dimanche 16 septembre 2012

"Parlez moi d'moi, ya qu'ça qui m'intéresse"


La semaine dernière, j'ai dîné avec un ami comme nous le faisons plusieurs fois par an. Nous parlons de tout, de politique, de sports, d'histoire, de littérature, de nos familles, de nos projets, enfin tout ce qui peut faire la conversation entre deux amis qui ont plaisir à se retrouver.
Mais dès que je l'ai vu, j'ai tout de suite compris qu'il y avait quelque chose qui ne "collait" pas. Je transcris ci-après notre dialogue, à quelques mots près. Lui en rouge et en italique, moi en bleu.

- et bien, tu en fais une tête!
- il m'arrive un drôle de truc
- ...
- dimanche dernier, j'ai reçu un coup de fil de MP, tu vois qui c'est?
- oui, bien sûr
- elle m'a tenu le crachoir pendant près de dix minutes. Elle m'a raconté sa vie, ou presque. Ses problèmes avec ses gamins, avec son mec. Et même ses problèmes de santé. Elle a été au cinéma avec une copine, sa meilleure amie comme elle dit, et elle s'est emmerdé à cent sous de l'heure, mais elle est restée parce que sa copine, elle, elle aimait. Bref, tout un tas de trucs sans aucun intérêt. A part quelques oui, non, ah, par ci, par là, je n'ai pas pu placer un mot. Et le meilleur, c'est pour la fin: elle m'a demandé: et toi, ça va? Et sans me laisser le temps de répondre, elle a ajouté, bon, il faut que j'y aille. A la prochaine!...
- effectivement. Mais bon, ce n'est pas quelque chose de très original, non?
- tu as raison. Sauf que jusqu'à ce coup de fil, je n'y avais jamais prêté attention. Tu vas me croire si tu veux, mais j'ai pris conscience tout d'un coup que bien souvent que bien des conversations se résumaient en fait à des monologues. Je me suis remis en mémoire quasiment toutes les conversations que j'ai eues ces derniers temps.
- et alors?
- alors, chacun m'a raconté ce qu'il faisait, ce qu'il allait faire, ses problèmes, ses projets, etc, etc. Mais jamais, un seul ne m'a demandé ce que je faisais, quels étaient mes projets. Si je commençais à dire un truc, j'étais aussitôt coupé par un "moi je" et patati et patata...
- c'est un peu le mal du siècle ce phénomène, chacun ne s'intéresse qu'à ce qui l'intéresse. Je crois que je t'en ai parlé, mais il y a quelques années, dans mon ancienne boite, les cadres avaient reçu, au cours d'un séminaire sur "comment être un bon chef", une plaquette de recommandations. Et une de ces recommandations étaient la suivante, je m'en souviens comme si c'était hier: "je m'intéresse à ce qui intéresse... ceux qui m'intéressent!" Les autres n'ont qu'à aller se faire dorer.  Un autre exemple: Apple et les I mac, les I phone, les I pod et j'en passe. I en anglais, ça veut dire je. Toujours le moi je...

Le serveur nous alors amené une pression bien fraîche. Nous avons trinqué et bu en silence. Il était toujours perdu dans ses pensées moroses.

- et le plus beau dans tout ça, c'est que même mes gamins sont comme ça. Jamais, ou si peu, un seul me demande ce que je fais, ce que je prépare. Certes, ils me demandent toujours si ça va, mais ça s'arrête là. Savoir où j'en suis de mes projets, sur quoi je bosse, c'est aussi rare qu'une augmentation de salaire!
- tu sais qu'on a souvent parlé tous les deux de l'individualisme, du chacun pour soi. C'est un phénomène de société que je pense irréversible. Il ne faut pas non plus trop généraliser, on a encore des gens avec qui on peut échanger. Tes gamins, ils sont encore jeunes, ils débutent leur vie d'adulte et je pense que nous devions sans doute faire pareil qu'eux à leurs âges.
- tu es bien fataliste tout d'un coup!
- fataliste? Peut-être. Peut-être pas. Disons que je fais avec. Je ne te cache pas que ça me chagrine souvent, mais bon, je ne vais pas me fâcher avec tout le monde parce qu'ils ne s'intéressent pas à ce que je fais. D'ailleurs,je suis certain que si je leur disais ça, ils me diraient que c'est faux et que je raconte n'importe quoi....


Puis nous avons parlé d'autre chose, des JO qui venaient de se terminer, des premiers jours du Président, sans oublier, bien sûr, nos "petits"...
En rentrant chez moi, en repensant au "trouble" de mon ami, je me suis mis à chantonner une chanson de Guy Béart: "parlez moi d'moi, ya qu'ça qui m'intéresse"... *

* clic sur le lien.

lundi 3 septembre 2012

les Présidents de la République Fançaise: 9ème partie: 1981 - 1995.


Le 10 mai 1981, François Mitterrand est donc élu à la tête de l'Etat. Il est le premier homme politique de gauche à accéder à la magistrature suprême sous la Vème République. Vème République qu'il n'a cessé de vilipender et dont il devient et le garant et le protecteur. Dans un ouvrage resté célèbre, "le coup d'état permanent"*, le nouveau président avait violemment critiqué l'exercice du pouvoir par Charles de Gaulle, lui reprochant, entre autres, "l'exercice solitaire du pouvoir" et de faire du Parlement une simple chambre d'enregistrement. Mais le président socialiste, n'hésitant pas à gouverner comme son illustre prédécesseur, se gardera bien de changer et la lettre et l'esprit de la Constitution.

François MITTERRAND
François MITTERRAND: 1916 - 1995. Président du 21 mai 1981 au 17 mai 1995.

Il est né à Jarnac, au sein d'une famille plutôt bourgeoise, catholique et conservatrice, mais par les grands parents, d'origine modeste. Il suit des études à Paris, est diplômé de l'Ecole Libre des Sciences Politiques et est licencié es-lettres en 1937. Ses orientations politiques de ces années-là le portent plutôt à droite: il sera proche en effet des Croix de feux du colonel de La Roque* et des Volontaires Nationaux*. Dans son livre, "une jeunesse française", Pierre Péan écrit: "Il (F. Mitterrand) arbore fièrement à son revers l'insigne des Volontaires Nationaux: un losange sur fond bleu avec, au centre, un flambeau encadré des lettres de couleur rouge "V" et "N". Cette appartenance fièrement revendiquée lui a même valu une cuisante mésaventure dans le courant de mars 1935." (1) 
 Pendant la guerre, il travaille au Commissariat des prisonniers de guerre. Il est décoré de l'ordre de la Francisque par le maréchal Pétain début 1943. Parallèlement, il organise un réseau de résistance auprès de Henri Frenay* et Philippe Dechartre*. Après la guerre, il exercera de nombreuses fonctions ministérielles: il sera le ministre de l'intérieur du gouvernement de Pierre Mendès France au début du conflit algérien; ministre de la justice du gouvernement Guy Mollet, il soutiendra l'envoi du contingent en Algérie. Il sera impliqué dans l'affaire dite de "l'attentat de l'observatoire", attentat qu'il aurait organisé lui-même. Mais son implication n'a jamais été ni démontrée ni prouvée. En 1965, il réussit à mettre le général de Gaulle en ballottage au premier tour de l'élection présidentielle.
Lors du congrès d'Epinay*, en 1971, il prend la direction du Parti Socialiste. En juin 1972, il signe le programme commun de gouvernement avec les communistes de Georges Marchais* et les radicaux de gauche de Robert Fabre*. La gauche perd les élections législatives de 1978.

Le 10 mai 1981, François Mitterrand est élu Président de la République. Lors de son discours d'investiture le 19 mai, avant que de se rendre au Panthéon, il déclare: "la majorité politique des Français vient de s'identifier à sa majorité sociale. Dans le monde d'aujourd'hui, quelle plus haute exigence pour notre pays que de réaliser la nouvelle alliance du socialisme et de la liberté?" (2)

Pierre Mauroy forme un premier gouvernement d'union de la gauche, puis un second incluant 4 ministres communistes. Ce qui déclenche à droite des réactions quasi hystériques, certains annonçant des chars soviétiques dans la capitale!...
Dans la foulée des présidentielles, le président Mitterrand dissout l'Assemblée Nationale. Une "vague rose" envoie 285 député socialistes au Palais Bourbon, avec 44 communistes (16%), 62 UDF et 88 RPR. Il est à noter que l'extrême droite représentée par le FN de Jean Marie Le Pen ne recueille que 44 414 voix soit 0,18% des exprimés.

Pour l'anecdote, André Laignel, tout juste élu député de l'Indre, avait déclaré lors d'un débat qui l'opposait à Jean Foyer à l'Assemblée le 13 octobre 1981: "vous avez juridiquement tort car vous êtes politiquement minoritaire." Dans le même temps, au congrès de Valence, le même mois, Paul Quilès affirmait: " Il faut que des têtes tombent." L'histoire est pleine des ces petites phrases imbéciles dites dans l'euphorie de la victoire.

