuse et plus commerciale; au sud, où le climat permet l'agriculture à travers les plantations, donc une société plus décontractée, moins marchande, voire plus intellectuelle. Ceux du nord ont le sentiment sinon la certitude d'apporter la richesse et la prospérité et accusent ceux du sud de paresse et d'indolence.
San Francisco plantation, à 40 mn de la Nouvelle Orléans

A l'inverse, le sud accuse leurs compatriotes du nord de n'être que des marchands, attachés au "culte du dollar", sans aucune autre valeur que faire des affaires. Sans doute la réalité est certainement plus complexe et ces affirmations quelque peu réductrices, mais il n'en reste pas moins qu'elles marquent les différences profondes qui, ajoutées au problème récurrent de l'esclavage, vont entrainer l'Union dans un processus suicidaire. "En fait, le Sud a de plus en plus le sentiment de former un autre peuple au sein de la nation. Il commence à se demander si son avenir ne réside pas en dehors des Etats-Unis, d'autant que le débat sur l'esclavage met littéralement le feu aux poudres." (2)
costumes: à gauche: confédérés; à droite: fédérés

la bataille de Fredercksburg










la bataille de Gettysburg
Les hostilités débutent dès le mois d'avril. Les deux camps pensent alors que la guerre sera courte. Il n'en sera rien, bien sûr. Au contraire, les deux armées se combattent sans que l'une ou l'autre soit en mesure de porter le coup décisif. Même si les armées du Nord subissent de douloureuses défaites. D'abord, lors de la bataille de  Bull Run*; puis à Fredericksburg* et Chancellorsville* le 1er mai 1863. Cette dernière défaite, mais aussi les précédentes, souligne les mauvais choix du Président Lincoln dans son choix des chefs militaires. En octobre 1862, la bataille de Perryville*, dans le Kentucky, un Etat clé entre l'Union et la Confédération, donne l'avantage aux forces nordistes. En avril 1862, les fédérés prennent la Nouvelle Orléans, centre économique important et crucial des confédérés.

Les décisions militaires autant que politiques de Lincoln sont remises en cause par ses propres partisans, dont certains, tel Clement L. Vallandigham*, sont ouvertement en faveur de l'arrêt des combats.
Contre toute attente de la part d'un homme aussi respectueux des libertés individuelles, Lincoln fait voter en 1863 une loi imposant la conscription et suspend  l'Habéas Corpus dans le seul Etat du Maryland: ainsi, les officiers de l'armée fédérale peuvent décréter la loi martiale et traduire les civils devant une cour martiale. Pour justifier cette suspension de ce qui est considéré comme l'élément constitutif d'une Démocratie, Lincoln s'appuie sur un article de la Constitution qui stipule dans son premier article et sa neuvième section: "le privilège du droit d'Habeas corpus ne pourra jamais être suspendu, à moins que le salut public ne l'exige, dans le cas de rébellion ou d'invasion". (4)

Si l'armée des Confédérés, sous la conduite de son général en chef, Robert Lee*, remporte de belles victoires, il n'en reste pas moins que la puissance industrielle, mais aussi démographique du Nord, est déterminante. L'année 1963 sera décisive et la bataille de Gettysburg* sonnera le glas des espérances des Etats sécessionnistes. Lee, vainqueur en mai à Chancellorsville, veut pousser son avantage en envahissant la Pennsylvanie. Le 1er juillet 1863, les deux armées s'affrontent dans le village de Gesttysburg. Cett bataille qui dura trois jours sera la plus meurtrière de tout le conflit: plus de 51 000 combattants y perdirent la vie. L'Union sort vainqueur de ce massacre. Au même moment, le port de Vicksburg*, assiégé par le général unioniste Ulysse S. Grant*, dépose les armes.

Cernée de toutes part, sans ravitaillement, en butte à des centaines de désertions, l'armée des Etats Confédérés cesse les combats en mai 1985. La guerre civile est terminée.

