"Ce n'est pas parce que l'on a rien dire qu'il faut fermer sa gueule" Michel AUDIARD

mercredi 27 février 2013

Abraham LINCOLN: 1809 – 1865: un Président américain. 1ère partie.


Il y a quelques temps, j'ai vu le superbe film de Steven Spielberg: "Lincoln" qu'il a adapté du livre de Doris K. Goodwin*: "Team of Rivals: The Political Genius of Abraham Lincoln". (éditions Michel Lafon, 334 pages, 19,50€)

Contrairement aux idées reçues, ce film ne retrace pas le rôle de Lincoln dans la guerre de sécession, mais la bataille parlementaire que le Président a mené, avec ses collaborateurs, pour faire voter à des parlementaires réticents le 13 ème amendement qui abolissait l'esclavage, introduisant ainsi cette abolition dans la Constitution.

J'ai donc eu envie d'en savoir un peu plus sur cet homme exceptionnel, au destin tout aussi exceptionnel. Mais aussi à ce qui a conduit une nation nouvelle, un peuple nouveau à une guerre civile destructrice et meurtrière: la guerre de Sécession.
La guerre de Sécession: 1860 - 1865.
Great Seal of the Unites States: le Grand Sceau des EU

Si la devise des Etats Unis est depuis 1956 "in God we trust", "en Dieu, nous croyons", celle voulue par les pères fondateurs* était "E pluribus unum", "de plusieurs, un". Devise qui illustre la volonté de ces mêmes pères fondateurs de créer une union à partir de valeurs communes, même si la forme fédérale de l'Etat a été choisie dès l'origine.

Dès lors, on peut s'interroger sur les motifs de cette guerre civile.
Mais peut-être, faut-il pour cela remonter un peu le temps et revenir aux origines.

les treize colonies
Ce n'est qu'en 1607 que la première colonie, la Virginie, fut  fondée par des anglais. A cette époque, en Angleterre, la crise agricole fait rage, ce qui incite beaucoup de paysans pauvres à émigrer. 
Une seconde colonie sera créée en 1620, la treizième et dernière, la Géorgie en 1732. Entre 1610 et 1700, la population de ces treize colonies passe de 350 à 250 888 habitants. (1) En 1790, date du premier recensement officiel, la population totale atteint 4 millions d'habitants, dont une grande majorité d'anglais, (61%), mais aussi d'écossais (8,3%), d'irlandais (9,7%) et d'allemands (8,7%) (2). Précisons enfin qu'à cette date, la population noire, exclusivement composée d'esclaves, atteint 575 000 personnes, la grande majorité se situant dans les états du sud. (3). Cette dernière précision est d'importance, nous y reviendrons un peu plus loin.

La cohabitation avec l'Angleterre, sera assez vite conflictuelle, la mère patrie ayant pour ces aventuriers un regard quelque peu condescendant, voire méprisant. Mais les années passant et la prospérité des colonies montant en régime, les monarques anglais ont réaffirmé leur autorité et mis à contribution les finances de ces lointaines terres anglaises, d'autant que les guerres avec la France ont vidé le trésor royal. Sauf que ces colonies avaient pris l'habitude de se gouverner elles-mêmes et supportaient de moins en moins la pesante tutelle de la métropole anglaise.

L'économie des anglais d'Amérique - appelons les dès maintenant les américains - est une économie florissante dont bénéficie la métropole à travers de nombreuses taxes, d'obligations ou d'interdictions douanières, ce qui ne manque pas de soulever de plus en plus de protestations. Ainsi du "sugar act"* en 1764, et du "stamp act"* en 1765 qui déclenchèrent des révoltes, dont les représentants de la couronne britannique furent les premières victimes. Même si ces deux taxes furent supprimées, les malentendus subsistaient. Et cela d'autant plus que les américains, pourtant citoyens anglais, se sentaient exclus du système politique britannique puisque n'élisant pas de représentants à Londres.