Dans son programme électoral de gouvernement, le PS avait mis au point "110 propositions" qui devraient être l'ossature de l'action gouvernementale. Bien évidemment, toutes ne furent pas mises en oeuvre. Pour autant, celles qui le furent changèrent profondément le paysage politique et économique de la France. Citons quelques unes parmi les plus emblématiques:
- l'abolition de la peine de mort;
- suppression de la Cour de sûreté de l'Etat;
- création de l'ISF;
- augmentation de 10% du SMIC et de 25% des allocations familiales;
- nationalisation des banques et des grands groupes industriels;
- durée légale du travail ramenée à 39 heures par semaine;
- 5 ème semaine de congés payés.
- retraite à 60 ans;
- création des Zones d'Education Prioritaires;
- mise en oeuvre d'une loi cadre imposant la décentralisation (loi Defferre);
- autorisation des "radios libres";
- suppression de l'échelle mobile des salaires;
- introduction de la proportionnelle dans toutes les élections.

Mais la crise économique ne disparait pas pour autant et les premières mesures du gouvernement Mauroy n'ont pas les effets escomptés. Une première dévaluation en octobre 1981, suivie par une seconde en juin 1982 plus le blocage des prix et des salaires n'améliorent en rien la situation, d'autant que la crise mondiale, elle aussi, continue de sévir.

Les premières sanctions électorales arrivent dès 1982 où la gauche subit une première défaite aux cantonales, puis l'année suivante aux municipales. Le Front National, jusqu'alors inexistant, commence son "ascension": ainsi, aux cantonales de 1982, à Dreux, son candidat obtient 12% des suffrages exprimés; l'année suivante, une liste emmenée par un élu RPR comportant des candidats du FN est élue dans la même ville. Aux européennes de 1984, nouvelle déroute pour la gauche: PC: 11,20%; PS: 20,75%; RPR - UDF: 43%; FN: 11% et 10 députés européens. Le parti de JM Le Pen rentre en force dans le jeu politique français.

En 1982, le ministre de l'Education Nationale, Alain Savary, veut unifier enseignement "libre" et enseignement public, au sein "d'un grand service public, unifié et laïc de l'Education." Ce qui déclenche une très forte mobilisation de l'opinion qui accuse le gouvernement de vouloir supprimer la liberté de l'enseignement. Le 24 juin 1984, soit une semaine après les élections européennes, une manifestation contre le projet Savary réunit entre 550 000 (chiffres préfecture) et deux millions de personnes (chiffres organisateurs). Cette mobilisation importante entraîne le 14 juillet le retrait du projet.

Pierre Mauroy démissionne le 17 juillet 1984 pour être aussitôt remplacé par Laurent Fabius, 37 ans. Ce dernier ne s'inscrit pas dans la même démarche que son prédécesseur: il faut "moderniser l'économie française et rassembler les français."
Le 10 juillet 1985, le Rainbow Warrior*, bateau de Greenpeace chargé de protester contre les expériences nucléaires françaises dans le Pacifique, est coulé dans le port d'Auckland, en Nouvelle Zélande, par un commando français, dont deux des exécutants sont aussitôt arrêtés par la police. Cette affaire, menée sous l'autorité du ministre de la défense, Charles Hernu*, met gravement en cause l'autorité du Premier Ministre, tenu à l'écart de cette opération clandestine.

Le 26 juin 1985, l'Assemblée Nationale vote le retour au scrutin proportionnel pour les élections législatives de 1986. Lors de ces élections, pour la première fois dans l'histoire de la Vème République, le FN, avec 9,65% des exprimés envoie, 35 députés au Palais Bourbon! Le PS et le PC perdent la majorité au profit de l'union RPR - UDF. Jacques Chirac est nommé Premier Ministre le 20 mars 1986.

Commence ainsi la première cohabitation. René Rémond écrit: "Premier acquis de cette toute nouvelle expérience: l'élection d'une majorité contraire n'entraîne pas le départ du Président et ne l'accule pas à la démission. (...) Deuxième constatation: la majorité doit admettre que le Président ait son mot à dire sur le choix des ministres; il semble en effet que François Mitterrand ait exercé un droit de récusation sur certains noms proposés. (...) Toujours est-il que le texte de la Constitution est formellement respecté: les ministres sont nommés par le Président sur proposition du Premier Ministre." (3) Cette cohabitation apporte également la preuve de la souplesse d'une Constitution que l'on disait rigide et sans nuances.

Cette cohabitation sera marquée par une cascade de privatisations qui rencontreront un grand succès parmi les français, donnant ainsi l'illusion que l'argent peut se gagner facilement et sans efforts. Le gouvernement de l'époque -mais aussi bien d'autres qui lui succéderont- n'a pas su, ou pas voulu, dire à ces nouveaux actionnaires qu'investir dans une entreprise était un placement sur le long terme. Pour ne pas l'avoir su ou pour l'avoir volontairement ignoré, beaucoup y laisseront et leurs illusions et leurs épargnes.

Le gouvernement Chirac fait voter une loi qui rétablit le scrutin uninominal à deux tours.
Le président Mitterrand laisse le gouvernement Chirac gouverner. Sans pour autant lui laisser la bride sur le cou. A plusieurs reprises, il refusera de signer les ordonnances, avec pour conséquence  d'obliger le gouvernement à passer par le Parlement, ce qui allonge la mise en oeuvre des réformes. De même, il soutient la contestation étudiante ou les grèves, affaiblissant ainsi l'autorité du gouvernement, plombée par des résultats économiques décevants.

Sur le plan international, il surprend quelque peu: ainsi, dans la crise dite des "euro missiles"*, il soutient avec force les Etats Unis et l'Allemagne dans leur intention, pour contrer les missiles SS20 pointés vers l'Europe occidentale, d'installer des missiles sur le territoire allemand, pointés vers l'URSS. En octobre 1983, il déclare dans un discours prononcé à Bruxelles: "les pacifistes sont à l'ouest et les missiles à l'est." Lors d'une visite en URSS, en 1984, il affiche son soutien sans faille au prix Nobel de la Paix 1975 et dissident soviétique Andreï Sakharov.* Mais en 1985, il refuse l'initiative de défense stratégique proposée par Ronald Reagan.

Au niveau européen, il accentue le rôle de moteur du couple franco allemand. Chacun se souvient de cette image forte du président français et du chancelier allemand, main dans la main à Verdun en septembre 1984*. En février 1986, il contribue à mettre en oeuvre l'Acte unique européen qui revoit en profondeur le fonctionnement de la CEE et qui ouvre la voie à de futurs traités, tel celui de Maastrich.

François Mitterrand est élu pour un second mandat le 8 mai 1988 avec plus de 54% des exprimés face à Jacques Chirac. Au premier tour, Jean Marie Le Pen réunit 14,38% des exprimés, ce qui confirme la présence du parti d'extrême droite dans le champ politique français.

F. Mitterrand nomme Michel Rocard au poste de Premier Ministre. Il dissout l'Assemblée Nationale.  Le PS obtient 275 sièges contre 263 pour la droite et le centre. 25 députés communistes (11,32%) soutiendront la politique gouvernementale sans excès d'enthousiasme. Le FN avec 9,66% n'a obtenu qu'un seul siège.

Dès son arrivée à la tête du gouvernement, Michel Rocard règle le problème de la Nouvelle Calédonie en paraphant avec les acteurs calédoniens les accords de Matignon.* Il les fait ratifier par référendum: 80% de oui, mais 63% d'abstentions!!!
Il met en place le RMI ou Revenu Minimum d'Insertion, voté à la quasi unanimité par les parlementaires, et la politique du "ni-ni": ni privatisation ni nationalisation. Mais la politique de rigueur, à la fois pour la défense du franc et pour combattre l'inflation, entraîne une multitude de conflits sociaux et une montée du chômage qui atteint 2 700 00 personne en juillet 1991.

La fin de l'année 1989 marque la fin du mur de Berlin et de la RDA. Dans la foulée, l'URSS laisse la place à la Russie. C'est la fin des régimes communistes des pays de l'est. Le président Mitterrand se montre pour le moins réservé face à ces évolutions. Surtout par rapport à la réunification allemande et au putsch de Moscou en aout 1991 contre Mikhaïl Gorbatchev*. Concernant la réunification allemande, il ne voulait surtout pas que soit remise en cause les frontières entre la Pologne et l'Allemagne, fixées par la ligne "Odeir-Neisse.* Mais après quelques semaines de négociations avec le chancelier Kohl, il écrira à ce dernier le 3 octobre 1990, le jour de la réunification: "dites à vos proches, dites à tous les allemands la solidarité de la France." (4)

En janvier 1991, la France participe avec la coalition internationale à l'intervention contre l'Irak de Saddam Hussein qui a envahi l'état voisin du Koweit. Jean Pierre Chevènement, ministre de la Défense, démissionne. Après la victoire de la coalition,le Président Mitterrand retrouve une certaine popularité. C'est en tout cas ce que prétendent les sondages.

L'entente entre le Président et son Premier Ministre n'a jamais été des plus cordiales. Ce dernier est remercié le 15 mai 1991.
Il est aussitôt remplacé par Edith Cresson* qui sera la première femme chef de gouvernement depuis les débuts de la République. Forte personnalité, elle est peu sensible aux compromis. René Rémond écrit: "La manière d'Edith Cresson contrastait avec la méthode Rocard. Celle-ci privilégiait la concertation et contournait les obstacles: Edith Cresson passe en force et bouscule les résistances." (5) 

La ratification du traité de Maastricht* est soumise à référendum le 20 septembre 1992. Le "oui" l'emporte d'une courte tête avec 51,04% des exprimés et une participation de près de 70%.
Victime à la fois de la conjoncture économique et sociale, du machisme des élus et des médias et du peu de soutien du Président et de certain de ses ministres, Edith Cresson démissionne. Elle sera restée à Matignon moins d'une année.

