"Ce n'est pas parce que l'on a rien dire qu'il faut fermer sa gueule" Michel AUDIARD

dimanche 23 octobre 2011

à vaincre sans gloire... (2)


C'est le titre que j'avais donné à mon billet après la victoire des français contre les gallois. Mais aujourd'hui, c'est aux kiwis néo zélandais qu'il est destiné. Car s'ils ont gagné, c'est de petite manière, sans convaincre, sans panache: ils nous avaient habitué à mieux. Mais bon, ils ont gagné et c'est ce que nous retiendrons. Reconnaissons quand même qu'ils ont bien joué, certes, mais pas leur jeu habituel, audacieux et intelligent. Je ne saurai jouer les grincheux mauvais perdant et leur dénier leur victoire. Car les français ont manqué parfois de réalisme et n'ont pas saisi certaines opportunités.


Bien sûr, on pourrait dire qu'il n'y avait qu'à faire ceci ou pas faire cela. Mais comme le haka, les yavaika ou yavaikapas me "gonfle", si vous voulez bien me pardonner cette familiarité.


Les infirmeries des deux camps ont de belles "recrues": Parra, chez nous et Cruden chez les blacks, "victimes" l'un et l'autre chocs douloureux. Le rugby reste un sport de contacts et les numéros 10 sont souvent à la croisée des chemins.


Je ne m'attarderai pas sur l'arbitrage quelque peu défaillant. Bien qu'ayant une compétence technique rugbystique limitée, certains hors-jeux ne m'ont pas échappé, hors-jeux ou fautes de mains  que l'arbitre n'a pas du voir. Thierry Lacroix, toujours excellent et précis dans ses commentaires techniques, n'a pas manqué de relever ces oublis, sans toutefois en faire une affaire d'état. Mais bon, quand on perd, on remarque toujours les erreurs de l'arbitre. Jamais quand on gagne.


Et puis, ce qu'il y a de bien dans ce jeu, c'est que, quelle que soit la décision de l'arbitre, personne ne la conteste, personne ne va vers lui pour remettre en cause sa décision. Ni les joueurs, ni les entraineurs. D'ailleurs ces derniers sont enfermés dans une pièce, loin des bancs de touche. Et quand un essai est marqué, les joueurs congratulent discrètement le marqueur, sans pour autant se précipiter sur lui. Chacun a pu remarquer la remarquable discrétion de Thierry Dusautoir  après avoir marqué son essai. Nos amis footeux et leurs instances dirigeantes feraient bien de s'inspirer de tels comportements. Mais il est vrai que si les règles du rugby évoluent, celles du foot semblent inscrites dans le marbre.
Bref, ce n'est pas encore cette année que nous serons champions du monde, même s'il s'en est fallu d'un cheveu. Il nous faut bien reconnaitre que les bleus ont eu un parcours chaotique, où les plus belles phases de jeu ont succédé à de piètres combinaisons, indignes de joueurs de ce niveau. Et réciproquement. Mais, je ne veux pas faire la fine bouche: nous avons vu de beaux matchs, de belles empoignades qui nous ont fait vibrer.
Le navigateur Michel Malinowski, après sa "défaite" dans le première route du Rhum en 1977, avait dit: "seule la victoire est jolie" et en avait donné le titre à son livre. Je serai tenté d'écrire la même chose, mais je me dis qu'après tout, la formule de Pierre de Coubertin n'est sans doute pas si désuète: "l'essentiel est de participer." Et je sais que, de par le monde,  nous avons été nombreux à avoir participé, devant notre télé. Nous avons été nombreux à avoir  crié, tempêté, critiqué; nous avons été nombreux à avoir été déçus, puis enthousiasmés; et en fin de compte, nous sommes encore plus nombreux à avoir vibré. C'est cela l'essentiel.


ps:j'ai regardé la "petite finale" Australie - Pays de Galles: je ne voudrais pas faire le difficile, mais ce match était plutôt moyen et les gallois, que l'on disait meilleurs que les français, n'ont pas été à la hauteur de l'enjeu.

vendredi 21 octobre 2011

les marchés sont-ils fous?