Le 16 décembre 1773, des manifestants américains, déguisés en indiens, jettent à la mer la cargaison de thé d'un navire anglais pour protester contre une décision de Londres d'exempter de taxes les exportations de thé vers l'Angleterre: c'est le "Boston tea party."* Les réactions du gouvernement anglais sont immédiates et répressives: la fermeture du port de Boston, si elle n'est pas la plus dure, n'en est pas moins pour les américains la décision de trop. Les plus radicaux des américains réclament la rupture avec l'Angleterre, donc l'indépendance: ainsi Patrick Henry*, un des premiers indépendantistes, déclare t-il: "Je ne suis pas un virginien, mais un américain."

signature de la Déclaration d'Indépendance

L
es premiers combats ont lieu en avril 1775. La déclaration d'indépendance est rédigée par John Adams*, Benjamin Franklin*, Thomas Jefferson*, Robert Livingston* et Roger Sherman*. Le 4 juillet 1776, elle est votée et signée à l'unanimité par les treize colonies.

C'est un document juridique complet et précis qui part du principe que le roi d'Angleterre, Georges III  a violé à vingt sept reprises les principes énoncés dans le préambule de cette déclarations. Et donc, les signataires annoncent la naissance des Etats-Unis d'Amérique. André Kaspi le résume ainsi: "En conséquence, tout en exprimant une philosophie et une idéologie, la Déclaration d'Indépendance est un document essentiellement politique qui s'efforce de répondre à une situation précise, à des problèmes concrets, même si certains des principes qu'elle contient peuvent s'appliquer à d'autres périodes et à d'autres lieux." (4)

Cette guerre d'indépendance sera longue, où alterneront victoires et défaites. Georges Washington*, nommé général en chef, mènera contre les anglais plus une guérilla que les classiques batailles en ordre serré.

Sollicité par Benjamin Franklin, mais aussi désireux de prendre une revanche sur les anglais (voir le traité de Paris de 1763)* et même si les finances royales sont très mal en point, le gouvernement de Louis XVI (lui-même pourtant réticent) enverra d'abord une aide matérielle, puis des troupes sous le commandement de La Fayette*. La marine française, sous les ordres de l'amiral de Grasse*, aidera puissamment à la victoire finale des insurgents américains.

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La fayette et Washington à Mount Vernon
Pour l'anecdote, et sous réserve de vérifications scientifiques, il s'est dit que Washington, pour remercier la France de son aide capitale, aurait proposé à La Fayette que le français devienne la langue officielle des Etats-Unis. Ce dernier aurait refusé.
Georges Washington sera le premier Président du nouvel Etat. 

Dans la mémoire américaine, il est devenu une légende, un mythe. "La légende s'est emparée de Washington, au point d'en faire l'incarnation de l'Amérique, le symbole de l'indépendance, le lien qui unit entre eux les américains. Depuis près de deux siècles, Washington est un mythe. Un Etat, 7 montagnes, 8 coursd'eau, 10 lacs, 33 comtés, 9 universités, 121 villes, y compris la capitale fédérale, portent son nom. Des billets de banque, des pièces de monnaie, des timbres-poste sont ornés de son effigie. Ses portraits, en particulier celui de Gilbert Stuart, commencé mais jamais achevé, son buste, sculpté par Houdon, sont reproduits à l'infini. Mais de son vivant, Washington n'a pas manqué d'ennemis."(5)

Georges Washington
Une fois l'indépendance acquise, le plus difficile reste à faire. En effet, il s'agit de faire exister un Etat qui, par la force des choses, entrera directement en concurrence avec ceux de l'Europe, plus anciens et plus puissants.

Mais avant toutes choses, il convient de se doter d'une Constitution. En 1790, la Déclaration des Droits, sous forme de dix amendements, s'ajoute à la déclaration d'Indépendance. Elle affirme la primauté du législatif sur l'exécutif, ainsi que la forme fédérale de l'organisation étatique. Organisation qui correspond parfaitement qu'en donne Maurice Croisat* (que j'ai eu comme prof de sciences politiques à l'IEP): "le fédéralisme est un mode de gouvernement qui repose sur une certaine manière de distribuer et d'exercer le pouvoir à partir de gouvernements territoriaux autonomes qui participent, d'une manière ordonnée et permanente, aux institutions et décisions du gouvernement central." (6)

Cependant, un problème, et non des moindres, demeure: faut-il ou non maintenir l'esclavage? Si les états du nord abolissent cette pratique avant la fin du 18 ème siècle, ceux du sud s'y refusent, arguant du fait qu'ils ont un besoin absolu de cette main d'oeuvre noire, sous peine de ruine économique. Sans compter que les mentalités ne s'y prêtent pas.