Pierre Bérégovoy,* ajusteur fraiseur à GDF, militant socialiste, puis ministre de la République, est nommé Premier Ministre le 2 avril 1992.  La situation économique ne s'est pas améliorée, loin s'en faut: il y a plus de 3 millions de chômeurs; le PIB atteint péniblement 1,2%. Les "affaires" affaiblissent le gouvernement: le sang contaminé, délits d'initiés (affaire Péchiney Triangle), prêt au Premier Ministre, affaire URBA.
Dans ces conditions, les élections législatives de mars 1993 redonnent la majorité à la droite, entrainant une seconde cohabitation. La défaite est sévère pour le PS et ses alliès qui perdent 214 sièges. Edouard Balladur succède à Pierre Bérégovoy, lequel se suicide le 1er mai 1993.

Commence alors une seconde cohabitation, nettement moins tendue que celle de 1986. La situation économique et sociale reste délicate. E. Baladur relance les privatisations et réussit à réduire le déficit budgétaire. Des manifestations monstres contre la révision de la loi Falloux et le Contrat d'Insertion Professionnel mettront à mal sa politique.

En septembre 1992, le président Mitterrand est opéré d'un cancer de la prostate. Il apparait alors que cette maladie est bien antérieure à cette date puisqu'elle daterait de 1980 ou 1981, mais qu'elle a été sciemment cachée, y compris par le docteur Gubler*, médecin du président, qui a, chaque année, publié de faux bulletins de santé concernant son illustre patient.
En septembre 1994, Paris Match révèle l'existence de Mazarine Pingeot, fille adultérine de François Mitterrand née en 1974. Auparavant, l'affaire dite des "écoutes de l'Elysée*" sera révélée par le Canard Enchainé le 10 mars 1993. Ces deux affaires terniront et affaiblira durablement l'image du président.
Sa maladie gagne chaque jour du terrain. Le 20 juillet 1994, il ne peut présider le Conseil des Ministres. Il meurt à Paris des suites de son cancer le 8 janvier 1996, alors que Jacques Chirac lui a succédé sept mois plus tôt.

Pour long qu'ait été ce billet, il ne résume que très brièvement les deux mandats exercés par le premier homme de gauche à la tête de l'Etat sous la Vème République.

Nous pouvons cependant noter qu'il a fait siennes les institutions, qu'il n'en a changé ni l'esprit ni la lettre. Il a gouverné aussi bien avec sa famille politique qu'avec la droite, sans jamais rien abandonner de ses prérogatives institutionnelles. Lui qui avait dénoncé "l'exercice solitaire du pouvoir" du président de Gaulle n'a pas hésité à reproduire cette manière de gouverner.

Pendant le double septennat, la place laissée à la culture a été importante. Avec le soutien constant du président, Jack Lang* en a été et l'inspirateur et le metteur en scène.
Dans le cadre des "grands travaux"* il a favorisé l'architecture contemporaine avec des réalisations qui, si elles furent contestées, sont aujourd'hui reconnues et appréciées: la modernisation du Louvre, la pyramide de verre du Louvre, la grande Arche de la Défense, la bibliothèque nationale, l'opéra Bastille, réalisés par des architectes audacieux: Ming Peï, Nouvel, Perrault, de Portzamparc.
Le "prix unique du livre" mis en place en août 1981 a puissamment contribué au maintien des librairies indépendantes. Décrié à ses débuts, plus personne aujourd'hui ne le remet en cause. Même si internet et les ventes de livres en ligne contribuent petit à petit à la disparition de ces librairies indépendantes.

Dresser le bilan des deux septennats de François Mitterrand serait, ici, présomptueux. Même René Rémond, lorsqu'il écrit ce qui suit en 2003, ne s'y aventure pas: " S'achève aussi la plus longue des présidences. François Mitterrand a réalisé ce qui était peut-être une de ses ambitions cachées: durer plus longtemps que le fondateur de la Vème République. (...) Ne serait-ce que par cette durée exceptionnelle, il est assuré d'avoir inscrit son nom dans l'histoire, quelque jugement que porte sur son action et sa personne la postérité. (...) Cette double présidence ne laisse ni la France ni l'Europe ni le monde tels que François Mitterrand les ont trouvé en 1981. (...) Le monde s'est transformé plus encore et le bouleversement du système international au cours de son second septennat ne fut pas la moindre des difficultés rencontrées. (...) Mais l'histoire retiendra la part qui lui revint, indirectement, dans l'affaiblissement du monde communiste par sa détermination en face du bluff soviétique. Son discours au Bundestag, sa formule sur les missiles qui sont à l'est tandis que les pacifistes sont à l'ouest, resteront longtemps dans les mémoires. (...) Il a fait reculer le communisme en France et en Europe. (...) L'oeuvre intérieure du double septennat est singulièrement contrastée.(...) Faut-il inscrire à son actif la réconciliation de la gauche avec l'entreprise et l'acquisition par elle à l'épreuve du pouvoir d'une culture de gouvernement? (...) L'autre grand changement auquel il a prit une part déterminante et qui s'est poursuivie sous son impulsion est l'intégration de la France dans l'ensemble qui se construit en Europe occidentale et centrale. En quatorze ans, elle a fait des progrès considérables dont l'opinion n'a pas toujours pris la juste mesure, et sans que ne soit pour autant affaibli le sentiment de l'identité nationale." (6)

(1) in "une jeunesse française, de Pierre Péan, éditions Fayard, page 38.
(2) in "histoire politique de la V ème République", de Arnaud Teyssier, éditions Perrin, collection "tempus", page 360.
(3) in "le siècle dernier" de René Rémond, éditions Arthème Fayard, page 891.
(4) in le blog de François Vauvert*, le 5 novembre 2009.
(5) in "le siècle dernier", page 949
(6) in "le siècle dernier" pages 1005 et 1007.

mardi 14 août 2012

les Présidents de la République Française: 8 ème partie: 1969 - 1981.


Charles de Gaulle a donc démissionné et s'est alors complètement tenu à l'écart de la vie politique française. Pendant l'élection présidentielle qui a suivi sa démission, il est en Irlande, terre de certains de ses ancêtres. Lui succéder aurait pu être un exercice délicat. Il n'en fut rien. Georges Pompidou d'abord, Valéry Giscard d'Estaing ensuite et même plus tard François Mitterrand se sont glissés sans difficultés particulières dans des habits présidentiels que l'on aurait pu croire trop grands pour eux.

Georges Pompidou
Georges POMPIDOU: 1911 - 1974. Président du 20 juin 1969 au 2 avril 1974.

Né à Montboudif, dans l'Auvergne profonde, Georges Pompidou est fils d'instituteur et petit fils d'agriculteurs. Elève brillant, il sera condisciple de Léopold Sédar Shengor* et Louis Césaire* au lycée Louis le Grand* à Paris avant que d'être reçu à l'Ecole Normale Supérieure* en 1931 et d'en sortir agrégé de lettres. L'ascenseur social républicain fonctionnait bien à cette époque. Tour à tour professeur, collaborateur du général de Gaulle après la guerre, il intégrera la banque Rothschild de 1954 à 1958. Il sera ensuite directeur du cabinet de Charles de Gaulle, Président du Conseil, avant d'être nommé au Conseil Constitutionnel de 1959 à 1962. 
Il succédera à Michel Debré* au poste de Premier Ministre le 14 Avril 1962. Il sera le seul chef de gouvernement à être renversé par une motion de censure le 5 octobre 1962. Pendant les évènements de mai 1968, il aura une attitude modératrice face au Chef de l'Etat, plus enclin à une politique de fermeté.

Il est élu à la présidence de la République le 20 juin 1962 par 58,21% des suffrages exprimés face à Alain Poher*, alors président du Sénat et représentant le centre. Il est à noter que Jacques Duclos*, présenté par le PCF, recueille au premier tour 21,3% alors que le socialiste Gaston Defferre* peine à rassembler 5% des exprimés. J. Duclos, au second tour, demande à ses électeurs de s'abstenir, G. Pompidou et A. Poher étant, d'après lui, "bonnet blanc et blanc bonnet."

"Je maintiendrai" avait déclaré Georges Pompidou, à peine élu. (1) Il sera en effet présent sans tous les domaines de la vie politique, ainsi que le remarque René Rémond: "... il imprime à la fonction présidentielle un tour plus directif qu'au temps du Général. Si la conjonction de circonstances exceptionnelles avec la personnalité hors du commun de de Gaulle avait déjà rompu l'équilibre défini par le texte de 1958 entre les deux fonctions, c'est de la présidence Pompidou que datent le basculement et l'étroite subordination de Matignon à l'Elysée." (2)  

Le nouveau président nomme Jacques Chaban Delmas Premier Ministre. Ce dernier s'entoure de gens proches de la sociale démocratie, tels Jacques Delors* ou Simon Nora*, les deux inspirateurs, voire les rédacteurs du discours d'investiture de J. Chaban Delmas sur "la Nouvelle Société*" en septembre 1969. Ce qui n'est pas vraiment du goût du président et de l'aile la plus droitière de l'UDR.

