dimanche 22 juillet 2012

Les Présidents de la République: 7ème partie (1/2): 1959 - 1965.


La V ème République nait sur les décombres de la IV ème. La France n'est pas passée loin de la guerre civile. Il n'est pas dans mon propos, en tout cas dans ce billet, de revenir sur la légalité ou l'illégalité du retour au pouvoir du général de Gaulle. Même si je pense qu'il n'a jamais été l'homme d'un coup d'état.* Mais c'est une réalité que son retour aux affaires signe une volonté nouvelle et affirmée de mettre en place une nouvelle constitution, permettant au gouvernement légitimement élu de gouverner sans être sous la menace de ce que de Gaulle appelait le "régime des partis".* Je consacrerai deux billets au premier Président de la V ème, tant cette partie de notre Histoire contemporaine me parait vaste et importante: la première concernera le premier septennat, jusqu'à l'élection de décembre 1965, la première au suffrage universel direct d'un Président de la République.

Charles de Gaulle
Charles de GAULLE: 1890 - 1970. Président du 8 janvier 1959 au 28 avril 1969.
Originaire d'une famille aisée, Charles de Gaulle intègre Saint Cyr en 1908; il est ensuite affecté dans un régiment placé sous les ordres du colonel Pétain. Blessé à trois reprises pendant la guerre, il reste prisonnier pendant deux années, malgré deux tentatives d'évasion. Pendant sa captivité, il organise des conférences, conférences qui contribueront à sa réputation de militaire intellectuel. Il est décoré de la Légion d'Honneur et de la Croix de Guerre en 1919. Il écrit plusieurs ouvrages: "la discorde chez l'ennemi" en 1924, "le fil de l'épée" en 1932 et "vers l'armée de métier" en 1934, pour ne citer que les plus connus. Il y énonce ses conceptions des nouvelles stratégies militaires et en particulier se fait l'ardent défenseur de l'arme blindée. En 1939, à la déclaration de guerre, il est commandant d'une unité de chars. Nommé général de brigade en mai 1940, il est brièvement sous secrétaire d'Etat à la guerre du gouvernement de Paul Reynaud. Refusant l'armistice demandé aux armées allemandes par le maréchal Pétain, il rejoint Londres le 17 juin 1940 d'où il organise et dirige la résistance. A la Libération, il dirige le gouvernement provisoire mais se retire en janvier 1946.

Le 1er novembre 1954 débute l'insurrection algérienne. Les gouvernements successifs se montrent incapables d'apporter la moindre ébauche de solutions. En Algérie, une partie de l'armée et les "pieds noirs" s'opposent à toute tentative de libéralisation du système politique sur le territoire algérien, accusée d'être la porte ouverte à l'indépendance. L'état-major sur place laisse planer la menace d'une intervention dans la capitale. Au terme de plusieurs jours d'intrigues, de manipulations et d'intoxications, le Président Coty fait appel au général de Gaulle. Ce dernier est investi Président du Conseil par l'Assemblée Nationale le 1er juin 1958. Il sera souvent reproché à de Gaulle, en particulier à gauche, d'être "arrivé au pouvoir dans les fourgons des militaires". Il n'en est rien selon lui. Ainsi, Alain Peyreffite rapporte les propos du général: "je n'ai été pour rien dans l'insurrection d'Alger. Je n'ai rien su de ce qui s'y préparait avant le 13 mai. (...) Mais je n'ai pas levé le petit doigt pour encourager le mouvement. Je l'ai même bloqué quand il a pris la tournure d'une opération militaire contre la métropole." (1)

Le 6 juin 1946, à Bayeux*, il avait exposé sa vision de ce que devrait être le gouvernement de la France, via une Constitution où le gouvernement gouverne, sous le contrôle du Parlement qui légifère, lequel Parlement ne serait plus soumis au jeu des partis politiques. Le 28 septembre 1958, la nouvelle Constitution, inspirée par ce discours, est adoptée par référendum par près de 80% des français. Le 21 décembre 1958, il est élu par les grands électeurs par 78% des suffrages. "Le premier des français est désormais le premier en France", déclare René Coty lors de la passation de pouvoirs le 8 janvier 1959.

Le nouveau président doit d'abord régler le "problème" algérien. Il a, entre autres, été élu pour cela. Le 16 septembre 1959, il propose l'autodétermination, c'est à dire le choix par les algériens, européens et musulmans confondus, entre trois possibilités: l'indépendance, l'intégration à la France ou un gouvernement autonome rattaché à la France. Ce qui n'est pas pour rassurer les partisans de l'Algérie française. Cette proposition est ratifiée par référendum le 8 janvier 1961 par 75% des votants (70% en Algérie). Le 22 avril 1961, quatre généraux, Salan, Challe, Zeller et Jouhaud, ("un quarteron de généraux en retraite", selon de Gaulle) déclenchent un putsch pour tenter de renverser de Gaulle, putsch qui échoue quatre jours plus tard. L'OAS*, créée en janvier 1961, organise attentats et assassinats, tant en métropole qu'en Algérie. A au moins cinq reprises, l'OAS essaiera d'assassiner le Président de la République, la tentative la plus connue étant celle dite du "Petit-Clamart*" le 22 août 1962.

Les accords d'Evian* sont signés le 18 mars 1962 entre le gouvernement français et la délégation du FLN algérien. L'Algérie devient un état indépendant le 5 juillet 1962.
La crise algérienne est donc terminée. Elle aura duré près de huit ans, avec son lot d'incompréhensions, de drames et de massacres. René Rémond les résume parfaitement: "La conclusion de ces huit années est bien éloignée des buts que se fixaient Pierre Mendès France et François MItterrand, bien différente aussi des intentions de Guy Mollet et de Robert Lacoste, et sans doute également des vues et des espérances du général de Gaulle en 1958: la France a dû amener le drapeau sur une terre où il flottait depuis cent trente-deux ans. C'est en effet l'une des toutes premières conquêtes coloniales de la France qui accède la dernière à l'indépendance: après l'Indochine, après les protectorats maghrébins, après l'Afrique noire qui est devenue indépendante, entre le retour du général de Gaulle et l'émancipation de l'Algérie." (2)

Le 1er Janvier 1960, le franc laisse place au "nouveau franc": c'est à dire que 100 "anciens francs" deviennent alors 1 "nouveau franc". C'est le "plan Rueff - Pinay*" conçu dès décembre 1958 pour combattre l'inflation et permettre le retour de la France dans la compétition économique mondiale. Ainsi, Jean Lacouture, dans sa fameuse et exceptionnelle trilogie, "de Gaulle", écrit-il: "Et, s'agissant de l'Europe, il venait de patronner la décision de libérer 90% des échanges avec ses partenaires européens qui donnait l'impulsion décisive à la mise en place du Marché Commun. Un de Gaulle libéral, socialement austère et "européen", voilà ce que les impératifs de la situation avaient fait du chef du gouvernement tripartite de 1944 - 1946, et du président du Rassemblement." (3)

Il mène à bien la décolonisation de l'Empire colonial, sans conflits majeurs, tout en gardant des liens étroits (sauf avec la Guinée) pour ne pas dire des liens de subordination de ces Etats nouvellement indépendants.

