mardi 10 janvier 2023

le pourquoi du comment des gens: la mystérieuse disparition du cruré de Châtonay

Dans les écoles de journalisme, pour faire la différence entre un événement et un non-événement, l'exemple suivant est souvent cité: si un chien mord un évêque, ce n'est pas un évènement. Par contre, si un évêque mord un chien, cela est un évènement.

En juillet 1906, la disparition d'un curé, l'abbé Delarue, personnage totalement inconnu, va passer du stade d'un non-événement banal à celui d'un événement pittoresque et rocambolesque, puis politique.

l'abbé Joseph DELARUE
Chatenay* est, aujourd'hui, un village de 246 habitants, à une trentaine de kilomètres de Chartres. En 1856, le village comptait 358 habitants. Autant dire, un village essentiellement agricole, sans histoires particulières.

L'abbé Delarue disparait à partir du 24 juillet 1906. La veille, il était à Paris pour régler certaines affaires et le lendemain, il descend du train à Étampes et récupère son vélo pour, en principe,  rentrer à Chatenay.
À partir de cette date, personne ne l'a revu à sa cure et c'est donc à partir de cet instant que le non-événement devient un événement.

Les premières recherches menées par la gendarmerie n'aboutissent à rien. Une hypothèse prend corps, celle de l'assassinat du curé par des malfaiteurs, nombreux dans cette région et à cette époque. Sauf que le cadavre supposé est introuvable. Conclusion générale: l'abbé Delarue a été assassiné et son cadavre enterré quelque part. 


En conséquence de quoi, le 24 septembre, deux mois jour pour jour après sa disparition, une messe est dite pour le salut de son âme en l'église de Chatenay. Deux cents personnes y assistaient à l'intérieur de la petite église du village et deux cents autres étaient à l'extérieur.


Le service funèbre à Châtenay. Le Journal, 25 septembre.

Mais, le même jour, à Bruxelles, un dénommé Drocourt déclare au commissariat: "« Je m’appelle Delarue Joseph Alfred né à Ymonville en 1871, ancien curé de Châtenay. J’ai quitté la France en compagnie d’une nommée Frémont Marie et nous habitons Saint-Gilles, rue de Constantinople le n° 73. »(1)

Pendant ces deux mois de disparition de Delarue, que s'est-il passé pour que cela fasse les grands titres de la presse?

Le journal "le Petit Parisien"* qui, en 1902, tire 1 200 000 exemplaires journaliers, est le premier à révéler "l'affaire" dans un petit article le 31 juillet. Article qui très vite va faire la une sans que l'on sache vraiment pourquoi.
Toujours est-il que les autres quotidiens nationaux vont, à leur tour, s'intéresser à la disparition du curé.


Ainsi, "le Matin" qui, lui, tire à cette époque près de 700 000 exemplaires, embauche plus de trente personnes pour fouiller les champs, les forêts, les cours d'eau où Joseph Delarue était censé avoir disparu, en offrant une prime de 1000 francs à qui retrouverait le curé, "mort ou vif".

Bien sûr, les voyants, les sorciers, tout ce que la région compte de devins, de mages ou de détectives se précipitent avec leurs propositions ou leurs solutions.

 

L’Hindou Devah ramassant de la terre pour la flairer, sur la route d’Etampes à Chalo-Saint-Mars     
    

 

 

l'Hindou Devah  
 
Devah, un mage Hindou, trouve la bicyclette de Delarue et affirme qu'il a été assassiné, opinion partagé par un autre mage, convaincu du crime après l'immolation de quelques volailles...

Une hyène, sensée pouvoir sentir une dépouille à plus d'un mètre sous terre est même amenée sur place, mais bien évidemment sans aucun résultat.

 
Donc, le 24 septembre, l'abbé Delarue réapparait. Et bien sûr, c'est un tremblement autant médiatique que sociétal.

Médiatique parce que entre le 25 septembre et le 1er octobre, la réapparition du curé fait soixante fois la une des quinze principaux journaux français, mais aussi en Grande Bretagne et en Belgique.

 

Le Matin de Bruxelles, 25 septembre 1906.

En une de L’Aurore, 26 septembre 1906

 

Sociétal également: Joseph Delarue était prêtre et la femme avec qui il est parti, Marie Frémont, une ancienne novice devenue l'institutrice de l'école de Chatenay.
Pour les paroissiens, mais aussi pour la famille, c'est une blessure douloureuse: l'abbé a trahi ses engagements, ses serments. Que valent ses sermons, ses prières?

Le journal catholique "La Croix" n'y va pas par quatre chemins:

  
En une de La Croix, 26 septembre 1906. L’abbé, un « misérable ».

Cette affaire somme toute banale - l'abbé Delarue n'est pas le premier à commettre ce que l'église appelle le "péché de chair" - va prendre un tour politique inattendu avec l'intervention virulente des journaux anticléricaux.

N'oublions pas la loi de séparation des églises et le l'État a été votée un an auparavant et en application depuis sept mois. C'est à cette époque précise qu'ont lieu les inventaires des biens du clergé prévu par la loi.

L'abbé Delarue avait été bien évidemment opposé à ces inventaires et l'avait écrit au percepteur:
« Au nom des paroissiens, au nom des conseillers de fabrique comme en mon nom, je vais vous déclarer que nous adhérons entièrement aux sentiments et aux décisions du Souverain Pontife. Nous protestons donc de toute notre énergie contre la violence que nous avons à subir et fièrement nous en appelons au jugement de Dieu."