Pourtant, le second paragraphe de la Déclaration d'Indépendance stipule: "Nous tenons pour évidentes pour elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. Les gouvernements sont établis parmi les hommes pour garantir ces droits, et leur juste pouvoir émane du consentement des gouvernés."

Alexis de Tocqueville en 1850

Comme pour confirmer ce texte, Alexis de Tocqueville*, dans le voyage qu'il entreprend aux Etats-Unis en 1830 et qu'il relate en 1835 et 1840 dans son ouvrage "de la Démocratie en Amérique", écrit dans son introduction: "Parmi les objets nouveaux qui, pendant mon séjour aux EU, ont attiré mon attention, aucun n'a plus vivement frappé mes regards que l'égalité des conditions. (...) Ainsi donc, à mesure que j'étudiais la société américaine, je voyais de plus en plus, dans l'égalité des conditions, le fait générateur dont chaque fait particulier semblait descendre, et je le retrouvais sans cesse devant moi comme un point central où toutes mes observations venaient aboutir." (7)
Si l'auteur a un a-priori favorable par rapport à son objet d'études, il n'en reste pas moins  qu'il reste très lucide et ne fait jamais dans le panégyrique, voyant, entre autres, dans cette espèce de despotisme exercé par le citoyen américain - la tyrannie de la majorité" - un danger plus qu'un progrès.

S'il s'étonne - et se scandalise - sur la probable disparition des indiens, il est fort peu disert sur les noirs en général et l'esclavage en particulier. Dans des notes rédigées en octobre 1831 à Philadelphie, il écrit: "beaucoup de gens en Amérique, et des plus éclairés, m'ont soutenu que les Nègres appartenaient à une espèce inférieure. Beaucoup d'autres ont soutenu la thèse inverse. (...) Nous lui demandions quel était à son avis le seul moyen de sauver le Sud des malheurs qu'il prévoit. Il répondait que c'était d'attacher les Nègres à la glèbe comme les serfs du Moyen Age." (8)

Ce que Tocqueville ne manque pas de noter, c'est que son interlocuteur - un quaker très instruit selon l'auteur - a la prescience de ce que le maintien de l'esclavage pose comme nuages sombres sur l'avenir des Etats du Sud.

en rouge l'Illinois
En 1828, les USA comptaient 24 Etats et 12 millions d'habitants. Les noirs, quasiment tous esclaves dans le Sud, étaient un peu plus de 1,7 million.

Abraham Lincoln jeune

A peu près à cette époque (1832), Abraham Lincoln qui a tout juste 23 ans s'est installé à New Salem (Illinois) comme magasinier. Très vite remarqué pour sa force, son intelligence  et son éloquence, il se présente aux élections de l'assemblée de l'Etat. Huitième (sur treize), il ne fut bien sûr pas élu. Il prit néanmoins sa revanche deux ans plus tard en étant élu dans cette même assemblée. Il entreprit alors de devenir avocat et réussit brillamment le concours du barreau  en 1836. Il s'installe à Springfield, désignée capitale de l'Illinois l'année suivante.

La question de l'esclavage restait posée au niveau de l'Etat fédéral; en effet, à chaque fois qu'un nouveau territoire entrait dans l'Union (il fallait pour cela qu'il ait une population d'au moins 60 000 habitants) se posait l'épineux problème de l'esclavage: ce nouvel état serait-il ou non esclavagiste.
Un puissant mouvement abolitionniste avait pris forme dès 1830 et les débats au sein des Parlements locaux furent très vifs, y compris en Illinois. Lincoln, prudent, rédigea une motion: "Certes, l'Etat fédéral ne disposait d'aucun pouvoir constitutionnel lui permettant de toucher à l'institution de l'esclavage dans les Etats où il existe (...) mais que l'institution de l'esclavage reposait sur une injustice et était de mauvais politique." (9)