Après la secousse de mai 68, il s'agit de faire repartir "la machine". Laquelle ne demande que cela. Le président Pompidou accélère les projets conçus pendant le septennat précédent: Concorde, Ariane, le TGV ou Airbus. Il y a peu de chômage, mais les salaires restent relativement faibles. Au moment des élections législatives de 1973, les syndicats revendiquent un SMIC à ... 1000 francs! La période est particulièrement faste pour la France et les français qui voient leur niveau de vie augmenter de 25%.

Le président Pompidou engage des négociations avec le gouvernement britannique afin d'accélérer le processus d'adhésion au sein de la CEE. Adhésion qui sera acceptée le 23 juin 1971 par les 6 membres de la CEE. Le 23 avril 1972, en répondant "oui" au référendum organisé par le président à plus de 68 % des suffrages exprimés (mais avec 40 % d'abstentions), les français actent l'arrivée du Royaume Uni au sein de la CEE, mais aussi celles de l'Irlande et du Danemark.

Il essaiera d'instaurer le quinquennat, mais reculera devant une majorité de députés et de sénateurs.

Sur le plan de la politique internationale, il suivra la politique gaullienne de bonnes relations avec l'ensemble des Etats, y compris communistes: voyages en Chine Populaire en 1973 et en Union Soviétique en 1974.

Le président Pompidou et son épouse étaient très férus d'art moderne. Madame Pompidou entreprit de réaménager le palais de l'Elysée en se faisant aider par des designers contemporains tels Yaacov Agam* ou Pierre Paulin*. Il décide la création, au coeur de Paris, d'un musée d'art moderne adossé à une grande bibliothèque: le Centre National d'Art et de Culture*. Le bâtiment, aujourd'hui  figure incontournable du "paysage" parisien, fut à cette époque largement décrié et critiqué.

La mésentente entre le Président et son Premier Ministre aboutit au renvoi de ce dernier le 5 juillet 1972. " Le désaccord porte en fait sur la conception de la société. Pour simplifier, de manière peut-être excessive, on peut admettre que, sous l'influence de Pierre Nora ou de Jacques Delors, le Premier Ministre s'en fait une conception proche de celle de la gauche réformiste. (...) En revanche, le chef de l'Etat a du problème une approche nettement plus conservatrice. (...) En d'autres termes, Jacques Chaban Delmas n'a pas la majorité de sa politique et, par tempérament personnel, il ne parait guère décidé à faire la politique de sa majorité." (3) 
Il est alors remplacé par Pierre Messmer.* L'UDR et ses alliés centristes  gagnent les législatives de mars 1973, mais d'une courte tête, même si en nombre de sièges, la victoire est large. Notons au passage que le PCF obtient 21,3% des exprimés et le PS 18,9%.

La loi du 3 janvier 1973 modifie les statuts de la Banque de France, laquelle n'a plus le droit de prêter à l'Etat mais uniquement aux banques. Cette loi faite à l'origine pour éviter d'avoir trop recours à "la planche à billets" et éviter ainsi l'inflation, cette loi donc fait actuellement sentir ses effets particulièrement néfastes puisque l'Etat est obligé d'emprunter auprès des banques privées à des taux scandaleusement élevés. C'est sans doute un peu plus compliqué, mais fondamentalement, c'est de cela qu'il s'agit.

Le 6 octobre 1973, suite à une attaque surprise des armées égyptiennes et syriennes contre Israël, commence la guerre du Kippour. Elle durera trois semaines et débouchera sur une victoire des armées de l'Etat hébreu. Avec pour conséquence immédiate, une augmentation de 70% du pétrole décidée par les pays de l'OPEP: en un an l'or noir passe de 3 $ le baril à 12 $. La crise économique s'impose alors dans les économies mondiales pour plusieurs années.

Le Président Pompidou meurt le 2 avril 1974, suite à la "maladie de Waldenström". L'immense majorité des français ignorait tout de la maladie du Président, même si son aspect physique soulevait bien des interrogations.

"Georges Pompidou a enraciné les institutions. L'histoire retiendra surtout son grand dessin modernisateur; prenant le relais du général de Gaulle, il a imprimé une impulsion décisive à la transformation de l'économie: après la modernisation de l'agriculture qui a été le fait des agriculteurs eux-mêmes, il a accéléré l'industrialisation. Il a contribué à faire de la France l'une des grandes nations productrices et l'une des premières puissances exportatrices: il l'a hissé dans le peloton de tête, avec les Etats-Unis, l'URSS, le Japon et l'Allemagne fédérale, passant devant la Grande Bretagne qui fut si longtemps le modèle envié de nation industrielle et commerçante." (4)


Valéry Giscard d'Estaing: né en 1926. Président du 27 mai 1974 au 21 mai 1981.

Valéry Giscard d'Estaing
Valéry Giscard d'Estaing, surnommé VGE, est issue de la haute bourgeoisie française. Elève très brillant (bac philo et mathématiques à 16 ans!!!), il est diplômé de l'école Polytechnique et de l'ENA. Après ses études il intègre le corps de l'Inspection Générale des Finances.

Dès janvier 1959, il accède aux fonctions ministérielles: d'abord secrétaire d'Etat aux finances, puis en janvier 1962, ministres des finances. Evincé du ministère en 1966, il est de plus en plus critique vis à vis du pouvoir du général de Gaulle ( il dénonce "l'exercice solitaire du pouvoir") et appelle à voter "non" au référendum d'avril 1969. 
Il soutiendra Georges Pompidou qui en fera son ministre des finances. Parallèlement, il est le président des Républicains Indépendants, parti qui se montrera très critique vis à vis de l'UDR, alors sous les feux de l'actualité pour plusieurs affaires compromettantes. Michel Poniatowski*, adjoint de VGE, parle alors "des copains et des coquins".

Le 19 mai 1974, il est élu avec 50,81% des suffrages exprimés, devançant François Mitterrand d'un peu plus de 400 000 voix. Au premier tour, il avait distancé Jacques Chaban Delmas grâce à une mauvaise campagne de ce dernier, mais aussi grâce au soutien d'une partie non négligeable de l'UDR, emmenée par Jacques Chirac. Au cours du débat qui l'oppose au candidat socialiste entre les deux tours, VGE aura cette répartie célèbre: "Monsieur Mitterrand, vous n'avez pas le monopole du coeur."

Le nouveau Président affirme en septembre 1974 que "la France doit devenir un immense chantier de réformes", l'objectif étant "la société libérale avancée."

Il nomme Jacques Chirac Premier Ministre. L'entente entre ces deux politiques aux tempéraments et aux ambitions contraires ne sera jamais ni effective ni sincère. 
Néanmoins, dès le début du septennat, des réformes de fond seront mises en oeuvre:
- la majorité civile est fixée à dix huit ans;
-
création d'un secrétariat d'Etat à la condition féminine confié à Françoise Giroud*;

- vote de la loi autorisant l'interruption volontaire de grossesse (IVG), dite loi Veil, du nom de Simone Veil* alors ministre de la santé. Chacun se souvient de la violence et de la bassesse des attaques dont cette femme courageuse a été victime. Comme l'écrit René Rémond: "Catholiques intégristes et conservateurs poursuivront Simone Veil de leur vindicte." (5)
- mise en place du divorce par consentement mutuel;
-
saisine du Conseil Constitutionnel par 60 députés ou sénateurs.

VGE est un européen convaincu. Il instaure le Conseil Européen avec le soutien de Helmutt Schmidt, le chancelier allemand. Il signe l'accord instituant le Système Monétaire Européen en 1978 afin de stabiliser les monnaies européennes. En 1979, sera créé l'ECU, précurseur de l'Euro.

Il sera le premier président français à se rendre en Algérie pour une visite officielle en avril 1975. Et il renouvellera les accords de Lomé en faveur des pays du tiers monde.

Tout de suite après l'invasion de l'Afghanistan par les forces soviétiques, il se rend à Varsovie pour y rencontrer Léonid Brejnev*. Démarche sans doute pleine de bonnes intentions mais qui n'aboutira à rien, sinon à permettre à François Mitterrand d'affubler le président français du surnom de "petit télégraphiste de Moscou".

La situation économique ne s'améliore pas: au contraire, le chômage augmente: plus de 900 000 fin 1975, tout comme l'inflation: 11,7% la même année. Même si Jacques Chirac affirme voir "le bout du tunnel".

Ce dernier démissionne avec fracas à l'été 1976. Il est aussitôt remplacé par Raymond Barre*, présenté par le Président comme étant "le meilleur économiste de France." Le nouveau chef du gouvernement ("un esprit carré dans un corps rond" se définit-il lui-même) lance aussitôt un plan d'austérité qui ne donne que peu de résultats et n'enraye en aucune façon le chômage et l'inflation.

Le RPR, créé par Jacques Chirac le 5 décembre 1976, agit plus en adversaire qu'en allié du gouvernement: la guérilla est quasi incessante et le procès, sur la forme comme sur le fond, permanent: "A la société libérale, moderne et pluraliste de Giscard d'Estaing, Chirac opposait une société de volonté." (6)

Les élections municipales de 1977 verront la gauche s'emparer de plus de 150 villes de 30 000 habitants et plus. Jacques Chirac devient maire de Paris en battant le candidat du Président, Michel d'Ornano.