Bien qu'originellement hostile au traité de Rome* signé le 25 mars 1957 par le gouvernement de Guy Mollet, de Gaulle veille scrupuleusement à sa mise en oeuvre, sans en changer ni la lettre ni l'esprit. Pour autant, il rejette toute idée de supranationalité chère aux centristes du MRP qui démissionnent du gouvernement en mai 1962 pour protester contre la politique européenne du Président et rejoignent l'opposition. Aux présidentielles de 1965, Jean Lecanuet* sera leur représentant mettant ainsi le général de Gaulle en ballotage...

Pour de Gaulle, la France doit avoir l'entière maîtrise de sa politique. Il continue et amplifie la politique nucléaire initiée par la IV ème République, de façon à acquérir l'arme nucléaire sans être tributaire des USA. En février 1960, la première bombe atomique française explose dans le désert du Sahara.

Avec le chancelier allemand, Konrad Adenauer*, il entreprend la réconciliation franco allemande. Deux moments forts dans cette réconciliation: K. Adenauer reçu à la Boiserie, privilège jamais accordé à aucun homme d'Etat étranger; le traité de l'Elysée*, signé le 22 janvier 1963. Ce traité a jeté les bases d'une coopération forte entre les deux nations, même si le chancelier Ehrard, successeur de K. Adenauer, n'adhérait pas vraiment à ce traité. "Toutefois le chancelier Ehrard lorsqu'il succéda à Adenauer (octobre 1963), manifesta peu d'enthousiasme pour cette politique, préférant très nettement des liens étroits avec les Etats-Unis." (4) Un préambule ajouté au traité par les députés allemands lui en enlevait la substance initiale. Sans pour autant casser la dynamique de la réconciliation.

Parce qu'il trouvait l'Angleterre trop inféodée aux Etats-Unis, le Président de Gaulle s'opposera à son entrée dans le Marché Commun, bien que les cinq autres membres n'y soient pas opposés. Dans une conférence de presse, le 14 janvier 1963, il affirme: "Alors, c'est un autre Marché commun dont on devrait envisager la construction et qui verrait se poser à lui tous les problèmes de ses relations économiques avec une foule d'autres Etats, et d'abord avec les Etats Unis." (5)

En matière de politique étrangère, le Président de Gaulle applique le principe du "domaine réservé", principe qui sera repris et même amplifié par tous ses successeurs. Il s'appuie sur un principe: la France reconnait les Etats, et eux seuls, sans prendre en compte leurs régimes politiques. Il se rapproche donc des pays de l'Est, sans pour autant rompre avec les USA: ainsi, lors de la crise de Berlin* en 1961 (construction du Mur de séparation de la ville) et de la crise des missiles de Cuba*, en octobre 1962, il se rangera sans hésitation aux côtés des américains. Pour autant, il condamne leur soutien militaire aux dirigeants sud vietnamiens. Il reconnait la Chine communiste dès le 27 janvier 1964. En Afrique, il soutient les régimes en place. C'est à cette époque que nait réellement la "Francafique", chère à Jacques Foccart*.

Mais la grande affaire de ce premier septennat fut la décision de soumettre l'élection du Président de la République au suffrage universel direct. Il a été dit que l'attentat du Petit Clamart avait décidé le Président à changer la règle de l'élection présidentielle. Alain Peyrefitte affirme qu'il n'en est rien: "On l'a cru, on le croit toujours: c'est en réplique à l'attentat du Petit-Clamart du 22 août 1962 que le général aurait eu l'idée d'un référendum pour établir l'élection du Président au suffrage universel. Il faut dissiper cette légende. Quinze jours après le départ de cinq ministres MRP, il était bien décidé à brusquer cette réforme." (6). Il veut soumettre cette réforme par voie référendaire. Ce que ne prévoit pas la Constitution puisque son article 89 stipule que "l'initiative de la révision de la Constitution appartient concurremment au Président de la République sur proposition du Premier Ministre, et aux membres du Parlement. (...)  Le projet ou la proposition de révision doit être voté par les deux assemblées en termes identiques. La révision est définitive après avoir été approuvée par référendum."

Les parlementaires sont vent debout contre ce projet. De Gaulle, lui, s'appuie sur l'article 11 de cette même Constitution qui stipule: "le Président de la République, sur proposition du Gouvernement (...) peut soumettre au référendum tout projet de loi portant sur l'organisation des pouvoirs publics...) S'ensuit donc un conflit majeur entre le pouvoir et l'opposition, le Président du Sénat, Gaston Monnerville*, allant jusqu'à accuser Georges Pompidou de "forfaiture". Ce que le Président de Gaulle ne lui pardonnera jamais. 
On peut s'interroger sur le rude combat menée par quasiment tout les partis politiques, à l'exception de l'UNR-UDT. Jean Jacques Becker, et avec lui nombre d'historiens et de juristes, avance une explication pertinente: "La crise qui couvait entre de Gaulle et les forces politiques allait brutalement éclater pour deux raisons: une raison de fond, beaucoup de parlementaires estimaient que l'équilibre constitutionnel serait rompu par cette élection au suffrage universel en donnant une autorité excessive au chef de l'Etat et que c'était donc une évolution vers le pouvoir personnel, et une raison de forme: le choix de la procédure référendaire." (7)

Organisé le 28 octobre 1962, le "oui" l'emporte avec plus de 61% des suffrages et une abstention relativement faible de 22,7%. Les élections législatives qui suivront conforteront ce résultat: l'UNR-UDT et ses alliés Républicains Indépendants obtiennent la majorité absolue à l'Assemblée Nationale. Le "cartel du non" qui réunissait communistes, socialistes, radicaux et extrême droite sortait plus qu'affaibli de ces élections, avec nombre de personnalités battues dès le premier tour, comme Pierre Mendès France, Paul Reynaud et, déjà, Jean Marie Le Pen.