Il y a quelques jours, APPLE a publié ses résultats: une hausse de son bénéfice de 85%.  Oui, avez bien lu, QUATRE VINGT CINQ POUR CENT, à 25,22 MILLIARDS de dollars! Si vous cliquez sur résultats, vous aurez directement tous les chiffres essentiels des comptes de l'entreprise à la pomme, en anglais, hélas. Dans les périodes de grands troubles économiques que nous vivons, qui ne se réjouirait pas d'une telle progression du bénéfice? Les actionnaires? Non. Les personnels? Non plus. Le gouvernement américain? Pas plus Alors qui?
Les Marchés, tout simplement!
Au prétexte que ces fameux marchés attendaient un chiffre d'affaires annuel de 109,15 milliards de $ mais qui n'est QUE de 108,25 , soit moins  0,70%, le titre en bourse a aussitôt décroché et perdu 6,45% à 395$. Et si le titre a décroché, ce n'est pas parce qu'il y a eu des prises de bénéfices, pas du tout, mais parce que les "marchés" ont été déçus des résultats. On notera au passage que c'est la première fois que Apple dépasse les 100 milliards de CA sur un an.
Il n'est nul besoin d'être un grand économiste pour savoir que Apple est une entreprise florissante, avec des produits de bonne tenue et des personnels de grandes compétences. Les i-phone, i-pad et autres i-mac sont des produits de plus en plus demandés et de plus en plus vendus. Pour info, pour avoir un i-pad de 64 GO de mémoire vive, il faut compter entre 3 et 5 semaines d'attente!!!
Nous entendons, lisons, regardons, tous les jours, tous les médias rendre compte de ce que font ou ne font pas les marchés. Malgré une profusion de commentaires, de graphiques, d'explications, le commun des mortels - vous je ne sais pas, mais moi, c'est sûr - ne sait pas, ne comprend pas de quoi il en retourne tant tout ce que l'on nous dit, raconte, explique n'a ni logique, ni rationalité: dans cet espace, le bons sens n'existe tout simplement pas. L'exemple d'Apple cité plus haut en est une parfaite illustration.
Mais qui sont-ils, ces marchés? Qui les représente? Peut-on les identifier? D'abord, il y a plusieurs sortes de marchés: marché monétaire, obligataire, des changes et bien sûr le marché d'actions. Mon propos n'est pas ici d'expliquer par le détail ce que sont ces marchés. Ce serait très long, très complexe et je n'ai sans doute pas toutes les compétences requises.
Pour autant, comme tout un chacun, je sais que ce sont ces marchés qui rythment notre quotidien à un niveau impensable, qui font, comme on dit, "la pluie et le beau temps." D'autant que tous les médias ne manquent jamais de rendre compte des soubresauts, des sauts de carpe et des "inquiétudes des marchés."  C'est leur boulot, tout le monde en convient. Sauf que ces informations, données "brut de décoffrage", parfois en quelques phrases affolent plus qu'elles ne renseignent. Même quand des économistes y vont de leurs hypothèses, de leurs suppositions, voire de leurs conseils. Mais des économistes, il y en a beaucoup et ils ne savent pas tous expliquer clairement leur discipline. Et en plus il y a autant de théories que d'économistes. C'est dire que pour la plupart des béotiens que nous sommes, le flou reste et persiste.
Mais, pour revenir à Apple, on peut se dire que ces marchés ont perdu toute logique, tout bon sens, à supposer d'ailleurs qu'ils en aient eu un jour. Parce que faire chuter de 6,45% en une journée la valeur d'une entreprise au prétexte curieux que cette entreprise a "déçu les attentes" est pour le moins bizarre. "Bizarre, vous avez dit bizarre..."

On peut se dire que, après tout, cela n'est qu'un accident de parcours, un affolement passager. Et bien non, ce genre de choses arrive tous les jours ou presque. Ce qui ajoute à la confusion et à la panique.
Et c'est là-dessus que je voudrai conclure: nous sommes sous la domination de ces marchés. De ces marchés anonymes, avides et, d'une certaine façon, prédateurs. Pourtant, ils sont indispensables à la bonne marche d'une économie ouverte, d'une économie de marché, justement. Sauf que depuis que les gouvernements ont accepté, encouragé des politiques ultra libérales; ont accepté, encouragé des dérégularisations tout azimuts; ont accepté, encouragé la primauté de l'économie sur le politique, les financiers ont pris tous les pouvoirs. Nous ne vivons plus dans une économie de marché où la concurrence joue pleinement son rôle de régulateur et d'aiguillon; où les pouvoirs démocratiques exercent les contrôles indispensables à une société de liberté. Non, nous vivons dans un monde où les grands groupes financiers et industriels étouffent la concurrence, imposent au monde entier leurs intérêts prédateurs et, en fin de compte, nous soumettent à leurs avidités.
Les marchés sont-ils fous? Sans doute, mais une folie sous influences...

dimanche 16 octobre 2011

la bataille des coqs et des kiwis… ou la finale improbable.