Les élections législatives de mars 1978 verront la victoire de l'alliance RPR - UDF, devançant d'une courte tête en voix l'alliance PS - PC.

Lors de l'élection du Parlement européen (pour la première fois au suffrage universel), l'UDF de VGE arrive largement en tête (27,61%) suivi du PS (23,53), du PCF 20,52%), puis du RPR (16,31%).

Pour autant, le Président de la République, ne convainc pas. En plus de résultats économiques pour le moins mauvais, sa façon de gouverner suscite bien des interrogations. Il veut "faire peuple" en jouant de l'accordéon ou en s'invitant dans des familles de "français moyens" ou en disputant un match de foot ou bien encore en invitant des éboueurs à prendre leur petit déjeuner avec lui à l'Elysée. Sans convaincre vraiment. A cela, il faut ajouter une révélation, preuves à l'appui, du Canard Enchainé*: le Président a reçu en cadeau de la part de JB Bokassa, empereur de Centrafrique, à deux reprises des diamants de valeur. Dans la réalité, les diamants sont de médiocre qualité et n'ont pas la valeur annoncée par le journal satirique. Quelques années plus tard, la vérité sera établie à ce sujet. Sauf que VGE oppose un silence méprisant, silence interprété comme de l'arrogance et une preuve de culpabilité. Cette affaire a certainement été un des éléments de la défaite de VGE en mai 1981.

Il est le favori des sondages jusqu'en février 1981 qui le donnent gagnant quelque soit son adversaire de gauche, François Mitterrand ou Michel Rocard. A l'issue du premier tour, il est en tête (28,32%), devant F. Mitterrand (25,85%), Jacques Chirac (18%) et Georges Marchais (15,35%). Le président du RPR déclare qu'il votera pour VGE "à titre personnel", mais ne donne pas de consigne de vote à ses électeurs. 
Au second tour, le 10 mai 1981, le Président Giscard d'Estaing est battu par le candidat socialiste: 48,24% contre 51,76%.

"Le successeur de Georges Pompidou avait confondu politique d'ouverture et anesthésie des idées. Il s'en était rendu compte vers la fin de son septennat, mais un peu tard. (...) Pour Valéry Giscard d'Estaing, l'échec est cinglant, et l'homme trahira une certaine émotion lors de ses adieux télévisés aux français. A son image: emphatique, mais non sans allure. (...) Réformateur sincère, il avait oublié qu'il avait été élu en 1974 sur un choix de société et contre le programme commun, et qu'il lui fallait d'abord fortifier son assise électorale, avant de tenter de l'élargir." (7)

* clic sur le lien.

(1) in "les Présidents de 1870 à nos jours", de Raphaël Piastra, éditions Eyrolles, page 131.
(2) in "le siècle dernier, 1918 - 2002", de René Rémond, éditions Librairie Arthème Fayard, page 733.
(3) in "la France de l'expansion, tome 2: l'apogée Pompidou (1969 - 1974)" de Serge Berstein et Jean Pierre Rioux, éditions du Seuil, collection Histoire, page 71
(4) in "le siècle dernier", page 759.
(5) ibid page 781.
(6) in "Histoire politique de la France depuis 1945" (10 ème édition) de Jean-Jacques Becker, éditions Armand Colin, page 184.
(7) in "Histoire politique de la V ème République" de Arnaud Teyssier, éditions Perrin, collection Tempus, pages 350 - 351.

mardi 7 août 2012

Les Présidents de la République: 7ème partie (2/2): 1965 - 1969.

Charles de Gaulle

Charles de Gaulle a donc été réélu à la faveur d'un second tour le 19 décembre 1965 avec un peu plus de 55% des suffrages exprimés, la participation étant de 84,40%. Le ballottage a surpris, de Gaulle le premier. Le 8 décembre 1965, lors du Conseil des Ministres, il déclare: "on a vu les résultats. Je pensais qu'ils seraient meilleurs. J'avais tort."(1)

Il a mené à bien la décolonisation et mis en place des institutions solides. Il pense avoir les coudées franches pour mener la politique nécessaire à la restauration de la place de la France dans le monde: une politique étrangère et une politique de défense indépendantes des "deux grands", USA et URSS; une politique européenne qui laisse à chaque Etat son entière souveraineté tout en favorisant les coopérations économiques et industrielles; s'il ne dédaigne nullement la politique intérieure, il la laisse cependant aux bons soins de Georges Pompidou*, reconduit dans ses fonctions de Premier Ministre le 8 janvier 1966. Il faut noter que Valéry Giscard d'Estaing n'est pas reconduit au ministère des finances, ce qui ne sera pas sans conséquences lors du référendum d'avril 1969.

La politique étrangère.

Elle fait partie de ce que Jacques Chaban-Delmas* avait appelé le "domaine réservé" du chef de l'Etat. Et, effectivement, le président de Gaulle prend en main ce qu'il considère comme étant l'axe essentiel d'une bonne politique: "C'est parce que nous ne sommes plus une grande puissance qu'il nous faut une grande politique, parce que, si nous n'avons pas une grande politique, comme nous ne sommes plus une grande puissance, nous ne serons plus rien." (2)

Comme nous l'avons rappelé précédemment, il n'a jamais manqué aux USA dans les grands moments de tension. Pour autant, il tient à marquer sa différence et cela de façon parfois brutale.

Ainsi, lors du conflit vietnamien, il condamne sans ambiguïté l'intervention américaine. Le désaccord remonte en réalité en août 1963, quand le chef de l'Etat avait déclaré qu'une intervention militaire étrangère ne pouvait régler le conflit entre les deux Vietnam. Alors que les combats montent en intensité, de Gaulle se rend au Cambodge, invité par le roi Sihanouk.* Le 1er septembre 1966, il prononce alors à Phnom-Penh un discours resté fameux où il réaffirme avec force la position de la France: "Et bien, la France considère que les combats qui ravagent l'Indochine n'apportent, par eux-mêmes et eux non plus, aucune issue....Bref, pour longue et dure que doive être l'épreuve, la France tient pour certain qu'elle n'aura pas de solution militaire... Au contraire, en prenant une voie aussi conforme au génie de l'Occident, quelle audience les Etats-Unis retrouveraient-ils d'un bout à l'autre du monde et quelle chance recouvrerait la paix sur place et partout ailleurs! En tout cas, faute d'en venir là, aucune médiation n'offrira une perspective de succès et c'est pourquoi la France, pour sa part, n'a jamais pensé et ne pense pas à en proposer aucune." (3) Après avoir propagé le chaos dans toute la péninsule indochinoise, les Etats-Unis quitteront le Vietnam en 1975, défaits et affaiblis, sans avoir réussi à empêcher les forces communistes d'y prendre le pouvoir partout.

L'idée de l'indépendance de la France vis à vis des "grands" a toujours été une des priorité du président français, sinon la priorité. La place de la France au sein de l'OTAN* se pose dès son accession à la présidence. Le traité instituant l'OTAN (Organisation du Traité de l'Atlantique Nord) a été signé le 4 avril 1949 par les USA, la Grande Bretagne, la Belgique, le Canada, le Luxembourg, les Pays Bas et la France dans le but d'assurer la sécurité commune de ces Etats face à l'URSS et ses satellites. Le siège politique se trouve à Paris à partir de 1952 et l'Etat Major à Rocquencourt dans les Yvelines. La France fait partie, comme tous les autres Etats, du commandement intégré de l'alliance. En réalité, les américains exercent quasiment seuls les divers commandements. Dès son retour à la tête de l'Etat, de Gaulle, après avoir réclamé d'être traité sur un même pied d'égalité avec les USA, ce qui lui a été refusé, prend ses distances et refuse en 1959 de laisser des armes nucléaires étrangères sur le territoire français. La crise culmine en 1965 quand la France se retire du commandement intégré de l'OTAN. Mais sans toutefois se retirer de l'organisation elle-même. Par parenthèse, il a été reproché au président Sarkozy d'avoir "réintégré" l'OTAN, ce qui constitue une grossière erreur, la France ne l'ayant jamais quittée. Une des conséquences de la décision du président de Gaulle a été l'évacuation immédiate des bases américaines installées sur notre territoire ainsi que le déménagement des sièges politiques et militaires en Belgique. En France, mis à part les gaullistes et les communistes, les partis politiques s'opposent à ce retrait, la FGDS, sous la houlette de Guy Mollet, allant jusqu'à déposer une motion de censure!!!

Parallèlement à cette politique quelque peu agressive à l'égard de ses alliés, C. de Gaulle opère un rapprochement avec les pays communistes. La France reconnait le gouvernement de Mao Zédong en Janvier 1964. Ce n'est pas une première pour un pays occidental, mais surprend quand même.