Le premier tour de l'élection présidentielle est prévu le 5 décembre 1965. C'est une première en France et qui passionne l'opinion publique: il y aura près de 85% de votants aux deux tours. Six candidats se disputent la faveur des électeurs: Charles de Gaulle; François Mitterrand représentant la gauche; Jean Lecanuet le centre et Jean Louiis Tixier-Vignancourt, avocat, secrétaire général adjoint à l’Information de l’État français du gouvernement de Vichy en 1940 et 1941, l'extrême droite. Pierre Marcilhacy, candidat libéral et Marcel Barbu, "candidat des chiens battus", selon sa propre expression. 
Pour la première fois, les candidats interviennent à la télévision. Chacun à sa manière. Jean Lecanuet, toutes dents blanches dehors, voulait donner l'image d'un homme jeune et nouveau, un peu à l'américaine; François Mitterrand, certes plus sobre, voulait aussi donner l'image de la modernité; quant au général, rentré très tard dans le vif de la campagne, il donna, entre les deux tours, trois entretiens à Michel Droit, entretiens qui contribuèrent à le rendre plus proche, moins distant. Jacques Faizant, dans un dessin resté célèbre, fait dire à Marianne, assise sur les genoux du général: "Et, bien!...Tu vois, gros bêta ! Tu m'aurais parlé comme ça plus tôt !.."

Rien ne laissait présager la mise en ballotage du Chef de l'Etat. Et pourtant ce dernier ne recueille "que" 44,65% des suffrages exprimés. On a souvent dit que c'était François Mitterrand qui avait provoqué ce ballotage. Il me semble que c'est plutôt Jean Lecanuet. Au second tour, ce dernier donna à ses électeurs la consigne de ne pas voter pour de Gaulle. Pourtant, 60% d'entre eux ne suivirent pas cette consigne. Le général de Gaulle fut élu au second tour avec 55,20% de suffrages exprimés. François Mitterrand pour qui l'extrême droite avait donné consigne de voter (5,20%) marquait par cette élection son arrivée aux premières places dans le monde politique français. Pour l'anecdote, il est à signaler que de Gaulle avait interdit à son ministre de l'intérieur, Roger Frey, de publier une photo qui aurait pu être gênante pour le candidat unique de la gauche, à savoir celle où  le maréchal Pétain en avril 1943 le décorait de la Francisque. Autre temps, autres moeurs!!!

Ainsi s'achevait le premier septennat de la V ème République. Commencé dans la douleur de la crise algérienne, il se terminait dans une sorte de banalité de la vie démocratique, à savoir une élection. Je laisse la conclusion de cette première partie à Arnaud Teyssier qui écrit dans son "histoire politique de la V ème République": "Certes le père fondateur est descendu parmi les hommes. Mais en s'exposant aux feux directs du jeu politique, en obtenant la ré-investiture du suffrage universel dans sa plénitude, loin de toute manipulation plébiscitaire, n'a t-il pas démontré la viabilité du régime qu'il a installé? Certes, de Gaulle se trouve quelque peu banalisé, mais le régime est entré avec lui dans les moeurs. Le général n'a d'ailleurs pas perdu son aura extraordinaire, comme il le montrera dans sa mort. Son ballotage a simplement facilité la tâche de ses successeurs." (8)

* clic vers le lien

(1) in "C'était de Gaulle", tome 1, de Alain Peyrefitte, éditions de Fallois Fayard, page 75
(2) in "le siècle dernier" de René Rémond, éditions Librairie Arthème Fayard, page 604.
(3) in "de Gaulle, tome 2: le politique" de Jean Lacouture, édition du Seuil, page 678.
(4) in "histoire politique de la France depuis 1945" (10 ème édition) de Jean Jacques Becker, éditions Armand Colin, page 126.
(5) in "de Gaulle", tome 3: le souverain" de Jean Lacouture, éditions du Seuil, page 336.
(6) ibid "C'était de Gaulle", page 177
(7) ibid "histoire politique de la France depuis 1945", page 115.
(8) in ibid "Histoire politique de la Vème République", page 140.

samedi 14 juillet 2012

Sortie en mer sur le FORBIN


le FORBIN

Le 8 juillet, avec deux anciens de l'EE Forbin, j'ai été invité à une sortie en mer sur la frégate Forbin dans le cadre de la journée des familles.
Le soleil était au rendez-vous, la Méditerranée calme et paisible, l'ambiance à bord décontractée. Donc la journée s'annonçait superbe. Et elle l'a été.

Cela faisait des années que je n'avais pas été en mer, mis à part une fois ou deux pour de très courtes ballades. Inutile de préciser mon bonheur et mon émotion. J'ai navigué pendant cinq ans - je m'étais engagé à seize ans pour cela!!! - et me retrouver bien des années plus tard sur un bâtiment de la Royale, certes pour une trop courte journée, m'a fait retrouver des sensations que j'avais complètement oubliées: le vent, cette impression bizarre d'être dans un autre monde, le sentiment diffus de n'être plus un terrien, mais de faire partie de la grande famille des gens de mer. Ne voyez pas dans mes propos une quelconque grandiloquence, mais plutôt une réalité toute simple qu'il est impossible d'expliquer simplement. 

Homme libre...
Quand nous étions au large ce dimanche et qu'on ne voyait à l'horizon que cette ligne magique qui sépare la mer du ciel, il m'est revenu à la mémoire ce poème de Beaudelaire: "Homme libre, toujours tu chériras la mer! La mer est ton miroir...*"


Nous avons appareillé vers 8h30, après la cérémonie des couleurs. Il faut savoir que dans la Marine, les couleurs sont hissées tous les matins à 8h00 précises et qu'elles sont amenées le soir au coucher du soleil. 

 Avant nous, avaient pris la mer les frégates Surcouf * et Montcalm*, bientôt rejointes par le porte avions Charles de Gaulle * 
le Charles de Gaulle
le Montcalm
le Surcouf
Ainsi quatre bâtiment de la Marine parmi les plus modernes étaient à la mer, avec à leur bord des centaines de civils, des jeunes et des moins jeunes qui ont pu, le temps d'une journée, voir comment leurs proches vivaient, comment ils travaillaient sur ces grands navires quelque peu mystérieux.

catapultage d'un Super Etendard (photo J. Rebec)
En fin de matinée, nous avons eu droit à un spectacle exceptionnel: le catapultage de deux Super Etendard*, de trois Rafales* et d'un Hawkeye*. J'avais oublié combien c'est impressionnant de les voir décoller, dans un bruit assourdissant, avec une facilité surprenante quand on sait que le moindre appareil pèse 20 tonnes et qu'il doit en 200 mètres à peine passer de 0 à 300 kms/heure! Certes, une catapulte "lance" l'avion, mais quand même!!!

