"Ce n'est pas parce que l'on a rien dire qu'il faut fermer sa gueule" Michel AUDIARD

dimanche 5 mai 2013

Hannah Arendt et le procès Eichmann: le film


Je suis allé voir cette semaine le très beau film de Margarethe Von Trotta* consacré à Hannah Arendt,  et les articles que cette dernière a écrit sur le procès d'Adolf Eichmann* et publiés dans le "New Yorker" en février et mars 1963 sous le titre "A Reporter at Large: Eichmann in Jerusalem." 

Barbara SUKOWA
Ces articles seront ensuite regroupés dans un livre, "Eichamnn à Jérusalem", publié en France chez Gallimard en 1966. C'est Barbara Sukowa qui interprète magnifiquement la philosophe.

Un bref rappel: H. Arendt est une philosophe d'origine allemande née en 1906 dans une famille juive laïque et décédée à New York en 1975 après avoir été naturalisée américaine en 1951. 

Ce sont surtout ses travaux sur les totalitarismes qui la font connaitre cette année-là à travers trois ouvrages majeurs regroupés dans "les origines du totalitarisme"; "sur l'antisémitisme"; "l'impérialisme" et "le système totalitaire". (1) Pour diverses raisons, ces ouvrages ne seront traduits et publiés en France que bien plus tard: 1972, 1973 et 1982.
Elle quitte l'Allemagne nazie en 1933 et se réfugie en France. En 1940, elle sera brièvement internée dans le camp de Gurs avant de réussir à s'enfuir vers les Etats-Unis où elle suivra une brillante carrière universitaire.



Hannah Arendt
"Assister à ce procès est, d'une certaine manière, une obligation que je dois à  mon passé." (2) C'est ainsi que H. Arendt justifie son insistance pour assister au procès Eichmann, en réponse aux réticences de son entourage. En particulier Karl Jaspers* qui a été son professeur de philosophie en 1926 et avec qui elle était restée très proche: pour lui, la légalité de ce procès est douteuse puisqu'au moment des faits, l'Etat d'Israël n'existait pas. Mais elle passe outre et est présente le 12 avril 1961 dans la Maison du Peuple à Jérusalem, surnommée Eichmanngrad par les israéliens, où va être jugée Adolf Eichmann.


Le film se sert d'images d'archives, en particulier d'interrogatoires d'Eichmann par le procureur Gideon Hausner. Procureur dont le moins que l'on puisse dire, c'est que H. Arendt ne l'appréciait vraiment pas: "Ben Gourion* n'assiste à aucune audience. Au tribunal, sa voix est celle de Gedeon Hausner, le procureur qui, représentant le gouvernement, fait de son mieux, vraiment de son mieux, pour obéir à son maitre."(3)

Mais dans le film, l'essentiel n'est pas là. H. Arendt assiste aux premières audiences, mais trouvant que celles-ci s'éternisent, elle rentre aux EU. Ayant un programme chargé, elle tarde à rédiger ses articles, sachant sans doute que ce qu'elle va écrire ne va pas plaire à tout le monde.

Effectivement, dès la publication du premier article, c'est le tollé. Il faut dire que l'auteure n'y va pas par quatre chemins: "Partout où les juifs vivaient, il y avaient des dirigeants juifs, reconnus comme tels, et cette direction, presque sans exception, a coopéré, d'une façon ou d'une autre, pour une raison ou pour une autre, avec les nazis. Toute la vérité, c'est que si le peuple juif avait été vraiment non organisé et dépourvu de direction, le chaos aurait régné, il y aurait eu beaucoup de misère, mais le  nombre total des victimes n'aurait pas atteint quatre et demi à six millions. (Selon les calculs de Freudiger, environ 50% auraient pu être sauvés s'ils n'avaient pas suivi les instructions des Conseils juifs.)" (4)

Ces lignes et d'autres lui attirèrent des critiques virulentes sous formes d'articles indignés et vengeurs dans la presse, de lettres anonymes reçues par centaines et bien sûr entrainèrent la rupture avec beaucoup de ses amis les plus proches, comme Kurt Blumenfeld et nombre d'universitaires. Malgré ces critiques et ces ruptures douloureuses, Arendt a toujours défendu ses thèses, avec parfois une certaine arrogance. 

A cet égard, le film est particulièrement dans le vrai quand il montre une Arendt sûre d'elle même face à la direction de l'université ou face à Hans Jonas, un collègue universitaire pourtant très proche. Les dernières scènes du film montrent H. Arendt allongée sur un divan, semblant perdue dans ses réflexions. En réalité, elle revoit certains épisodes de sa jeunesse, en particulier sa relation avec Martin Heidegger, le maitre à penser qu'elle n'a jamais abandonné, même lorsqu'il fut accusé d'une courte complicité avec les nazis, mais son aussi son premier amour.



C'est dans la seconde édition de "Eichmann à Jérusalem" que Hannah Arendt ajouta le sous titre "rapport sur la banalité du mal". Cette expression, elle aussi, a mal été comprise: pour certains, elle signifiait la banalisation du mal, voire sa justification. 
Or, ce qu'a démontré Arendt dans cet ouvrage, c'est qu'Eichmann était quelqu'un d'ordinaire. Un criminel, bien sûr, mais néanmoins ordinaire. Il ne pensait pas par lui-même parce qu'il s'était totalement abandonné aux idées de ses maitres nazis. Il faisait son "travail", sans se poser de questions. En cela, il ne pensait pas. Cela n'explique ni n'excuse ses crimes et Hannah Arendt le dit et le redit.


Elle a souvent écrit que "vivre, c'est penser et que sans penser, il n'y a pas de vérité". C'est aussi ce que nous rappelle le film de Margareth Von Trota.

* clic sur le lien

(1) tous les trois parus aux éditions Fayard, collection Points- Politique, respectivement 279, 348 et 298 pages.
(2) in "Hannah Arendt" de Sylvie Courtine-Denamy, 435 pages, éditions Belfond, 1994, page 103.
(3) in "Eichmann à Jérusalem" de Hannah Arendt, 518 pages, éditions Gallimard, collection folio images, page 46.
(4) ibid page 239.