Comme le souligne Jean Lacouture dans son ouvrage, de Gaulle n'a pas de sympathie particulière pour l'URSS : "si bien retrouvée qu'il ne l'appellera jamais que du nom qu'elle portait sous les tsars - le vocable Union Soviétique ne lui échappant que par mégarde." (4), d'autant que l'entrevue orageuse avec Staline en 1944 avait fortement irrité le chef de la France Libre. Même s'il est vrai qu'il l'a souvent utilisée, ce n'est pas lui qui a inventé l'expression "de l'Atlantique à l'Oural" pour parler de l'Europe. Il développe donc une politique de concertation et de coopération, non seulement avec l'URSS, mais aussi avec tous les pays qui lui sont rattachés. En juin 1966, il est reçu en URSS avec beaucoup d'égards. Des programmes culturels et économiques sont mis en place et perdureront, même si des crises comme l'intervention militaire soviétique en Tchécoslovaquie portent des coups sévères à l'entente franco soviétique. Cette politique aura cependant permis à la France de se poser en acteur majeur sur la scène internationale: l'intransigeance vis à vis de l'URSS se double d'une intransigeance identique par rapport à l'allié américain. L'indépendance de la France, selon la vision de Charles de Gaulle, est assurée et assumée.

Le conflit entre Israël et les pays arabes en juin 1967 donne au président français l'occasion de préciser sa pensée par rapport à l'Etat hébreu et sa politique, ce qui n'améliorera point les relations avec les USA. Au cours d'une conférence de presse donnée à Paris le 27 novembre 1967, soit plus de 5 mois après la guerre dite des "six jours", le chef de l'Etat enjoint Israël à rendre les territoires conquis en juin. Mais dans cette conférence, de Gaulle déclare: "Et certains mêmes redoutaient que les Juifs jusqu’alors dispersés et qui étaient restés ce qu’ils avaient été de tout temps c’est-à-dire un peuple d’élite sûr de lui-même et dominateur n’en viennent une fois qu’ils seraient rassemblés dans le site de leur ancienne grandeur, n’en vienne à changer en ambition ardente et conquérante les souhaits très émouvants qu’ils formaient depuis 19 siècles : l’an prochain à Jérusalem !" Ce qui va soulever des polémiques sans fin, y compris en France. D'autant que non seulement, il condamne l'agressivité israélienne, mais il stoppe aussi toutes les livraisons d'armes. En affirmant au cours de cette même conférence: "Maintenant, il organise sur les territoires qu’il a pris l’occupation qui ne peut aller sans oppression, répression, expulsion. Et s’y manifeste contre lui la résistance qu’à son tour il qualifie de terrorisme", il "prédit" en quelque sorte ce que sera le devenir de cette région, devenir devenu réalité qui, hélas, perdure encore aujourd'hui.

Le 24 juillet 1967, à Québec, le président de Gaulle prononce un discours et lance: "Vive le Québec libre." On imagine sans mal les réactions canadiennes à ce discours d'autant que les indépendantistes québecois, même minoritaires, sont plutôt actifs. Il écourte sa visite et les relations franco canadiennes ne reprendront vraiment qu'après la démission du président français.  En mai 1963, dans une de ses conversations avec Alain Peyrefitte, de Gaulle déclare: "Le Canada français est en pleine évolution et en plein développement. Un jour ou l'autre, ils se sépareront du Canada anglais parce qu'il n'est pas dans la nature des choses que les Français du Canada vivent éternellement sous la domination des Anglais. (...) Je crois bien qu'il y aura une République française du Canada." (5) Pour autant, la question reste entière sur la signification politique de ce "vive le Québec libre", les historiens se partageant entre une "préméditation" et improvisation spontanée.

La politique européenne.

Elle est marquée principalement par le refus du Chef de l'Etat de laisser la Grande Bretagne rentrer dans la Communauté Européenne. En effet, il considère qu'elle serait "le sous marin" des USA au sein de la CE. Il est vrai aussi qu'à l'origine, les britanniques n'acceptaient d'adhérer qu'à la condition que la CE se transforme en une grande zone de libre échange. Sans compter que l'opinion publique anglaise n'était sans doute pas d'un grand enthousiasme, comme l'écrit Raymond Aron après une visite à Londres en 1961: "Les Britanniques ne souhaitaient pas de tout coeur participer à la Communauté Européenne, ils détestaient d'en être exclus". Plus loin, il poursuit: "Les Cinq ne rompirent pas avec Paris parce que notre président les avaient traité cavalièrement. Au fond d'eux mêmes, ils n'ignoraient pas que la candidature de Londres n'était pas soutenue par un fort mouvement d'opinion." (4)

Parallèlement, il engage un bras de fer avec la Commission Européenne au sujet de la modification de la Politique Agricole Commune (PAC), mais aussi, mais surtout de la modification de la règle de l'unanimité au profit de la règle majoritaire dans les prises de décision. Pendant six mois, de juillet 1965 à janvier 1966, la France ne siègera pas au Conseil des ministres de la CE, ("politique de la chaise vide") ce qui aura pour effet de bloquer la moindre décision. La France aura gain de cause par la signature du compromis de Luxembourg: l'Europe des Patries chère au président de Gaulle aura eu raison de l'Europe supranationale.

La politique française.

L'économie français est en pleine expansion: elle a su profiter à plein du Plan Marshall* au début des années 50 et l'Etat aide puissamment l'industrie,  l'agriculture, mais aussi mène des politiques de recherche efficaces: industries nucléaire et spatiale entre autres. La politique économique menée est alors mi dirigiste, mi libérale: si l'Etat contrôle les finances, organise le plan ("l'ardente obligation du plan"*, selon de Gaulle), il développe le libre échange ou encourage les exportations. Mais cela n'empêche pas une montée de l'inflation et l'émergence du chômage. Ce qui amènera le ministre des finances, Valéry Giscard d'Estaing, à lancer un plan de rigueur.

Plusieurs conflits sociaux majeurs éclateront pendant cette période, dont la grande grève des mineurs de 1963. "Charlot des sous" sera un des slogans préférés des grévistes et des manifestants.

Les élections législatives de mars 1967 sonnent comme un coup de semonce: en effet la majorité qui soutient le gouvernement ne dispose que d'une seule voix d'avance sur les forces de gauche!

Les évènements de mai 1968 éclatent alors que personne ne s'y attendait. Parti de contestations estudiantines, les syndicats se joignent au mouvement, suivi par une grande partie des intellectuels. Grève générale, barricades à Paris et dans les grandes villes, blocage de la vie économique... bref, tout semble réuni pour faire tomber le pouvoir gaulliste. Mais de Gaulle dans un discours radio diffusé le 30 mai 1968 dissous l'Assemblée Nationale et reprend la main. Les élections donnent une majorité nette aux partis présidentiels.

Pour autant, Charles de Gaulle est atteint: c'est ce qu'écrit Alain Peyrefitte après un entretien avec le général le 14 juin au cours duquel il lui déclare:" Mais il ne faudra pas refuser d'entendre ce qui a pu s'exprimer au cours de ce mois. (...) Sinon, un jour tout finira pas basculer et nous n'aurons gagné qu'une victoire à la Pyrrhus. Vous pensez bien que ce mois de mai ne s'effacera pas si tôt que ça de l'histoire de France." Et Peyrefitte d'écrire: "Je crois bien deviner qu'il a perdu quelque chose de sa confiance en lui-même." (6)

Maurice Couve de Murville* succède à Georges Pompidou à la tête du gouvernement. Il s'agit de mettre en oeuvre certaines réformes, dont celle de l'Université. D'après René Rémond, de Gaulle y est plutôt favorable: "de Gaulle penche plutôt du côté des réformes: il a soutenu Edar Faure. Il croit le moment venu de faire de la participation la règle de la vie collective." (7)

Le chef de l'Etat décide de changer en profondeur les institutions: réforme du Sénat, ce dernier fusionnant avec le Conseil Economique et Social et en y associant des élus locaux et des représentants d'organisations professionnelles: c'est la décentralisation ainsi qu'il l'avait annoncé à Lyon le 24 mars 1968: "Au contraire, ce sont les activités régionales qui apparaissent comme les ressorts de sa puissance économique de demain." (8)

Il décide donc d'organiser un référendum qui devra avaliser cette réforme, malgré les risques de rejet. Car la classe politique y est plutôt hostile. Y compris Valéry Giscard d'Etaing qui appelle à voter "non". Sans doute une conséquence de son éviction du gouvernement en 1967, mais plus sûrement l'envie de la classe politique dans son ensemble de tourner la page Charles de Gaulle. D'autant que Georges Pompidou, à Rome, en janvier 1969, déclare qu'il sera candidat à la présidence. Même s'il affirme "qu'il n'est pas pressé", cette déclaration laisse entendre qu'il n'y aura pas de vide si de Gaulle venait à quitter l'Elysée. 

Le 29 avril 1969, le référendum sur la réforme du Sénat et la régionalisation donne une majorité au non par 52,41 % des suffrages exprimés.

Le 30 avril, vers minuit, de Gaulle annonce par un communiqué laconique: "Je cesse d'exercer mes fonctions de président la République. Cette décision prend effet aujourd'hui à midi."

Le 9 novembre 1970, il meurt chez lui, à Colombey les Deux Eglises, d'une rupture d'anévrisme. Ainsi qu'il l'avait décidé dans son testament* écrit en 1952, ses obsèques furent d'une très grande simplicité.