Tout aussi impressionnants les appontages: à peine 100 mètres pour passer de 200 kms/heure à 0. Une "crosse" de l'avion accroche des câbles d'acier posés en travers de la piste d'envol aide puissamment, mais on peut imaginer sans peine la décélération subie par le pilote!

Après ce spectacle, bien au large de Toulon, nous sommes revenus vers les côtes où le Forbin a jeté l'ancre. Sous le hangar, à l'abri du soleil qui tapait fort, nous avons alors pu nous restaurer, du moussaillon au commandant, avec le même plateau et aux mêmes tables.
Puis, tout doucement, nous sommes rentrés au port. La manoeuvre d'accostage a quelque chose de spectaculaire, même aidée par des remorqueurs. Mis à part quelques détails comme la tenue des "boscos", rien n'a véritablement changé: il convient d'être parfaitement parallèle au quai afin d'accoster en douceur.

une coursive
Au cours de cette journée, j'ai pu, comme tout un chacun, déambuler librement presque partout. Les coursives sont un peu plus larges que celles du Forbin "ancien modèle", mais ce ne sont quand même pas des avenues, et il faut toujours lever la jambe pour passer les nombreuses portes étanches.

J'aurais aimé visiter les différents PC, mais difficile d'y admettre des visiteurs, d'autant que ce sont quand même des endroits "sensibles"... Je n'ai pourtant aucune peine à imaginer que le PC Transmissions du Forbin de 2012 n'a plus rien à voir avec celui où je travaillais en ...1966! Les ordinateurs et les imprimantes rapides ont remplacé les téléscripteurs SAGEM à bande papier. A ce sujet d'ailleurs, quand j'ai parlé de téléscripteurs à un membre de l'équipage, il m'a demandé quelques détails sur ces machines pour lui totalement inconnues... Ainsi va la vie!

le commandant Aussédat entouré des anciens
Avant de quitter le bord, nous avons discuté, Jean-Henri Veillon, Jacques Rebec et moi-même, avec le "Pacha", le capitaine de vaisseau Marc Aussédat*. Il nous a redit sa volonté et celle de son équipage de maintenir un lien fort avec les anciens. Nous lui avons confirmé que ces mêmes anciens, sous la houlette de Jacques Marquet, étaient eux aussi déterminés à entretenir des relations fortes et pérennes avec la frégate et son équipage.
le commissaire Bourgninaud entouré des anciens

Alexis Bourgninaud
Je ne peux conclure ce billet sans remercier très chaleureusement le Commissaire Alexis Bourgninaud qui a pris l'initiative de cette invitation. (Je rappelle au passage que dans la Marine, le commissaire est le responsable administratif dubâtiment et non le responsable de la police du bord, rôle tenu par le capitaine d'armes, surnommé le "bidel".) Et puis, comment ne pas remercier aussi Jacques Marquet, concepteur, animateur et "âme" du site de l'escorteur d'escadre Forbin: http://www.eeforbin.fr/, grâce à qui nous avons pu vivre cette belle journée.
* clic vers le lien

mercredi 27 juin 2012

"les Femmes Savantes" de Molière


Madame de Sévigné

Nous avons été invités par notre banque à assister à une représentation de cette pièce de Molière, à Grignan, village rendu célèbre par Marie de Rabutin-Chantal, plus connue sous son nom d'écrivaine, Madame de Sévigné. Sa correspondance avec sa fille, Françoise-Marguerite, née en 1646, mariée en 1669 à François, comte de Grignan et résidant en Provence, cette correspondance est forte de plus de 2000 lettres.

Le château est un magnifique bâtiment dont la construction a débuté vers le X ème siècle et ne sera véritablement terminée qu'à la fin du XVII ème siècle. Pendant la révolution, il est plus ou moins vandalisé; il est reconstruit dans les années 1910 - 1930 et finalement acquis par le Conseil Général de la Drôme en 1979.

Grignan est, pendant une semaine,  le lieu du festival annuel de la correspondance* où les philosophes des Lumières seront à l'honneur. Mais c'est aussi un village avec une intense activité culturelle, dont "les fêtes nocturnes des châteaux de la Drôme*".

Molière
Et c'est dans ce cadre que nous avons assisté à une pièce de Molière parmi les plus connues: "les Femmes savantes"*. Je ne reviendrai pas sur cette oeuvre parmi les plus belles, mais aussi sur une des plus critiques des moeurs de cette époque. Sauf pour noter que Louis XIV, quintessence de l'absolutisme royal, le représentant de Dieu sur terre, a laissé des artistes tels que Molière, mais aussi La Fontaine ou Racine, tremper leur plume dans le fiel pour moquer les courtisans, les puissants et parfois même la religion, le "Tartuffe" en étant malgré tout une exception. Même si Louis XIV l'avait beaucoup apprécié avant de finalement l'interdire sous la pression des religieux.

la façade des Prélats pendant le spectacle
La pièce est jouée par "Ubu, compagnie de création*", une compagnie qui nous vient du Canada, Denis Marleau* en étant le metteur en scène. Des comédiens d'origine canadienne pour la plupart, mais inconnus chez nous. Marleau n'a pas habillé ses comédiens en tenue d'époque, perruques ou robes "froufroutantes", mais avec des vêtements style années 50, qui distinguent les protagonistes: ainsi Trissotin et ses admiratrices revêtent-ils des habits plutôt snobs alors que Henriette et Clitandre restent dans la simplicité. Et cela passe très bien. On ne peut rêver mieux pour décor que la façade du château, "la façade des prélats". Avec un jeu de lumières subtil et discret, tout est parfait. Même le mistral ne signale sa présence que pour nous amener un peu de fraîcheur.
la façade des Prélats avant le spectacle

Alors oui, nous avons passé une belle soirée, dans une belle ambiance. Grâce en soit rendue à Molière, à son esprit, à ses mots; mais aussi à Marleau et ses comédiens pour leurs talents et leur créativité. Mais aussi à Xavier E. et Audrey C. du Crédit Agricole d'Allevard à qui nous devons ces très bons moments.

lundi 18 juin 2012

les Présidents de la République Française: 6 ème partie: 1947 - 1958.