Dans le sud de l'Union, l'esclavage des noirs est une chose naturelle, voire divine: "la Bible mentionne l'esclavage et fait de la lignée de Cham, dont descendraient les noirs, une famille d'hommes inférieurs. Dans une civilisation qui fait de la Bible une lecture quotidienne, l'argument impressionne, bien qu'il puisse être annihilé par l'argument inverse puisé aux mêmes sources." (10)
Au fil des années, les oppositions entre partisans et adversaires de l'esclavage s'organisent et se radicalisent. Deux partis émergent des débats: au sud, les Démocrates, esclavagistes; au nord, les Républicains, abolitionnistes.
Abraham Lincoln est républicain et clairement abolitionniste. Le 3 août 1846, il est élu brillamment  au Congrès, à Washington.
En 1856, il prononce un discours très offensif en faveur de l'abolition: "il y a près de quatre-vingts ans, nous avons commencé par affirmer que tous les hommes étaient créés égaux, et voilà qu'on s'abaisse aujourd'hui à déclarer que, pour certains hommes, le fait d'en asservir d'autres relève du droit sacré de se gouverner soi-même. Ces deux principes ne peuvent aller de pair." (11)
Les débats deviennent plus rudes, les positions chaque jour plus radicales, d'un côté comme de l'autre. Lincoln tente une position conciliante où, l'esclavage serait aboli sans pour autant que les Etats du Sud soient diabolisés.

Dred SCOTT

En 1857, la Cour Suprême, suite à un recours porté devant les tribunaux par un esclave, Dred Scott, décide qu'un noir ne saurait être citoyen des EU.

Cet arrêt conforte Lincoln dans sa dénonciation de l'esclavage. Bien qu'ayant eu une carrière parlementaire aussi brève que terne, il songe à être le candidat de son parti aux élections présidentielles de 1860, seul moyen selon lui pour abolir l'esclavage. Le 27 février 1860, il prononce à New York le discours de Cooper Union, discours très remarqué et qui lui permettra d'être adoubé par la Convention du parti Républicain le 16 mai 1860.
Abraham Lincoln en 1863

Le 6 novembre 1860, Abraham Lincoln est élu Président des Etats Unis d'Amérique, le seizième.
Avec 1 865 000 voix, soit 40% des électeurs, il obtient 180 mandats des grands électeurs: " Lincoln est donc l'élu du Nord, du Middle West, de la Californie et de l'Orégon, mais dans les Etats du Sud et même dans les Borders States, il a subi un échec prévisible et grave. (...) Le scrutin est donc dramatiquement sectionnel, le seul candidat vraiment national ayant été Douglas. (30% des électeurs) Ces résultats mettent en lumière la crise politique que connaissent les Etats Unis, la profonde division qui les déchire. A la fin de l'année 1860, ils sont en danger de mort." (12)
en rouge les Etats Confédérés

Aussitôt, après un processus démocratique interne, onze Etats, tous du Sud, quittent l'Union le 8 février 1861, pour former les Etats Confédérés d'Amérique: l'Alabama, l'Arkansas, la Floride, la Géorgie, la Louisianne, le Mississipi, la Caroline du Nord, la Caroline du Sud, le Tennessie, le Texas, la Virginie, soit un peu plus de 9 millions de personnes, parmi lesquelles 3,5 millions d'esclaves "appartenant" à 316 000 propriétaires. (source: Wikipédia*)

Dans son discours d'investiture, le 4 Mars 1861, Lincoln ne cherche pas la rupture, ainsi que le note Doris Goodwin:
" Lincoln commence d'emblée par calmer les inquiétudes des sudistes, citant un discours antérieur dans lequel il assure "qu'il n'a aucune intention, directement ou indirectement, de toucher à l'institution de l'esclavage" dans les Etats où il existe. "Je pense que la loi ne m'en donne pas le droit et que cela n'est point conforme à mon inclinaison". Il poursuit en réaffirmant sa volonté de maintenir la l'autorité fédérale sur l'Union qui, "au regard de la Constitution et des lois" est une Union "intacte". (...) Physiquement parlant, nous ne pouvons nous séparer" (...) "C'est entre vos mains, compatriotes mécontents, et non dans les miennes que repose la question capitale de la guerre civile. Le gouvernement ne vous attaquera pas. Il n'y aura de conflits que si vous êtes vous-mêmes les agresseurs." (13)