Ce sera donc l'équipe des kiwis néo-zélandais que les coqs gaulois affronteront dimanche prochain, le 23 octobre.
J'ai regardé la "haka", censée effrayer l'équipe adverse. Je ne voudrais pas être rabat-joie, mais voir ces grands gaillards tirer la langue et se frapper les bras a quelque chose de quelque peu dérisoire. Mais, nous dit-on, c'est leur tradition. Va pour la tradition...
Bien évidemment,  j'ai regardé ce matin le match qui opposait l'Australie à la Nouvelle Zélande. Très beau match, à mille lieux de ce que nous avons vu hier matin. Du rugby, du vrai, avec ce qu'il faut pour faire d'un match un beau spectacle. Les blacks ont dominé du début à la fin, sachant étouffer le jeu des  kangourous, leur laissant peu d'espaces et assez peu d'initiatives.
N'étant pas, loin s'en faut, un spécialiste de la technique "rugbystique", il me semble néanmoins que les français devront éviter de jouer trop de chandelles tant la supériorité des blacks dans le jeu aérien ce matin était écrasante. J'ai aussi remarqué chez eux une certaine fébrilité, certes très passagère, mais que les australiens ont mis à profit pour être très très proches de l'en-but. Sans pour autant marquer l'essai.
Les all blacks étaient les plus forts, cela est indéniable. Ils sont organisés, disciplinés, possédant toutes les techniques du jeu. Mais, au risque de mégotter, on ne peut que remarquer qu'ils n'ont marqué qu'un seul essai, un seul drop et quatre pénalités. Certes, leurs adversaires n'étaient pas des manchots, mais enfin, sur leurs terres... Mais peut-être, diront les mauvaises langues, se sont-ils contentés d'assurer la victoire, ce que je ne pense pas tant leurs conceptions du rugby est aux antipodes de ce genre de calculs mesquins. Mais comme disait Raymond Devos: "quoique, quoique..."
Donc dimanche prochain, rencontre au sommet entre deux équipes que, mis à part le rugby, tout oppose: le mental, le jeu, la régularité, la discipline...
J'entends déjà les commentateurs dire que "tout un peuple est derrière l'équipe des blacks." Comme si nous, nous n'étions pas tous derrière les bleus. Mais d'après certains grincheux, nous ne serions pas un peuple. Les cons!
Il ne faudrait pas perdre de vue qu'a deux reprises, lors de coupes du monde, nous avons fichu la pâtée à ces joueurs que l'on disait invincibles: une première fois, en 1999, à Twickenham: 43-31, alors que nous étions mené 24 - 10 à la mi-temps. Pour la petite histoire, je regardais le match avec Pierrick, Jackie et Gérard; le petit calva bien gouléyant de ce dernier a aidé puissamment, j'en suis sûr, à la victoire tricolore; et une seconde fois, à Cardiff, en 2007, les français se sont imposés 20 - 18. Mais au compte final des victoires, les alls blacks comptent 38 victoires pour 12 à la France.
Donc, logiquement, les kiwis seront les grands favoris de cette finale: ils jouent chez eux, devant leur public, ce sont de bons joueurs, parfaitement organisés, parfaitement rodés pour ce genre d'épreuve. D'aucuns pourraient dire que cela ne sert à rien de jouer puisque de toutes façons, nous serons battus.
Mais mis à part le fait que ce n'est pas tout à fait le genre de la maison, les français ne sont jamais si motivés que lorsqu'on les donne perdants ou que lorsqu'ils ont été mauvais auparavant. En plus, ce ne seront pas eux qui auront la pression sur leurs épaules et on peut imaginer que, pour citer Marc Lièvremont, cette "bande de sales gosses individualistes, désobéissants, égoïstes parfois, toujours à se plaindre, toujours à râler, qu'ils me les cassaient depuis quatre ans..." ils sauront étouffer le jeu adverse et développer cette fameuse "french touch" que nous envient, parait-il, toutes les équipes du monde. Sauf que parfois, cette "french touch" reste dans les vestiaires....
Bref, les français ne seront pas favoris. Mais on peut quand se dire que nous avons une chance. Une petite chance, mais une chance quand même.
Cela posé, et pour citer ma grand-mère qui était une femme d'une grande sagesse: "il ne faut jamais compter les oeufs dans le cul de la poule."

à vaincre sans gloire...