Le 25 août 1944, Paris est libéré. Le général de Gaulle, Président du Gouvernement Provisoire de la République Française prononcera à cette occasion un discours* resté dans les mémoires. Alors que Georges Bidault* lui demande de rétablir la République, de Gaulle a cette réponse formidable: "La République n'a jamais cessé d'être ! Vichy fut toujours et demeure nul et non avenu." Donc, la République a survécu à la guerre. Mais chacun est conscient qu'il ne faut pas reconduire les erreurs de la III ème République dont l'impuissance a été un des éléments -mais pas le seul- de la défaite face aux nazis et de la prise de pouvoir par Philippe Pétain et de la collaboration qui s'en est suivie. La classe politique dans son ensemble  convient de la nécessité de changer les institutions, mais dès l'instant où il s'agit de passer aux actes, les divisions ressurgissent. Le général de Gaulle démissionne en janvier 1946: "Quant au pouvoir, je saurais, en tout cas, quitter les choses avant qu'elles ne me quittent." (1) Une seconde Assemblée Constituante est élue le 2 juin 1946 où le MRP et le PCF remportent la majorité des sièges. La nouvelle Constitution est approuvée par référendum le 13 octobre 1946 par 53% des voix. La IVème République est née.

Vincent AURIOL
Vincent AURIOL: 1884 - 1966. Président du 16 janvier 1947 au 16 janvier 1954.

D'origine modeste, il est avocat à Toulouse avant d'être élu député en 1914. Ministre des finances en 1936, il est un des 80 parlementaires qui, en juillet 1940, refusent les pleins pouvoirs au maréchal Pétain. Emprisonné, il s'évade et rejoint le général de Gaulle à Londres en 1943. Il est élu président de l'Assemblée Constituante en 1945, puis Président de la République en janvier 1947 par 452 voix sur 883.

"Avec moi, ce sera tout différent. Je viens ici pour travailler." (2) Mais, c'est sans compter les partis politiques qui entendent bien conserver leurs influences. En effet, la Constitution de 1946 affirme dans son article 3: "l'Assemblée Nationale détient le monopole de l'expression de la souveraineté nationale." Ce qui revient en réalité à priver le Président de la moindre initiative politique. Le mode de scrutin des élections législatives étant celui de la proportionnelle, les partis politiques font et défont les gouvernements: ainsi, il n'y aura pas moins de seize Présidents du Conseil pendant le septennat de V. Auriol! Pour autant, ainsi que l'affirme René Rémond, "Ce Président à qui la Constitution accorde encore moins de pouvoirs qu'à celui de la III ème République exercera de fait un pouvoir bien plus étendu: il étirera jusqu'à leurs limites les compétences attribuées par les textes. Il profitera des dissentiments entre partis pour exercer une présidence active du Conseil des ministres.". Mais, souligne l'historien, "en soumettant le choix de ses ministres à l'approbation de l'Assemblée, sans percevoir que pareille procédure va à l'encontre de la Constitution et trahit son esprit, il affaiblit l'autorité de sa fonction et restaure la suprématie de l'Assemblée sur le gouvernement. Faux pas fatal que d'autres suivront et qui a, dès le premier jour, engagé l'interprétation de la Constitution sur un chemin dangereux." (3)

Peu après l'élection du nouveau président, le général de Gaulle crée le Rassemblement du Peuple Français. Ce RPF aura quelques succès, en particulier aux élections municipales d'octobre 1947 et cantonales de 1949. Les législatives de 1951 ne correspondent pas aux attentes. Dès lors, des fissures apparaissent dans le mouvement; après l'échec rencontré lors des municipales de 1953, de Gaulle met le RPF en sommeil. Le Président Auriol n'a pas de sympathies particulières pour ce mouvement. A la limite, il considère de Gaulle comme un adversaire. Ainsi, dans son "Journal du septennat", il écrit: "Voici que, en face des communistes, de Gaulle s'agite à son tour. Impossible de compter sur lui. J'ai fait des approches pour lui demander de suspendre son activité hostile, mais il demeure muré dans son orgueil et il est seul."

Sur le plan international, il accepte la proposition américaine du "plan Marshall"; il est partisan de la participation de la France dans l'OTAN*, dont le traité sera signé le 4 avril 1949. Il encourage Robert Schuman à développer la CECA*, qui débouchera quelques années plus tard sur le Marché Commun.
C'est pendant son mandat que se déroulera l'essentiel de la guerre d'indépendance de l'Indochine: c'est un conflit lointain et impopulaire. L'instabilité ministérielle à Paris et des erreurs stratégiques et politiques sur place conduiront à une défaite humiliante. La fin du conflit - sur lequel le Président en exercice n'avait aucune prise - interviendra après le départ de V. Auriol.

Malgré sa volonté affichée en début de son mandat de peser sur la politique nationale, Vincent Auriol aura assisté, impuissant au "jeu" des partis politiques.  En refusant de voir en de Gaulle autre chose qu'un adversaire, il affiche aussi une incompréhension de ce régime des partis qui affaiblit la IV ème République.
Il ne sollicitera pas de second mandat.

René COTY
René COTY: 1882 - 1962. Président du 16 janvier 1954 au 8 janvier 1959.

Proche des républicains modérés, René Coty est avocat. Conseiller municipal du Havre, il est élu député en 1923. Élu sénateur en 1936, il votera les pleins pouvoirs au maréchal Pétain, ce qui lui vaudra quelques problèmes avec la Résistance à la Libération. Il sera cependant réhabilité par un jury d'honneur en octobre 1945. Il sera élu Président de la République au terme de 13 tours de scrutin. Il est à noter qu'il avait voté contre la Constitution, mais par un retournement de situation dont l'Histoire a le secret, il en devient le gardien et le garant!

 Le Traité de Rome, acte fondateur du Marché Commun, sera signé le 25 mars 1957, traité  auquel communistes et gaullistes sont farouchement opposés.