Il est difficile de dresser un état exact des pertes. Néanmoins, les historiens s'accordent à recenser 620 000 morts (360 000 nordistes et 260 000 sudistes) auxquels il faut ajouter 400 000 soldats supplémentaires décédés des suites des combats. Sans compter le million de blessés. Pour conclure ce sinistre décompte, le Sud a perdu près de 20% de sa population active.(5)

Mais pendant la guerre civile, la question de l'esclavage n'a pas disparu pour autant. Au contraire, elle est plus que jamais à l'ordre du jour au Capitole. Et ce n'est pas l'unanimité, loin de là.

L'aile radicale du Parti Républicain, emmenée par Thaddeus Stevens exige la suppression immédiate de l'esclavage. Une première loi - Second Confiscation Act - stipule que les esclaves seront affranchis dès l'instant où leurs propriétaire auront rejoint la Sécession.

signature de la Proclamation d'Emancipation

Le 22 juillet 1862, Lincoln fait part à ses ministres de son intention d'aller plus loin et plus vite dans l'abolition de l'esclavage. Le 1er janvier  1863, il signe la Proclamation d'Emancipation :  "En conséquence, moi, Abraham Lincoln, président des États-Unis, (...) Et, en vertu du pouvoir, et dans le but ci-dessus indiqué, j'ordonne et je déclare que toutes personnes retenues comme esclaves dans les États ou parties d'États désignés sont libres à partir de ce jour, et que le gouvernement exécutif de États-Unis, comprenant les autorités militaires et navales, reconnaissent et maintiennent la liberté des dites personnes. (6)
drapeau national du Libéria

Mais si le Président veut abolir l'esclavage, il reste quelque peu ambigu: il est persuadé que les deux races, noires et blanches, peuvent difficilement cohabiter. Aussi, est-il partisan de l'émigration volontaire des esclaves, soit vers l'Amérique centrale, soit vers l'Afrique: "Lorsque vous cessez d'être esclave, vous êtes encore loin de vivre sur un pied d'égalité avec la race blanche. Vous êtes privés de bien des avantages dont jouit l'autre race. Tout homme aspire, devenu libre, à vivre à l'égale des meilleurs. Or, sur ce vaste continent, pas un seul homme de votre race n'est l'égal d'un seul homme de la nôtre." (7) En 1822, une société anti esclavagiste avait créé de toutes pièces un Etat sur la côte ouest de l'Afrique, le Libéria* où pourraient revenir tous les esclaves des Etats-Unis, victimes de la traite. Avec un succès relatif puisqu'en 1867, seuls 13000 esclaves étaient arrivés au Libéria.

Frderick Douglass

La personnalité de  Frederik Douglass*, esclave devenu libre, ajoutée à ses contacts avec les soldats noirs, vont exercer sur Lincoln une influence déterminante qui le fera évoluer très vite vers des positions plus conformes à ses principes démocratiques autant que religieux.

La proclamation d'Emancipation ne règle pas à elle seule le problème de l'esclavage. Elle n'avait vraiment de valeur que parce que prise dans le cadre des pouvoirs conférés pendant la guerre civile. Lincoln veut aller plus loin et inscrire l'abolition de l'esclavage dans le marbre, c'est-à-dire dans la Constitution. Ce treizième amendement sera l'objet de batailles très rudes à la Chambre des Représentants et au Sénat. Il est l'élément central du film de S. Spielberg. Même si ce dernier prend quelques libertés avec la réalité historique. En effet, dans les ouvrages que j'ai consultés, pas un ne fait mention de quelconques actes de corruption à l'encontre de représentants ou de sénateurs hostiles au projet. Et des historiens comme André Kaspi ou Bernard Vincent ne sont pas soupçonnables de complaisances envers qui que ce soit. Sans doute des pressions ont-elles été exercées sur quelques élus réticents, mais cela ne saurait entacher la réputation de Lincoln.

Le président insiste pour que cet amendement soit voté avant la fin de la guerre et avant l'élection présidentielle pour laquelle il est désigné par la convention républicaine le 7 juin 1864 à Baltimore.