Et voilà, c'est fait, le XV de France est en finale de la coupe du monde de rugby. Une victoire étriquée, douloureuse, mais une victoire quand même. Et comme dirait l'autre, cela seul compte!
Certes, certes, mais enfin, sans vouloir jouer les pisse vinaigre, je reste sur ma faim. Les deux équipes n'ont pas joué un rugby digne d'une demie finale: 3 pénalités pour les français, un essai non transformé et une pénalité pour les gallois.
Pendant quatre vingt minutes, j'ai eu l'impression que ces deux équipes étaient dépassées par l'évènement. Des français, offensifs et efficaces en mêlée et en touche, mais qui perdaient le ballon aussitôt. Des gallois, courageux et offensifs lors des contre-attaques, mais incapables de percer la défense. Sans compter leurs maladresses lors des tentatives de pénalités. Heureusement d'ailleurs, sinon, nous aurions pris une sacrée pâtée!
Avant le match, A. m'a dit, mi figue, mi raisin: "tu vas te faire souffrir". J'ai écarté d'un revers de main, vous savez, le revers de main de celui qui sait, j'ai écarté disais-je d'un revers de main cette sombre prédiction. Et pourtant, j'ai souffert. Pas tant que lors du match contre le Tonga où j'ai frôlé l'infarctus à plusieurs reprises. Mais, une souffrance silencieuse, insidieuse, du genre de celle qui ne fait pas hurler de douleur, mais qui vous laisse comme un goût de cendres dans la bouche. Et, je ne suis certainement pas le seul. Thierry Lacroix qui commentait semblait exténué, lui qui commente avec brio et intelligence, qui explique avec pertinence les phases de jeu les plus complexes, les fautes des uns ou des autres et cela sans jamais verser dans le sensationnalisme ou le chauvinisme. Pour lui, comme pour beaucoup d'autres dont je suis, la dernière demie heure a été un chemin de croix que même les fauteuils les plus confortables n'ont pu adoucir.
Le parcours des bleus dans cette coupe du monde aura été pour le moins en dents de scie et pas vraiment convaincant. Nos joueurs sont capables du meilleurs comme du pire, on le sait depuis la nuit des temps du rugby. Ils ont cependant une qualité primordiale: ils ne baissent jamais les bras, même si comme le dit un journaliste anglais, "La France possède tout ce qu'il faut pour battre n'importe quelle équipe, y compris elle-même".
Les français n'ont pas joué leur meilleur rugby. Pour autant, ils n'ont pas volé leur victoire. Ils ne sont pour rien dans le fait que les gallois n'avaient pas, ce matin, de buteur efficace. Ils ne sont pour rien dans le fait que le capitaine gallois a été expulsé dès la 17ème minute. A ce sujet, le staff gallois serait bien inspiré de ne pas contester la décision de l'arbitre. D'autant que les français n'ont pas su profiter de leur supériorité numérique. Mais ça, les gallois n'y pouvaient rien.
L'équipe alignée était sans doute la meilleure possible. On peut regretter que Louis Picamole n'ait même pas été sur le banc des remplaçants. Mais bon, je ne vais pas jouer à ce petit jeu idiot qui consiste à critiquer systématiquement les choix des sélectionneurs.
Bref, nous voilà donc en finale. Il est bien évident que face aux blacks ou aux kangourous, il va falloir sortir le grand jeu. L'année dernière, les australiens nous ont collé 60 points à Nantes et les néo-zélandais 40 points il y a moins de trois semaines. Nous ne serons donc pas les favoris et c'est tant mieux.
Comme disait Roger Couderc: "allez les petits"!!!!



photos: site http://ballonsrugby.e-monsite.com/pages/ballons-rugby-insolites.html

vendredi 7 octobre 2011

place Victor Hugo

J'ai participé à un concours de nouvelles, sur le thème "fêtes et défaites" (entre 1500 et 2000 mots, avec une marge de plus ou moins 10%),  organisé par http://calipso.over-blog.net.   Je n'ai pas fait partie du bouquet final, mais j'ai néanmoins été retenu dans ce que les animateurs appellent "les étoilés". Après le texte, je joins le lien vers le site de Calipso. Bonne lecture.