Je laisse à René Rémond le soin de conclure ces deux billets consacrés à Charles de Gaulle. Tant il est vrai que je partage cette opinion: "Une poignée de français exceptée, le mot qu'on lui prête est plus vrai encore que du temps où il fut peut-être prononcé: tout le monde a été, est ou sera gaulliste - à une différence toutefois: le futur est aujourd'hui du présent. Qui aujourd'hui ne se réfère à sa pensée, ne se réclame de son exemple, les plus gaulliens n'étant pas nécessairement ceux qui furent les plus gaullistes? Le gaullisme ne définit plus un parti, ne spécifie plus un courant particulier: il est un élément du consensus national et ce n'est pas le moins des services rendus par Charles de Gaulle à la patrie que de l'avoir ajouté au patrimoine de souvenirs et de références qui constitue la mémoire collective et fonde l'identité nationale."


* clic vers le lien


(1) in "C'était de Gaulle", tome 2, de Alain Peyrefitte, Editions de Fallois fayard, page 607.
(2) entretien avec Philippe de Saint Robert en avril 1969 (extraits des Septennats interrompus, Laffont, 1975, page 18) in de Gaulle, le souverain, t. 3, de Jean Lacouture, éditions du Seuil, page 286.
(3) ibid, page 437(4) ibid page 382.
(4) in "Mémoires" de Raymond Aron, éditions Robert Laffont, pages 545 et 551.
(5) in "C'était de Gaulle", page 307.
(6) ibid page 584.
(7) in "le siècle dernier", de René Rémond, éditions Arthème Fayard, page 713.
(8) ibid, page 713.

dimanche 22 juillet 2012

Les Présidents de la République: 7ème partie (1/2): 1959 - 1965.


La V ème République nait sur les décombres de la IV ème. La France n'est pas passée loin de la guerre civile. Il n'est pas dans mon propos, en tout cas dans ce billet, de revenir sur la légalité ou l'illégalité du retour au pouvoir du général de Gaulle. Même si je pense qu'il n'a jamais été l'homme d'un coup d'état.* Mais c'est une réalité que son retour aux affaires signe une volonté nouvelle et affirmée de mettre en place une nouvelle constitution, permettant au gouvernement légitimement élu de gouverner sans être sous la menace de ce que de Gaulle appelait le "régime des partis".* Je consacrerai deux billets au premier Président de la V ème, tant cette partie de notre Histoire contemporaine me parait vaste et importante: la première concernera le premier septennat, jusqu'à l'élection de décembre 1965, la première au suffrage universel direct d'un Président de la République.

Charles de Gaulle
Charles de GAULLE: 1890 - 1970. Président du 8 janvier 1959 au 28 avril 1969.
Originaire d'une famille aisée, Charles de Gaulle intègre Saint Cyr en 1908; il est ensuite affecté dans un régiment placé sous les ordres du colonel Pétain. Blessé à trois reprises pendant la guerre, il reste prisonnier pendant deux années, malgré deux tentatives d'évasion. Pendant sa captivité, il organise des conférences, conférences qui contribueront à sa réputation de militaire intellectuel. Il est décoré de la Légion d'Honneur et de la Croix de Guerre en 1919. Il écrit plusieurs ouvrages: "la discorde chez l'ennemi" en 1924, "le fil de l'épée" en 1932 et "vers l'armée de métier" en 1934, pour ne citer que les plus connus. Il y énonce ses conceptions des nouvelles stratégies militaires et en particulier se fait l'ardent défenseur de l'arme blindée. En 1939, à la déclaration de guerre, il est commandant d'une unité de chars. Nommé général de brigade en mai 1940, il est brièvement sous secrétaire d'Etat à la guerre du gouvernement de Paul Reynaud. Refusant l'armistice demandé aux armées allemandes par le maréchal Pétain, il rejoint Londres le 17 juin 1940 d'où il organise et dirige la résistance. A la Libération, il dirige le gouvernement provisoire mais se retire en janvier 1946.

Le 1er novembre 1954 débute l'insurrection algérienne. Les gouvernements successifs se montrent incapables d'apporter la moindre ébauche de solutions. En Algérie, une partie de l'armée et les "pieds noirs" s'opposent à toute tentative de libéralisation du système politique sur le territoire algérien, accusée d'être la porte ouverte à l'indépendance. L'état-major sur place laisse planer la menace d'une intervention dans la capitale. Au terme de plusieurs jours d'intrigues, de manipulations et d'intoxications, le Président Coty fait appel au général de Gaulle. Ce dernier est investi Président du Conseil par l'Assemblée Nationale le 1er juin 1958. Il sera souvent reproché à de Gaulle, en particulier à gauche, d'être "arrivé au pouvoir dans les fourgons des militaires". Il n'en est rien selon lui. Ainsi, Alain Peyreffite rapporte les propos du général: "je n'ai été pour rien dans l'insurrection d'Alger. Je n'ai rien su de ce qui s'y préparait avant le 13 mai. (...) Mais je n'ai pas levé le petit doigt pour encourager le mouvement. Je l'ai même bloqué quand il a pris la tournure d'une opération militaire contre la métropole." (1)

Le 6 juin 1946, à Bayeux*, il avait exposé sa vision de ce que devrait être le gouvernement de la France, via une Constitution où le gouvernement gouverne, sous le contrôle du Parlement qui légifère, lequel Parlement ne serait plus soumis au jeu des partis politiques. Le 28 septembre 1958, la nouvelle Constitution, inspirée par ce discours, est adoptée par référendum par près de 80% des français. Le 21 décembre 1958, il est élu par les grands électeurs par 78% des suffrages. "Le premier des français est désormais le premier en France", déclare René Coty lors de la passation de pouvoirs le 8 janvier 1959.

Le nouveau président doit d'abord régler le "problème" algérien. Il a, entre autres, été élu pour cela. Le 16 septembre 1959, il propose l'autodétermination, c'est à dire le choix par les algériens, européens et musulmans confondus, entre trois possibilités: l'indépendance, l'intégration à la France ou un gouvernement autonome rattaché à la France. Ce qui n'est pas pour rassurer les partisans de l'Algérie française. Cette proposition est ratifiée par référendum le 8 janvier 1961 par 75% des votants (70% en Algérie). Le 22 avril 1961, quatre généraux, Salan, Challe, Zeller et Jouhaud, ("un quarteron de généraux en retraite", selon de Gaulle) déclenchent un putsch pour tenter de renverser de Gaulle, putsch qui échoue quatre jours plus tard. L'OAS*, créée en janvier 1961, organise attentats et assassinats, tant en métropole qu'en Algérie. A au moins cinq reprises, l'OAS essaiera d'assassiner le Président de la République, la tentative la plus connue étant celle dite du "Petit-Clamart*" le 22 août 1962.

Les accords d'Evian* sont signés le 18 mars 1962 entre le gouvernement français et la délégation du FLN algérien. L'Algérie devient un état indépendant le 5 juillet 1962.
La crise algérienne est donc terminée. Elle aura duré près de huit ans, avec son lot d'incompréhensions, de drames et de massacres. René Rémond les résume parfaitement: "La conclusion de ces huit années est bien éloignée des buts que se fixaient Pierre Mendès France et François MItterrand, bien différente aussi des intentions de Guy Mollet et de Robert Lacoste, et sans doute également des vues et des espérances du général de Gaulle en 1958: la France a dû amener le drapeau sur une terre où il flottait depuis cent trente-deux ans. C'est en effet l'une des toutes premières conquêtes coloniales de la France qui accède la dernière à l'indépendance: après l'Indochine, après les protectorats maghrébins, après l'Afrique noire qui est devenue indépendante, entre le retour du général de Gaulle et l'émancipation de l'Algérie." (2)

Le 1er Janvier 1960, le franc laisse place au "nouveau franc": c'est à dire que 100 "anciens francs" deviennent alors 1 "nouveau franc". C'est le "plan Rueff - Pinay*" conçu dès décembre 1958 pour combattre l'inflation et permettre le retour de la France dans la compétition économique mondiale. Ainsi, Jean Lacouture, dans sa fameuse et exceptionnelle trilogie, "de Gaulle", écrit-il: "Et, s'agissant de l'Europe, il venait de patronner la décision de libérer 90% des échanges avec ses partenaires européens qui donnait l'impulsion décisive à la mise en place du Marché Commun. Un de Gaulle libéral, socialement austère et "européen", voilà ce que les impératifs de la situation avaient fait du chef du gouvernement tripartite de 1944 - 1946, et du président du Rassemblement." (3)

Il mène à bien la décolonisation de l'Empire colonial, sans conflits majeurs, tout en gardant des liens étroits (sauf avec la Guinée) pour ne pas dire des liens de subordination de ces Etats nouvellement indépendants.

Bien qu'originellement hostile au traité de Rome* signé le 25 mars 1957 par le gouvernement de Guy Mollet, de Gaulle veille scrupuleusement à sa mise en oeuvre, sans en changer ni la lettre ni l'esprit. Pour autant, il rejette toute idée de supranationalité chère aux centristes du MRP qui démissionnent du gouvernement en mai 1962 pour protester contre la politique européenne du Président et rejoignent l'opposition. Aux présidentielles de 1965, Jean Lecanuet* sera leur représentant mettant ainsi le général de Gaulle en ballotage...

Pour de Gaulle, la France doit avoir l'entière maîtrise de sa politique. Il continue et amplifie la politique nucléaire initiée par la IV ème République, de façon à acquérir l'arme nucléaire sans être tributaire des USA. En février 1960, la première bombe atomique française explose dans le désert du Sahara.