Mais ce discours, à la fois modéré et ferme, ne sera pas entendu par les Etats Confédérés. En avril 1861, commencera réellement une guerre civile destructrice qui durera quatre longues années. Le Président Lincoln ne faiblira pas, tant sur le plan militaire que politique. Ce sera l'objet de la seconde partie de ce billet.
 
* clic sur le lien
(1) in "les Américains" de André Kaspi, page 28, éditions du Seuil collection Points Histoire, 1986.
(2) ibid, page 53.
(3) ibid, page 60.
(4) ibid, page 101.
(5) ibid, page 117.
(6) in "le fédéralisme dans les sociétés contemporaines", de Maurice Croizat, page 24éditions Montchrestien, collection Clefs, 1992.
(7) in "Œuvres: de la Démocratie en Amérique", de Alexis de Tocqueville, tome 2, page 3, éditions Gallimard, collection la Pléiade, 1992.
(8 ) in "Œuvres: voyages", de Alexis de Tocqueville, tome 1, page 243, éditions Gallimard, collection la Pléiade, 1991.
(9) in "Lincoln, l'homme qui sauva l'Amérique", de Bernard Vincent, page 54, éditions l'Archipel, 2013.
(10) in "les Américains", d'André Kaspi, page 159.
(11) in "Lincoln, l'homme qui sauva l'Amérique", de Bernard Vincent,page 13
(12) in "les Américains" d'André Kaspi, page 173.
(13) in "Lincoln" de Doris Kearns Goodwin, page 121, éditions Michel Lafon, 2012 (édition 2005 aux Etats Unis.

jeudi 21 février 2013

Tout le monde n'a pas la chance d'avoir des parents fans de l'Apoclaypse.


Le patron du café littéraire, Calipso, me fait l'honneur autant que l'amitié de publier mon troisième texte de cette aventure collective qu'il a initiée: "les 100 jours après l'Apocalypse". Je vous rappelle qu'il vous est toujours possible, à chacun(e) d'entre vous, de contribuer à cette aventure en envoyant votre texte à Calipso*.



Je m’appelle Jean - Ezéchiel. Jean parce que c’est le nom de celui qui a écrit « le livre de la Révélation », ou si vous préférez « l’Apocalypse de Jean ». C’est en tout cas ce que me disent mes parents quand je fais une bêtise : « tu te rends compte de ce que tu fais ? Toi qui porte le nom de celui qui a écrit le livre de la Révélation » ? Non, je ne me rends pas compte et je me garde bien de le dire car j’aurai alors droit à une explication de texte qui n’en finit pas.

Ezéchiel ? Je ne sais pas trop. Je sais juste que c’est le nom d’un prophète.

Il faut bien dire que mes parents sont des gens bien particuliers : ils croient dur comme fer dans tout ce qui est écrit dans le bouquin du type dont je porte le prénom. 


Et moi, j’ai pas tout à fait onze ans, et ça me gave !

En plus, mes parents mélangent tout. Un exemple : le 21 décembre dernier, ce devait être la fin du monde. Il paraît que les Incas l’avaient annoncé il y a quelques siècles. Et mes parents ont cru à ce truc parce que annoncé par Jean ! Je n’ai pas très bien compris pourquoi. Alors, au collège, je suis allé voir sur Google, pour essayer de comprendre. En fait, les Incas n’ont rien à voir avec Jean : ils vivaient en Amérique et lui en Grèce. Et en plus, pas à la même époque.

J’ai bien essayé de le dire à mes parents, mais ils n’ont pas voulu en démordre. Il nous a fallu nous préparer, mes six frères et sœurs et moi, même la petite dernière de huit mois : on a dû écouter mon père nous lire des passages du bouquin, des trucs de fous qui parlent de l’enfer, des démons, des tortures qu’ils infligeront aux pêcheurs ! Et ça faisait si peur aux petits qu’ils se sont mis à pleurer, à hurler et quand l’un s’y mettait, tous les autres suivaient ! Et si ma sœur jumelle et moi, les aînés, on protestait, on se prenait une baffe et il nous menaçait des feux de l’enfer !...