Place Victor Hugo


Je n’ai jamais été un militant. Non pas peur de m’engager, mais plutôt parce que j’ai comme une difficulté à vivre avec les autres, à discuter, à partager. Pour faire court, je suis un solitaire égoïste. Je n’en suis pas spécialement heureux, la solitude est parfois lourde à porter et l’égoïsme apporte un sentiment de culpabilité comme un poids supplémentaire, lui aussi lourd à porter. J’ai toujours été ainsi : tout petit, déjà, je restais dans mon coin, sans me mêler aux autres. Je n’ai jamais eu de copains, hormis ceux qu’à l’école, je ne pouvais éviter de côtoyer. A la vérité, ce n’était pas des copains, mais plutôt des voisins obligés.
Je n’ai jamais été invité à un anniversaire ou à une fête, et pour cause. J’ai traversé l’adolescence tranquillement, à mon rythme, sans heurts majeurs, mais seul. Parce que c’était mon choix. Les filles me regardaient avec un mélange de curiosité et d’envie car, paraît-il, j’étais beau gosse. Mais elles fuyaient dès mon premier regard. Mes parents m’ont emmené voir des psy, des conseillers et même des rebouteux. Le seul résultat tangible a été une saignée sur leur compte en banque.
Je me suis pourtant marié. Avec Claire. Je n’ai jamais compris pourquoi une femme comme elle, gaie, expansive, chaleureuse a bien pu épouser un type comme moi, à bien des égards son parfait contraire. C’est elle qui m’a choisi et je me suis laissé faire. N’ayant jamais été amoureux auparavant, je me suis longtemps demandé si je l’aimais vraiment. Ce n’est qu’après sa mort que je me suis rendu compte qu’effectivement, je l’aimais. Nous étions ensemble depuis à peine deux ans. L’incompréhension de ce qui m’arrivait a généré désespoir et dépression. La fermeture de l’usine, et donc le chômage, pour compléter le tableau du malheur.
Je suis issu d’une famille très conviviale, sympa comme on dit. Mes parents ont toujours participé activement à diverses associations. Mon grand-père maternel a été un très charismatique dirigeant syndical.
Mon frère, de deux ans mon cadet, est mon contraire à tout points de vue : il a toujours été entouré de copains et copines ; il a joué et continue de jouer au rugby. Dans le quartier, il est connu comme le loup blanc et je crois que tout le monde apprécie sa gentillesse et sa disponibilité. Il milite dans un parti politique, plutôt à gauche.
Il travaille comme magasinier dans une très grosse boite, alors que pour ma part, je suis au chômage depuis presque deux ans. Malgré quelques missions d’intérim et le fait que je suis retourné habiter chez mes parents, mes fins de mois sont délicates.
Comme tout un chacun, j’ai entendu parler des révolutions dans certains pays arabes et de certains jeunes européens qui essaient un peu partout de les imiter. Mon frère fait partie de ces derniers. Il est l’un de ceux qui a organisé l’occupation de la place Victor Hugo et qui a tenté de mettre en place des « comités citoyens », chargés de proposer un autre monde.
A chaque fois que je le croisais, il me parlait de cet événement comme celui qui allait être le déclencheur d’un nouveau monde. Il me parlait de justice, de solidarité, de vérités, des notions que ma vie professionnelle m’a conduit à bien relativiser. Depuis le début, il essayait de m’entrainer dans son aventure. J’ai résisté quelques temps, puis je me suis laissé convaincre. Plus pour lui faire plaisir que par  conviction
Je l’ai donc suivi sur cette place, au cinquième jour je crois, de « l’occupation citoyenne ». Il y avait encore beaucoup de monde, des jeunes en majorité. J’ai eu alors l’impression de pénétrer au sein d’une immense fête permanente, avec chansons, danses, éclats de rire. Une ambiance festive qui m’a alors laissé pantois. L’accueil était chaleureux, bon enfant. Même si par la suite, tout ne fut pas aussi idyllique, j’étais sous le charme de cette spontanéité inattendue.
Mon frère n’était plus le même : il avait, sans doute provisoirement, abandonné son langage révolutionnaire que l’on dit d’un autre temps. Il semblait s’être adapté à l’esprit général qui régnait sur la place, esprit qui se voulait hors des idéologies, des partis ou des syndicats. Il fallait organiser un autre avenir en discutant, réfléchissant, en faisant l’amour et la fête et en chantant des chansons.