Mais ce qui a surtout marqué le mandat de ce notable discret, c'est la crise coloniale  et particulièrement la crise algérienne. L'empire colonial français est en crise: l'Indochine d'abord, mais aussi le Maghreb. Pour y faire face, le président Coty va très intelligemment choisir comme Président du Conseil  un homme politique controversé, mais dont chacun reconnaît la stature d'un homme d'Etat: Pierre Mendès France*, opposant à la guerre d'Indochine, mais aussi  anti communiste convaincu et militant.
Ce dernier est investi à une large majorité Président du Conseil le 18 juin 1954, à charge pour lui d'engager des négociations pour mettre fin au conflit indochinois. Ce qui sera fait par la signature des accords de Genève* le 21 juillet 1954. Il engagera également les négociations qui mèneront à l'indépendance de la Tunisie et du Maroc. 
Mais alors que, le 1er novembre, débute la révolte algérienne, il a un tout autre discours: le 9 novembre 1954, il déclare à l'Assemblée Nationale: "L'Algérie, c'est la France, et non un pays étranger… On ne transige pas quand il s'agit de défendre la paix intérieure de la nation, l'unité et l'intégrité de la République." Il sera renversé quelques mois plus tard par une coalition hétéroclite de gaullistes, de communistes et autres centristes.
Malgré l'envoi du contingent, malgré les pleins pouvoirs accordés aux militaires en janvier 1956, la rébellion algérienne va crescendo. En métropole, les élections législatives de janvier 1956 amènent 52 députés poujadistes * à l'Assemblée Nationale, ce qui ajoute à la confusion.
Le 9 mai 1958, le général Salan*, commandant en chef en Algérie, adresse au Chef de l'Etat le télégramme suivant: "l'Armée française, d'une façon unanime, sentirait comme un outrage l'abandon de ce patrimoine national... On ne saurait préjuger de sa réaction de désespoir." (4) A cette date, la France n'a pas de gouvernement, le dernier présidé par Félix Gaillard* a démissionné le 15 avril. Ce n'est que le 13 mai que celui de Pierre Pflimlin* sera investi. Ce jour là ont lieu à Alger des évènements qui marquent clairement l'intention des militaires de renverser le gouvernement par la force. Un Comité dit de salut public -le "dit" est de René Rémond- présidé par le général Massu* envoie au gouvernement un télégramme comminatoire: "Exigeons création à Paris d'un gouvernement de salut public seul capable de conserver l'Algérie partie intégrante de la métropole." Des partisans du général de Gaulle agissaient de concert avec ces militaires. 
Le 27 mai, de Gaulle déclare qu'il "est prêt à assumer les pouvoirs de la République", ce qui fera dire à certains politiques, dont P. Mendès France, qu'il est arrivé au pouvoir par un coup d'Etat.
Le 29 mai, le Président Coty ne voit d'autre issue que d'appeler à la Présidence du Conseil "le plus illustre des français." Le 1er juin, Charles de Gaulle est investi par l'Assemblée Nationale par 329 voix sur 553, qui lui donne la possibilité de gouverner par ordonnances pendant six mois.
Ce qu'on appelait encore à cette époque les évènements d'Algérie ont eu raison de René Coty. Il faut cependant reconnaître qu'aucun homme politique ne pouvait être à la hauteur de cette crise tant les institutions le cantonnaient dans un rôle mineur et favorisaient le jeu délétère des partis politiques. D'où l'instabilité ministérielle et l'impuissance qui en découle.
La IV ème République a fini comme la III ème: à bout de souffle, étouffée par des institutions qui, au prétexte du libre jeu démocratique, la paralysaient. Pourtant, malgré cela, elle a rétabli la vie démocratique; elle a commencé la reconstruction d'un pays saigné à blanc par cinq années d'occupation; elle a entrepris de relancer l'université  et la recherche. Son bilan est loin d'être négatif, mais faute de pouvoir réellement gouverner, les hommes politiques n'ont pu faire face à la crise majeure qui a failli conduire la France vers la guerre civile.

* clic pour aller sur le lien correspondant

(1) in Mémoires de Guerre. Le Salut. éditions Rencontre, tome VI, page 149.
(2) in les présidents de 1870 à nos jours, de Raphaël Piastra, éditions Eyrolles, page 101.
(3) in "Le siècle dernier 1918 -2002" de René Rémond, Librairie Arthème Fayard, pages 391 et 392
(4) ibid page 517.

mercredi 6 juin 2012

les Présidents de la République Française: 5ème partie: 1931 - 1940.


Paul Doumer et Albert Lebrun sont les deux derniers Présidents de la III ème République que nous allons évoquer dans ce billet. La crise, partie des Etats Unis, frappe toutes les économies du monde et génère instabilité politique et misère sociale. Particulièrement en Europe. Les régimes démocratiques, parfois corrompus et inefficaces, accusés de faire "le lit du communisme", sont violemment remis en cause par les différents nationalismes. La III ème République allait s'éteindre sous les bombes allemandes, victime de sa propre impuissance et de la volonté du gouvernement collaborationniste de Vichy de mettre à bas la "gueuse", pour reprendre une expression chère aux partisans de l'Action Française de Charles Maurras.

Paul DOUMER
Paul DOUMER: 1857 - 1932. Président de 13 juin 1931 - 6 mai 1932.

D'origine très modeste, P. Doumer est un pur produit de la méritocratie républicaine: après avoir été coursier, il suit des cours du soir au CNAM et obtint une licence de mathématiques et de droit. Professeur, puis journaliste, il est élu député radical en 1887. Il sera nommé gouverneur de l'Indochine (1897 - 1902) où il sera l'origine de la construction du chemin de fer reliant Hanoï à la Chine.

Puis élu Président de la Chambre en 1904, Président du Sénat en 1927 après avoir exercé de courtes fonctions ministérielles. A 74 ans, il est élu Président de la République contre Aristide Briand (prix Nobel de la paix en 1926). Il a été dit que la mort de trois de ses fils pendant la Grande Guerre lui aurait attiré la sympathie de certains grands électeurs. Ce qui n'a jamais été démontré. Il sera assassiné le 6 ma 1932 par Gorculoff, un russe illuminé qui reproche à la France de ne pas intervenir contre le pouvoir bolchévique.

C'est pendant son mandat que fut votée la loi instituant les allocations familiales. C'est aussi pendant cette période que les ligues d'extrême droite se réclamant du fascisme commencent à s'agiter et à remettre en cause le régime.

Pour l'anecdote, en tant que Président, il a refusé d'avoir la moindre influence dans la vie politique et s'est obligé à rester dans une fonction de représentation. C'est en se référant à ce rôle inexistant que C. de Gaulle, lors d'une conférence de presse en 1965 a utilisé l'expression "inaugurer les chrysanthèmes".

Albert LEBRUN
Albert LEBRUN: 1871 - 1950. Président du 10 mai 1932 au ?

