"Ce n'est pas parce que l'on a rien dire qu'il faut fermer sa gueule" Michel AUDIARD

dimanche 19 avril 2015

La Gloire, frégate cuirassée, une première mondiale en 1859.



D. Voisenon, C. Bachelier, N. Macian, JP Macian

Le mois dernier, Noëlle Macian, Jean Pierre Macian, Dominique Voisenon et moi, tous les quatre membres de l'Association des Amis du Musée du Pays d'Allevard*, avons écrit un article publié dans l'Allevardin, le journal de la commune. Cet article évoque la construction de la frégate "la Gloire", premier navire cuirassé dont la moitié du blindage a été fabriqué aux forges d'Allevard*. Une façon pour nous de rendre un hommage posthume  à Eugène Charrière et à tous les employés des Hauts-Fourneaux et Forges d'Allevard: mineurs, lamineurs, perceurs, forgerons, dessinateurs, ingénieurs... qui ont participé à cette aventure.
Sans doute, un tel sujet aurait-il mérité plus de précisions techniques, de photos ou de schémas, tant ce projet était pour le moins révolutionnaire. Mais cela aurait nécessité des pages et des pages et dans un journal municipal, la place est comptée.

Ci-après l'article tel que publié dans l'Allevardin.* Avec quelques photos.


La GLOIRE:  frégate cuirassée, une première mondiale en 1859


cuirassé la Gloire  (Musée de la Marine à Paris )
maquette de la frégate au musée de la Marine à Paris


Eugène Charrière
Je n’avais d’autres buts que de mettre en relief les fers d’Allevard et de grandir leur réputation. » Eugène Charrière* (1805/1885)




La guerre de Crimée* (1853/1856) met en lumière la fragilité des navires traditionnels en bois. La Marine française avait amené sur place trois batteries flottantes qui avaient fait la preuve de leur efficacité face à l’artillerie russe grâce à leur cuirasse de fer. En 1857, une commission initia une réflexion sur la nécessaire évolution de la Marine de guerre. Il fallait concevoir puis construire un bâtiment rapide, puissant et… cuirassé.
 Ce sera donc une formidable machine de guerre flottante de 77 m de longueur pour un déplacement de 5700 tonnes. Et surtout, un blindage qui pourrait résister à l’artillerie moderne.
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JP. Macian et C. Bachelier devant la maquette de travail originale

détail de la maquette où ont été calculés les différents calculs des plaques de blindage
détail de la maquette où ont été calculés les différents calculs des plaques de blindage


Les 820 tonnes de cuirasse seraient réparties sur deux rangées de plaques de fer forgé : la rangée inférieure de 12 cm d’épaisseur sous la flottaison, la supérieure de 10 cm protégeant la batterie et le pont.

Ce navire, dénommé frégate, est né de l’imagination de l’ingénieur du génie maritime Dupuy de Lôme* (1815 – 1885).
Par ses caractéristiques, la frégate La Gloire sera donc un navire révolutionnaire, fruit de deux progrès essentiels: les moteurs à vapeurs de plus en plus performants et les avancées de la métallurgie.

 Le pays d’Allevard* disposait d’une longue histoire minière et métallurgique, remontant au moyen âge. En 1842, la société en commandite « Eugène Charrière et Cie » devient l’héritière de cette tradition. Eugène Charrière, né et formé dans le commerce familial, va faire entrer les Forges d’Allevard dans la cour des grands. Sa grande capacité d’adaptation, sa curiosité naturelle et son esprit d’entreprise, vont faire merveille pour l’innovation et le développement de la métallurgie allevardine.
En 1857, Eugène Charrière apprend par Victorin Sabattier, natif de Goncelin, que le gouvernement français veut construire des navires de guerre blindés avec des plaques de fer.

courrier des forges



Eugène Charrière propose de se lancer dans l’aventure, aux frais de son entreprise, et cela, malgré la concurrence de l’entreprise Petin-Gaudet, du groupe CFAMCF (1) de Rive de Gier (Loire), forte de 9000 salariés, bien introduit dans les sphères gouvernementales.





au fort de Vincennes, les plaques de blindage
ont été testées dans les conditions du réel.
Les plaques fabriquées avec les fers d’Allevard sont unanimement reconnues pour être d’une qualité exceptionnelle. En décembre 1857, deux plaques fabriquées à Allevard furent testées en même temps que celles fournies par Petin-Gaudet. Elles se révélèrent les plus résistantes. En conséquence de quoi, l’ingénieur Dupuy de Lôme, directeur des constructions navales, passa commande aux forges d’Allevard de la moitié des plaques de blindage nécessaire, soit 410 tonnes.

Le pari fou d’Eugène Charrière était gagné !

 A chaque livraison, des plaques témoins étaient présentées aux essais au Polygone du fort de Vincennes. Pour un quelconque défaut, le lot entier était refusé.

sur le chantier du Mourillon (l'Illustration du 3 décembre 1859)
sur le chantier du Mourillon (l'Illustration du 3 décembre 1859)

Lancée à Toulon le 24 novembre 1859, la frégate La Gloire fut admise au service actif en août 1860. Ernest Doudart de Lagrée* (1823-1868), natif de Saint Vincent de Mercuze, tout jeune lieutenant de vaisseau, participa aux essais en mer de la frégate.

JP Macian et C. Bachelier devant la maquette
 Par la suite, 8 bâtiments furent construits (4 frégates et 4 batteries) sans un seul lot refusé. Pour la 5ème Frégate il fut exigé des plaques plus grandes, surtout leur épaisseur passant de 14 à 15 cm. Malgré cette nouvelle difficulté, les techniques utilisées, laminage, corroyage et traitements thermiques donnèrent la ténacité nécessaire et indispensable à la bonne tenue de ces plaques lors des chocs des obus de l’artillerie.

 Des essais furent néanmoins réalisés et les plaques des Forges d’Allevard se révélèrent une fois de plus les meilleures. Mais les « hautes » relations de Petin-Gaudet jouèrent à fond en sa faveur, ce qui eu pour conséquence d‘écarter l’entreprise allevardine malgré la supériorité de sa fabrication. Cela s’est révélé tellement vrai que Petin-Gaudet proposa même à Charrière de racheter les plaques refusées par le ministère !...

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Après une livraison des nouvelles plaques le 30 mars 1864, E. Charrière informa le ministre qu’il avait décidé d’arrêter la fabrication des plaques de blindage, lassé des intrigues et vexations des ingénieurs du ministère à son endroit.
 Ainsi, une aventure industrielle novatrice prenait fin après six années d’un travail intense en recherches et améliorations mené par les personnels des Forges d’Allevard.



Les plaques de blindage devant le musée d’Allevard sont les ultimes témoins de la contribution essentielle des ouvriers et des maitres de forge d’Allevard à la grandeur maritime de la France.



(1) Compagnie des Forges et des Aciéries de la Marine et des Chemins de Fer
 Sources :
  • « Histoire de ma carrière industrielle... » Eugène Charrière, Grenoble 1878
  • Archives Départementales de l’Isère
  • Musée d’Allevard
crédits photo: D. Voisenon, JP Macian, musée d'Allevard, musée de la Marine à Paris.*

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                                           "Angèle CARTIER" de Claude Bachelier
                            www.zonaires;com