Nous avons participé à des forums où le mot citoyen servait d’alibi à toutes les fantaisies et le plus souvent à de belles fumisteries. Cela dans un brouhaha insupportable où tout le monde parlait et personne n’écoutait. Cela m’agaçait et me donnait le sentiment de perdre mon temps. Quand j’en parlais à mon frère, il me répondait dans la plus parfaite langue de bois « qu’on ne pouvait pas empêcher le peuple de s’exprimer. » Sauf qu’en la matière, le peuple ne s’exprimait pas, il radotait.
J’avais bien sûr entendu parler du bouquin de Stéphane Hessel, « indignez vous ». Un jour, je l’ai emprunté à mon père qui l’avait acheté un peu par hasard, en tout cas bien avant tout le ramdam médiatique. Sur le moment, je l’avais trouvé un peu passéiste avec ce couplet sur la Résistance et je ne parle pas de celui sur la Palestine. Même confus, même bordéliques, les forums auxquels j’ai participé m’ont permis de faire le lien avec ce qu’écrit Hessel concernant le programme de la Résistance. Je n’avais jamais pensé un instant qu’il pouvait avoir une cohérence entre ce programme, mis au point en 1944 et, à l’inverse,  la situation où on se trouve aujourd’hui. Mais, de toutes façons, cohérence ou pas, ce genre de thème n’est pas à l’ordre du jour. Et il me semble que ce n’est pas prêt de l’être. Sauf ces jours-là, sur la place Victor Hugo.
Le soir, la fête reprenait de plus belle. Après le travail, de nouveaux venus rejoignaient les manifestants. De nouveau, on chantait, on buvait, on dansait, sans oublier, entre deux bières tièdes, de refaire un monde qui, effectivement, était à refaire.
Même si je finissais par avoir des doutes sur l’efficacité et le devenir de toute cette effervescence, je me laissais griser, l’alcool aidant, par cette atmosphère où tout le monde semblait aimer tout le monde. J’ai même fumé un pétard un soir, le premier de ma vie. Mais j’ai tellement été malade que jamais, mais alors jamais, je ne recommencerai. Même dans mes moments de grande dépression après la mort de Claire, je n’ai jamais été tenté de me laisser aller à fumer ces cochonneries. Mais ce soir-là, pris dans l’ambiance, j’ai accepté le joint que me proposait mon frère.
La fête durait une partie de la nuit, sous l’œil attentif et néanmoins goguenard des quelques CRS qui nous surveillaient. Certains d’entre nous ont même essayé de les « débaucher » en leur rappelant que eux aussi, même CRS, ils faisaient partie du peuple. Mais cette partie du peuple là n’était manifestement pas disposée à participer à notre révolte.
Certains habitants des immeubles  autour de la place non plus, d’ailleurs. Régulièrement, certains d’entre eux intervenaient avec véhémence : nous les empêchions de dormir et le lendemain, ils allaient travailler, eux ! En insistant bien sur le « eux ». Il est vrai que pour eux, nous étions tous des fêtards, des fainéants, des profiteurs du système. Pour ma part, j’aurai préféré, et de loin, me lever tôt le matin pour aller bosser plutôt que de faire la java. D’autant que cette fête, je le sentais bien, allait se terminer dans la confusion et l’échec.
Déjà, depuis plusieurs jours, il y avait moins de participants. Les discussions se faisaient plus âpres, plus agressives, mais surtout plus politiques. Petit à petit, les discours s’étaient radicalisés en se politisant. La récupération était en marche : certains élus locaux avaient fait le déplacement et, bien que copieusement sifflés, ils y étaient allés de leurs péroraisons. Il y avait bien sûr une nuée de journalistes qui les accompagnaient, mais une fois la sainte parole délivrée, élus et journalistes disparaissaient.
De fait, l’enthousiasme se faisait plus rare et laissait la place à une sorte de fatalisme qui ne disait pas son nom. Chacun prenait conscience que cette belle fête qui durait depuis une quinzaine de jours s’essoufflait sérieusement et que malgré tous les projets, toutes les résolutions, les promesses, tout cela allait s’arrêter. Il y avait plus de détresse que de révolte, plus de déceptions que de protestations. La fin de « l’occupation » de la place Victor Hugo fut donc décidée lors d’une assemblée générale réduite à une centaine de personnes. Les premiers jours, m’avait affirmé mon frère, il y en avait plusieurs milliers. Ce chiffre était sans doute exagéré, mais j’ai alors mesuré ce soir là la mesure de la désaffection.
Dans les mots, chacun se défendait de déposer les armes et promettait de continuer la lutte contre le système. Mais les mots ne sont que ce qu’ils sont : des mots.
Je suis retourné chez mes parents, plus désabusé que déçu. Sans doute parce que la fête avait été belle et que la défaite, elle, n’avait pas vraiment été laide. Et peut être pas définitive.


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