Avec le chancelier allemand, Konrad Adenauer*, il entreprend la réconciliation franco allemande. Deux moments forts dans cette réconciliation: K. Adenauer reçu à la Boiserie, privilège jamais accordé à aucun homme d'Etat étranger; le traité de l'Elysée*, signé le 22 janvier 1963. Ce traité a jeté les bases d'une coopération forte entre les deux nations, même si le chancelier Ehrard, successeur de K. Adenauer, n'adhérait pas vraiment à ce traité. "Toutefois le chancelier Ehrard lorsqu'il succéda à Adenauer (octobre 1963), manifesta peu d'enthousiasme pour cette politique, préférant très nettement des liens étroits avec les Etats-Unis." (4) Un préambule ajouté au traité par les députés allemands lui en enlevait la substance initiale. Sans pour autant casser la dynamique de la réconciliation.

Parce qu'il trouvait l'Angleterre trop inféodée aux Etats-Unis, le Président de Gaulle s'opposera à son entrée dans le Marché Commun, bien que les cinq autres membres n'y soient pas opposés. Dans une conférence de presse, le 14 janvier 1963, il affirme: "Alors, c'est un autre Marché commun dont on devrait envisager la construction et qui verrait se poser à lui tous les problèmes de ses relations économiques avec une foule d'autres Etats, et d'abord avec les Etats Unis." (5)

En matière de politique étrangère, le Président de Gaulle applique le principe du "domaine réservé", principe qui sera repris et même amplifié par tous ses successeurs. Il s'appuie sur un principe: la France reconnait les Etats, et eux seuls, sans prendre en compte leurs régimes politiques. Il se rapproche donc des pays de l'Est, sans pour autant rompre avec les USA: ainsi, lors de la crise de Berlin* en 1961 (construction du Mur de séparation de la ville) et de la crise des missiles de Cuba*, en octobre 1962, il se rangera sans hésitation aux côtés des américains. Pour autant, il condamne leur soutien militaire aux dirigeants sud vietnamiens. Il reconnait la Chine communiste dès le 27 janvier 1964. En Afrique, il soutient les régimes en place. C'est à cette époque que nait réellement la "Francafique", chère à Jacques Foccart*.

Mais la grande affaire de ce premier septennat fut la décision de soumettre l'élection du Président de la République au suffrage universel direct. Il a été dit que l'attentat du Petit Clamart avait décidé le Président à changer la règle de l'élection présidentielle. Alain Peyrefitte affirme qu'il n'en est rien: "On l'a cru, on le croit toujours: c'est en réplique à l'attentat du Petit-Clamart du 22 août 1962 que le général aurait eu l'idée d'un référendum pour établir l'élection du Président au suffrage universel. Il faut dissiper cette légende. Quinze jours après le départ de cinq ministres MRP, il était bien décidé à brusquer cette réforme." (6). Il veut soumettre cette réforme par voie référendaire. Ce que ne prévoit pas la Constitution puisque son article 89 stipule que "l'initiative de la révision de la Constitution appartient concurremment au Président de la République sur proposition du Premier Ministre, et aux membres du Parlement. (...)  Le projet ou la proposition de révision doit être voté par les deux assemblées en termes identiques. La révision est définitive après avoir été approuvée par référendum."

Les parlementaires sont vent debout contre ce projet. De Gaulle, lui, s'appuie sur l'article 11 de cette même Constitution qui stipule: "le Président de la République, sur proposition du Gouvernement (...) peut soumettre au référendum tout projet de loi portant sur l'organisation des pouvoirs publics...) S'ensuit donc un conflit majeur entre le pouvoir et l'opposition, le Président du Sénat, Gaston Monnerville*, allant jusqu'à accuser Georges Pompidou de "forfaiture". Ce que le Président de Gaulle ne lui pardonnera jamais. 
On peut s'interroger sur le rude combat menée par quasiment tout les partis politiques, à l'exception de l'UNR-UDT. Jean Jacques Becker, et avec lui nombre d'historiens et de juristes, avance une explication pertinente: "La crise qui couvait entre de Gaulle et les forces politiques allait brutalement éclater pour deux raisons: une raison de fond, beaucoup de parlementaires estimaient que l'équilibre constitutionnel serait rompu par cette élection au suffrage universel en donnant une autorité excessive au chef de l'Etat et que c'était donc une évolution vers le pouvoir personnel, et une raison de forme: le choix de la procédure référendaire." (7)

Organisé le 28 octobre 1962, le "oui" l'emporte avec plus de 61% des suffrages et une abstention relativement faible de 22,7%. Les élections législatives qui suivront conforteront ce résultat: l'UNR-UDT et ses alliés Républicains Indépendants obtiennent la majorité absolue à l'Assemblée Nationale. Le "cartel du non" qui réunissait communistes, socialistes, radicaux et extrême droite sortait plus qu'affaibli de ces élections, avec nombre de personnalités battues dès le premier tour, comme Pierre Mendès France, Paul Reynaud et, déjà, Jean Marie Le Pen.

Le premier tour de l'élection présidentielle est prévu le 5 décembre 1965. C'est une première en France et qui passionne l'opinion publique: il y aura près de 85% de votants aux deux tours. Six candidats se disputent la faveur des électeurs: Charles de Gaulle; François Mitterrand représentant la gauche; Jean Lecanuet le centre et Jean Louiis Tixier-Vignancourt, avocat, secrétaire général adjoint à l’Information de l’État français du gouvernement de Vichy en 1940 et 1941, l'extrême droite. Pierre Marcilhacy, candidat libéral et Marcel Barbu, "candidat des chiens battus", selon sa propre expression. 
Pour la première fois, les candidats interviennent à la télévision. Chacun à sa manière. Jean Lecanuet, toutes dents blanches dehors, voulait donner l'image d'un homme jeune et nouveau, un peu à l'américaine; François Mitterrand, certes plus sobre, voulait aussi donner l'image de la modernité; quant au général, rentré très tard dans le vif de la campagne, il donna, entre les deux tours, trois entretiens à Michel Droit, entretiens qui contribuèrent à le rendre plus proche, moins distant. Jacques Faizant, dans un dessin resté célèbre, fait dire à Marianne, assise sur les genoux du général: "Et, bien!...Tu vois, gros bêta ! Tu m'aurais parlé comme ça plus tôt !.."

Rien ne laissait présager la mise en ballotage du Chef de l'Etat. Et pourtant ce dernier ne recueille "que" 44,65% des suffrages exprimés. On a souvent dit que c'était François Mitterrand qui avait provoqué ce ballotage. Il me semble que c'est plutôt Jean Lecanuet. Au second tour, ce dernier donna à ses électeurs la consigne de ne pas voter pour de Gaulle. Pourtant, 60% d'entre eux ne suivirent pas cette consigne. Le général de Gaulle fut élu au second tour avec 55,20% de suffrages exprimés. François Mitterrand pour qui l'extrême droite avait donné consigne de voter (5,20%) marquait par cette élection son arrivée aux premières places dans le monde politique français. Pour l'anecdote, il est à signaler que de Gaulle avait interdit à son ministre de l'intérieur, Roger Frey, de publier une photo qui aurait pu être gênante pour le candidat unique de la gauche, à savoir celle où  le maréchal Pétain en avril 1943 le décorait de la Francisque. Autre temps, autres moeurs!!!

Ainsi s'achevait le premier septennat de la V ème République. Commencé dans la douleur de la crise algérienne, il se terminait dans une sorte de banalité de la vie démocratique, à savoir une élection. Je laisse la conclusion de cette première partie à Arnaud Teyssier qui écrit dans son "histoire politique de la V ème République": "Certes le père fondateur est descendu parmi les hommes. Mais en s'exposant aux feux directs du jeu politique, en obtenant la ré-investiture du suffrage universel dans sa plénitude, loin de toute manipulation plébiscitaire, n'a t-il pas démontré la viabilité du régime qu'il a installé? Certes, de Gaulle se trouve quelque peu banalisé, mais le régime est entré avec lui dans les moeurs. Le général n'a d'ailleurs pas perdu son aura extraordinaire, comme il le montrera dans sa mort. Son ballotage a simplement facilité la tâche de ses successeurs." (8)

* clic vers le lien

(1) in "C'était de Gaulle", tome 1, de Alain Peyrefitte, éditions de Fallois Fayard, page 75
(2) in "le siècle dernier" de René Rémond, éditions Librairie Arthème Fayard, page 604.
(3) in "de Gaulle, tome 2: le politique" de Jean Lacouture, édition du Seuil, page 678.
(4) in "histoire politique de la France depuis 1945" (10 ème édition) de Jean Jacques Becker, éditions Armand Colin, page 126.
(5) in "de Gaulle", tome 3: le souverain" de Jean Lacouture, éditions du Seuil, page 336.
(6) ibid "C'était de Gaulle", page 177
(7) ibid "histoire politique de la France depuis 1945", page 115.
(8) in ibid "Histoire politique de la Vème République", page 140.

15 jours en Chine ou le monumental en bandouilère (Suite 4)

  Le jardin d'été, à Pékin, relève, lui aussi, du monumental, même si ce monumental là se situe plutôt dans une certaine forme d'int...