Au nord, tant au sein du Parti Démocrate qu'à celui du Parti Républicain, il existe un "camp de la paix", partisan de la fin des hostilités. Il presse Lincoln de "prendre l'initiative de la paix, ou de susciter des ouvertures immédiatement", ainsi que l'écrit Horace Greeley, directeur du New York Times. (8)

Sur le terrain, l'avantage est nettement en faveur des troupes fédérées. Le 9 avril, le commandant en chef des troupes confédérées, le général Lee se rend au général Ulysse Grant, commandant en chef des troupes fédérées.

Le 8 avrll 1864, le Sénat vote l'amendement par 38 voix contre 6. La Chambre des Représentants, d'abord hostile, le votera en janvier 1865 par 119 voix contre 56. Il sera définitivement ratifié le 6 décembre 1865.

Entre les deux votes, Abraham Lincoln aura été réélu Président le 8 novembre 1864.

Cet amendement comporte deux sections, rédigées de façon claire, sans excès de juridisme:

Section 1

Ni esclavage ni servitude involontaire, si ce n'est en punition d'un crime dont le coupable aura été dûment convaincu, n'existeront aux États-Unis ni dans aucun des lieux soumis à leur juridiction.

Section 2

Le Congrès aura le pouvoir de donner effet au présent article par une législation appropriée.
le XIII ème Amendement (archives nationales des USA)
Peu après, seront votés les 14 ème, qui instaure les droits civiques dans les Etats et 15 ème amendement qui interdit les restrictions raciales dans les votes.

Abraham lincoln sera assassiné le 15 avril 1865 à Washington par John Wilkes Booth*, un activiste sudiste, membre d'un complot qui visait également à assassiner le vice-Président Andrew Johshon.

Le Président Lincoln, après la victoire de l'Union, n'avait à l'égard des Etats sécessionnistes aucun esprit de revanche. Bien au contraire, il estimait indispensable une réconciliation sans arrières pensées pour reconstruire le pays. Ce qui l'opposait aux radicaux de son parti: "Autant les radicaux entendaient mener la vie dure aux sudistes et leur faire (économiquement et politiquement) payer leur trahison au prix fort, autant Lincoln envisageait une Union apaisée à nouveau fraternelle et prête à aller de l'avant d'un même pas." (9)

Le vice-Président n'est pas de taille à pouvoir résister aux radicaux qui imposent aux vaincus la loi martiale le 2 mars 1867. Ils imposeront que les Constitutions des anciens Etats sécessionnistes reconnaissent le droit de vote aux noirs. Mais tout cela n'est pas sans susciter des résistances diverses comme la naissance de sociétés secrètes comme le Klu Klux Klan*.

le Mont Rushmore (A. Lincoln à droite)

Nous pouvons dire, sans risque de nous tromper, qu'Abraham Lincoln, en abolissant l'esclavage, a fait rentrer les Etats-Unis d'Amérique dans la modernité politique. Au-delà de cette modernité, il a donné corps à la volonté des "pères fondateurs" dont la Déclaration d'Indépendance postulait que "tous les hommes sont créés égaux".

* clic sur le lien

photo de A. Lincoln: photomontage réalisé en 1864 par A. Berger; @ Library of Congress.
(1) in "Lincoln, l'homme qui sauva les Etats-Unis" de Bernard Vincent, page 140, éditions l'Archipel, 2013.
(2) in "la guerre de Sécession", de Farid Ameur, page 15, éditions PUF, collection "que sais-je?" 2ème édition 2013.
(3) ibid, page 38.
(4) in le site http://cercle-des-abolitionnistes.pagesperso-orange.fr/pvpres.html
(5) in "la guerre de Sécession", page 109.
(6) in le site http://mjp.univ-perp.fr/textes/lincoln5.ht
(7) in "Lincoln" de Doris K. Goodwin, page 204, éditions Michel Lafon, 2005 et 2013.
(8) in "la guerre de Sécession", page 102.
(9) in "Lincoln, l'homme qui sauva les Etats-Unis", page 331.