Si je mets un point d'interrogation, c'est tout simplement parce que Albert Lebrun, Président de la République, n'a jamais démissionné. D'ailleurs à qui aurait-il pu remettre sa démission puisqu'il n'y avait plus de Parlement? Son mandat se terminait en théorie le 5 avril 1946, puisqu'il avait été réélu le 5 avril 1939.

Polytechnicien, il est élu député en 1900. Il sera ministre à plusieurs reprises avant de représenter la France à la Société des Nations. Il sera également Président du Sénat en 1931.

Il fut élu à la Présidence par 633 voix par par une Chambre de droite, alors que la Chambre nouvellement élue, à majorité de gauche, n'avait pas encore pris ses fonctions: un homme de droite fut donc élu par une majorité de droite battue aux élections législatives.

Comme son prédécesseur, il n'a jamais voulu jouer le moindre rôle politique durant son mandat. Sans doute par un respect scrupuleux de la Constitution, mais aussi, par une personnalité trop effacée, inadaptée à un tel poste et aux circonstances troublées de l'époque. Ainsi, le général de Gaulle le juge t-il en ces termes, quelque peu cruels dans ses Mémoires de guerre: "Comme chef de l'Etat, deux choses lui manquaient: qu'il fût un chef et qu'il y eût un Etat."(1)

La situation économique n'est guère brillante: la crise venue des Etats Unis ravage les économies européennes, ruinant les épargnants et alimentant un chômage de masse en augmentation constante.

A cela s'ajoutent plusieurs scandales financiers (Stavisky, les affaires Hanau ou Oustric)  qui alimentent un antiparlementarisme virulent, exploité par les partis d'extrême droite. Mais aussi la victoire du cartel des gauche qui remporte les élections de mai 1932. Ce qui a pour effet de radicaliser encore un peu plus l'extrême droite et de favoriser la montée en puissance des ligues d'inspiration fasciste comme les Camelots du Roi ou les Jeunesses Patriotes.

Le 6 février 1934, une manifestation organisée par les ligues d'extrême droite qui protestaient contre le renvoi du préfet Chiappe tourne à l'émeute. Les manifestants se dirigent vers la Chambre des Députés aux cris de "à bas les voleurs, à bas les assassins". Mais derrière cette manifestation se cache la volonté de renverser le gouvernement et les institutions. Cette tentative échoue, en partie par la défection des Croix de feu du Colonel de la Rocque. Il y aura 16 morts, des milliers de blessés. Le gouvernement de E. Daladier démissionne.

Parallèlement, les nazis ont pris le pouvoir en Allemagne. Leur programme est clair: réarmement, ré-industrialisation, récupération des territoires perdus pendant la Grande Guerre, lutte contre les démocraties et le communisme.

L'instabilité ministérielle en France empêche toute politique efficace vis à vis des exigences allemandes. Il y a même un esprit, sinon de capitulation, du moins de paralysie en face des dictatures de la part des gouvernements européens, particulièrement en France et en Grande Bretagne: ainsi sont signés les accords de Munich le 30 septembre 1938, accords qui marquent l'acceptation par les démocraties des exigences des dictatures allemandes et italiennes. Les signataires de ces accords, Daladier pour la France et Chamberlain pour la Grande Bretagne, sont acclamés à leur retour: ils ont sauvé la paix. Ce à quoi Churchill répondra le 7 novembre 1938: "ils avaient à choisir entre la guerre et le déshonneur. Ils ont choisi le déshonneur et ils auront la guerre."

Le président Lebrun, s'il a encouragé le gouvernement à aller à Munich, a assisté à tous ces évènements sans réagir. Il s'est contenté de changer le Président du Conseil, mais sans jamais, ne serait-ce qu'essayer, d'influer sur le cours de la vie politique. Il est vrai cependant qu'il n'était pas vraiment  dans ses attributions de le faire.

Lorsque la France et l'Angleterre déclarent la guerre à l'Allemagne le 3 septembre 1939, Edouard Daladier est Président du Conseil, remplacé le 21 mars 1939 par Paul Reynaud. Albert Lebrun lui fait "la tournée des popotes": chacun connait cette photo où Charles de Gaulle, alors colonel et commandant des chars de la Vème armée reçoit le Président de la République.

Les armées françaises et anglaises sont vite défaites par les unités blindées allemandes. Le gouvernement français tergiverse entre les partisans de continuer la guerre et les partisans de l'armistice. Le président Lebrun, bien qu'inexistant au plan politique, aurait été parmi ces derniers: "Quant au Président de la République, Albert Lebrun, il n'existe plus avant même de s'effacer: personne n'a retenu qu'au Conseil du 25 mai, il avait, le premier, proposé de conclure un armistice." (2) Le gouvernement se réfugie à Bordeaux le 14 juin. Paul Reynaud hésite sur la marche à suivre et démissionne le 16. Albert Lebrun fait alors appel au maréchal Pétain à qui il déclare: "Monsieur le Maréchal, soyez rassuré à mon égard, j'ai été toute ma vie un serviteur fidèle de la loi, même quand elle n'avait pas mon adhésion morale.(1)" Le 17 juin, Philippe Pétain demande l'armistice aux nazis; le même jour, Charles de Gaulle, promu général de brigade "à titre temporaire" le 25 mai 1940, s'envole pour Londres où, dès le lendemain il lancera son célèbre appel à la résistance. Chacun connait la suite.

Le 10 juillet 1940, les deux Chambres du Parlement (Chambre des députés et Sénat), réunies à Vichy, "donne tout pouvoir au gouvernement de la République, sous l'autorité et la signature du maréchal Pétain". Le Président de la République Albert Lebrun a été ignoré. Sa démission ne lui a même pas été demandée. Une fois de plus, il a subi les évènements.


Quatorze hommes politiques se sont succédés à la Présidence de la III ème République, tous avec une belle expérience politique, mais tous prisonniers d'un système qui les a paralysés.

Selon la lettre de la Constitution de 1875, le Président, en plus de la désignation du Président du Conseil et du pouvoir de dissolution, participe à l'élaboration des lois et surveille leur bonne application après leur promulgation qu'il signe. Il a un important droit de regard sur la politique extérieure; il nomme les hauts fonctionnaires.