 Quelques unes et caricatures des anticléricaux:






Ainsi, le journal "la calotte" écrit dans son édition du 30 septembre 1906: "La Calotte a un flair qui ne ressemble en rien à celui qui illustra celui du général Mercier. Dès le jour ou le curé Delarue disparut, nous émettions l'avis qu'il devait être en quelque coin, gai et dispos, filant le parfait amour avec une paroissienne. (...)
Décidément, doigt de dieu, tu vieillis! Ne pouvais-tu, d'un signe, indiquer au desservant de Chatenay que le mort (?) pour lequel il priait était vivant - bien vivant - en Belgique? Un ridicule t'eut été épargné. Mais tu ne les comptes plus."

Le journal "la Lanterne", tout aussi anticlérical, mais moins virulent, titre le 26 septembre 1906: "l'abbé Delarue retrouvé à Bruxelles. Galante escapade d'in prêtre et d'une religieuse sécularisée."

  

Le journal catholique La Croix, dans son édition du 28 septembre, n'est pas tendre avec J. Delarue: "les mémoires du défroqué: s'il est impossible aujourd'hui de douter de l'identité de l'abbé Delarue, en revanche, on peut affirmer que ses prétendues mémoires, publiées par Le Matin, sont une oeuvre de haute fantaisie. Jamais un prêtre, défroqué ou non, n'a pu tenir le ridicule langage que lui prête le journaliste. (...) 
L'abbé Delarue qui déclare avoir conservé la foi ne peut oublier qu'il est prêtre pour l'éternité, qu'en jetant le froc aux orties, il est doublement infidèle à son sacerdoce et à ses engagements.
Le 30 septembre, le quotidien persiste: C'est fini, il est bien mort le curé de Chatonay. Il n'a pas été assassiné, il s'est suicidé. (...) 
Ces bons vivants. Quels tapages ils mènent autour du scandale. Il y a les tartuffes, secrètement heureux d'une chute qui rassure leurs scrupules et console leur tare, mais qui s'indignent bruyamment. (...) 
Il y a les cyniques: ceux-là ricanent et se gaudissent bruyamment. (...) Et tout cela fait un vacarme énorme autour de l'aventure d'un homme qui n'a violé aucune loi de son pays, qui n'a commis ni un crime ni un délit, ni une simple contravention passible d'aucune peine légale. Seulement cet homme est un curé."
 
Marie Frémont et Joseph Delarue publieront, via Le Matin, un livre où ils livrent leur version de leur histoire. Ils avaient besoin d'argent et le journal leur a payé de quoi subsister un certain temps.
 


Mais Delarue est un faible et en plus, il a des scrupules sinon des remords. Sous l'influence pernicieuse de son directeur de conscience, il quitte Marie, reprend sa soutane et fuit dans un monastère espagnol d'où il s'évadera quelques mois plus tard.
Il s'engagera dès le début de la guerre comme brancardier, sera blessé, retourne au front puis se marie civilement en 1917 avec une employée de la Banque de France dont il aura un fils. Il meurt en 1963.  

Marie Frémont, elle, sera reccueillie par Théodore Botrel*, le barde breton; en Bretagne. Elle épousera un autre breton en 1909. Elle meurt en 1964 et Jeanne, leur fille en 1989.
 

Chacun pourrait trouver cette histoire quelque peu rocambolesque. Elle n'est pourtant qu'une histoire banale, classique, celle d'un amour entre un homme et une femme que les lois d'airain de l'église et de la religion ont séparé. 

Cela aurait pu, aurait dû rester une affaire locale.

Sauf qu'un quotidien, en mal d'audience, l'a délibérément monté comme un évènement.

C'est ce qu'on appelle une construction médiatique: partir de rien, d'un non évènement et fabriquer une histoire avec ce qu'il faut de suspenses, de mystères, de coups fourrés pour en faire un évènement et tenir le lecteur en haleine afin d'en faire le spectateur impatient de connaitre la suite.


En pleine période des inventaires, les journaux anticléricaux s'en sont donnés à coeur joie. La presse catholique n'a pas été en reste pour leur répondre. Caricatures, insultes, invectives ont occupé quelques semaines leurs colonnes. 

Il est à noter que la classe politique n'a que très peu réagit. La droite dénonce un complot pour déconsidérer l'église catholique, mais sans conviction.


Puis, cette affaire n'a plus intéressé personne et, naturellement, elle est retombée dans l'oubli. 

Comme toutes les constructions médiatiques.






 

(1) in https://www.histoire-genealogie.com/La-resurrection-du-cure-de-Chatenay

 


Pour écrie ce billet je me suis référé aux lien suivants:
 

 https://www.lechorepublicain.fr/auneau-bleury-saint-symphorien-28700/faits-divers/la-mysterieuse-disparition-de-labbe-delarue-cure-de-chatenay-dans-le-canton-d-auneau_12563004/

 

https://www.histoire-genealogie.com/La-resurrection-du-cure-de-Chatenay

 

 http://www.christianlegac.com/2022/08/la-rocambolesque-affaire-du-cure-de-chatenay.html


https://www.cath.ch/newsf/le-cure-de-chatenay-a-disparu/


https://www.leparisien.fr/eure-et-loir-28/eure-et-loir-un-historien-reveille-le-fait-divers-oublie-de-la-disparition-du-cure-de-chatenay-01-10-2021-5XULPKDFENFJ5NFE6PG6W23SDE.php


https://livre.ciclic.fr/le-roman-vrai-du-cure-de-chatenay-1871-1914


https://www.lhistoire.fr/livres/la-faute-de-l%E2%80%99abb%C3%A9-delarue


https://www.retronews.fr/societe/chronique/2022/10/12/la-disparition-du-cure-du-chatenay


https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/serie-la-mysterieuse-disparition-du-cure-de-chatenay

1 commentaire:

  1. Et bien, quelle drôle d'histoire. Dans ma région, les bonnes du curé avaient de multiples fonctions et c'était sû. Merci.

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