Début novembre, ils ont commencé à faire des provisions : des dizaines de bouteilles d’eau, des pates, du sucre, de l’huile, des biscuits et des tas d’autres trucs, ce qui faisait qu’il n’y avait plus d’espaces de libres quand on revenait du Lidl, entre les sept enfants, mes parents et les provisions dans le vieux combi Volkswagen. On y allait presque tous les jours, jusqu’au moment ou la carte bleue a refusé de fonctionner.

Alors là, aussitôt, mes parents ont décidé que cela ne servait à rien de faire des provisions puisque, de toutes façons, tout le monde allait mourir. Même nous. En entendant çà, ma sœur et moi, on s’est mis à pleurer, à crier qu’on ne voulait pas mourir, qu’on voulait vivre. Et tous les autres se sont mis aussi à brailler. Ca a été un beau concert, surtout que nos parents n’ont pas voulu être en reste et s’y sont mis aussi. A tel point que les voisins ont tapé sur les murs. Il y en a même un qui est venu et qui a dit à mon père que si le bordel continuait, 
l’apocalypse allait arriver plus vite que prévu.

Je suis retourné plusieurs fois sur Google pour essayer de comprendre quelque chose sur cette foutue fin du monde. Mais je n’ai rien trouvé, ou alors des trucs idiots ou incompréhensibles. En tout cas pour moi.

Alors, j’en ai parlé à la CPE, au collège. Elle m’a saoulé avec tout un discours sur la tolérance, sur le respect que l’on doit à ceux qui ne pensent pas comme nous. Elle n’a rien compris, ce n’est pas ça que je lui demandais. J’en ai parlé à Karim, un bon copain, et lui, il a commencé à me saouler avec le Prophète. J’aurais dû me méfier, car depuis qu’il va à la mosquée avec son grand frère, c’est tout juste s’il ne se ballade pas en djellaba ! J’en ai parlé à d’autres copains après le cours de gym. Et là, éclat de rire général et ils se sont tous foutus de moi.

Bref, le 21 décembre est passé. Ca n’a pas été une journée très cool à la maison. Mes parents ont passé leur temps à prier, à lire leurs foutus bouquins. Ils ne sont pas plus occupés de nous que si nous n’avions jamais existé. Ma sœur et moi, on a changé les plus petits, on s’est amusé avec eux, on a regardé la télé et des films. On a tous eu faim. Alors on s’est attaqué aux provisions, surtout au Nutella. Mais trop de Nutella, ça devient écœurant. Et on a tous vomi. Un peu partout. Ca ne sentait pas très bon dans l’appart…

Le lendemain, nos parents nous ont fait une scène terrible. Mais ils n’ont pas parlé de l’enfer. Ou des démons. Et, apocalypse ou pas, il a fallu quand même aller au collège. Comme ils ont dit à la radio, la fin du monde est remise à plus tard.

Nous avons continué de vivre comme avant avec des prières, des lectures des livres saints. J’ai demandé à mon père pourquoi la fin du monde n’avait pas eu lieu. Il alors joint les mains, a regardé vers le ciel et m’a dit : « mon fils, les voies du Seigneur sont impénétrables ». Maman m’a fait la même réponse.

Même s’ils sont un peu déjantés, je les aime bien mes parents. Quand je parle avec mes copains de la vie qu’ils ont chez eux, je me dis qu’ils doivent souvent s’ennuyer.

C’est vrai que tout le monde n’a pas la chance d’avoir des parents fans de l’apocalypse.

    mardi 5 février 2013

    « Gatsby le magnifique », de Stéphane Melchior-Durand & Benjamin Bachelier








    Scenario de Benjamin Bachelier et de Stéphane Melchior - Durand

    Dessins de Benjamin Bachelier

    d'après l'oeuvre de Francis Scott Fitzgerald.


    éditions Gallimard, collection "fétiche". 18€