Mais tous ces pouvoirs qui auraient pu faire de lui "un monarque républicain" ont été plus ou moins contournés par une sorte de coutume non écrite: le Président ne pouvait s'adresser directement aux deux Chambres; chacun de ses actes devait obtenir un contre-seing ministériel; il ne peut voyager en France ou à l'étranger sans être accompagné d'un membre du gouvernement; tous ses discours doivent être approuvés par le gouvernement. Si on ajoute à cela que les Chambres étaient dominées par les partis politiques, lesquels se méfiaient des fortes personnalités qui auraient pu être tentées de contester leurs pouvoirs, y compris et surtout leurs pouvoirs de nuisance, on comprend que les Chambres  ont toujours fait en sorte d'élire à la Présidence des hommes sans réelle envergure politique. Ainsi, des hommes tels que Gambetta, Ferry, Clemenceau ou Briand furent-ils écartés sans ménagement.

Pourtant, je veux croire, avec René Rémond, que "la III° République a enraciné dans les institutions, les esprits et les habitudes les comportements de la démocratie politique. Elle a fondé les libertés publiques. Elle a façonné les structures, intellectuelles comme institutionnelles, de la vie politique. Elle a achevé de faire des Français des citoyens qui ont conscience d'être acteurs et non plus sujets. La plupart lui en sont reconnaissants et attachés à préserver ces acquis. Même s'ils critiquent ses défectuosités, s'ils souhaitent parfois un gouvernement plus efficace, s'ils dénoncent ses limitations et ses insuffisances, ils ne sont pas disposés à troquer leur liberté."(3)

(1) in "les Présidents de 1870 à nos jours" de Raphaël Piastra, éditions Eyrolles, page90
(2) in "Histoire de France", de Marc Ferro, éditions Odile Jacob, page 373.
(3) in "la République souveraine" de René Rémond, éditions Arthème Fayard, 419

jeudi 31 mai 2012

les Présidents de la République Française: 4ème partie: 1924 - 1931.


La page de la guerre est tournée. Sur le plan institutionnel, la République sort grandie de cette abominable épreuve. Ainsi que l'écrit René Rémond: "le régime a résisté. les institutions n'ont pas été emportées ni même suspendues. La République a triomphé là où l'Empire avait succombé. La victoire est autant la sienne que celle de la nation,et la plupart de ceux qui avaient des doutes ou des objections contre la République au nom du patriotisme rendent les armes au régime; la droite est ralliée et fait partie de la nouvelle  majorité qui a adopté l'appellation, combien significative! de Bloc républicain national et l'attachement à la nation." (1) Pour autant, de gros nuages annonciateurs d'orages commencent à s'amonceler sur la France. Mais ces orages s'abattront sur la classe politique et les hommes politiques. Pas sur la République, sauf de vaines tentatives d'Action Française et de son chef, Charles Maurras.

Paul DESCHANEL: 1855 - 1922. Président du 18 février 1920 au 20 septembre 1920.

Paul Deschanel
D'abord journaliste, sous-préfet, puis député, il présidera par deux fois la Chambre des Députés, de 1898 à 1902, puis de 1912 à 1920. Il sera élu par 734 voix contre Georges Clemenceau, victime à la fois de la majorité nationaliste "bleu horizon" et de l'hostilité militante de Aristide Briand.

Paul Deschanel était un orateur brillant, fin analyste de la vie politique de l'époque. Mais sans doute peu préparé - bien qu'il ait été candidat à trois reprises à la présidence - à l'exercice d'une telle fonction, il sombre dans une profonde dépression, en parallèle avec "le syndrome d'Elpenor" qui génère des troubles du comportement. Ainsi, tombé du train en pleine nuit à Montargis, en pyjama, il déclara au cheminot qui le retrouve: "mon ami, ça va vous étonner, vous ne me croirez pas, je suis le Président de la République." (2) Conscient de son état, il préfère démissionner le 21 septembre: "mon état de santé ne me permet plus d'assumer les hautes fonctions dont votre confiance m'avait investi." (2) Ce qui ne l'empêche pas, en 1921, d'être élu sénateur de Paris.

C'est sous son très court mandat qu'ont lieu les grèves des mineurs à Carmaux et celle des cheminots, cette dernière étant brisée par le gouvernement Millerand qui décrète le 22 mai la réquisition des chemins de fer, marquant ainsi l'échec de la grève générale à laquelle avait appelé la CGT. (18 000 cheminots révoqués!)

Sans ses problèmes de santé, quelle aurait été l'attitude de Paul Deschanel par rapport au rôle dévolu à la fonction présidentielle: dès 1910, il estimait que "c'est une hérésie constitutionnelle de considérer le Président de la République comme un rouage inerte ou d'assimiler notre président à un roi constitutionnel. Un chef élu ne peut être,  comme un prince héréditaire, l'arbitre impassible des partis, cette conception est contraire au texte et à l'esprit de notre Constitution." (3) En 1922, il interpelle le gouvernement: "Ce qui est à mes yeux un paradoxe insoutenable, c'est que le Président de la République n'ait le droit de communiquer avec les Chambres que pour donner sa démission: c'est qu'il ne puisse parler que pour mourir." (4)


Alexandre MILLERAND: 1849 - 1943. Président du 23 septembre 1920 au 11 juin 1924.

Alexandre MiIllerand
Avocat, puis journaliste avec Clémenceau, il est élu député en 1885 sur les bancs de l'extrême gauche. Il sera à l'origine des textes réglementant le temps de travail et instituant un repos hebdomadaire: "deux projets aboutissent, une loi limitant la durée du travail à douze heures dans les usines n'occupant que des hommes adultes où elle ne faisait jusque-là l'objet d'aucune réglementation, sauf dans les mines, et une autre loi limitant la durée à dix heures dans les usines où travaillaient à la fois des adultes et des enfants." (5) Plusieurs fois ministre, il se rapproche de la droite nationaliste et fait partie de la coalition du Bloc National qui remporte les élections de 1919. Il sera, en janvier 1920, nommé à la présidence du Conseil.

La présidence de Millerand est une présidence active. Il n'hésite pas à sortir de son rôle constitutionnel en critiquant ou en louant l'action gouvernementale, en intervenant directement dans conduite des affaires: ainsi, il pousse à l'occupation de la Rhur, au rétablissement des relations avec le Vatican ou désavoue le Président du Conseil, Aristide Briand, qui conduisait des négociations avec l'Angleterre.

Mais ce qui surtout marqué sa présidence, c'est sa volonté affirmée de modifier la Constitution de 1875 afin de donner plus de pouvoirs au Président de la République. En 1919, il militait déjà pour un élargissement du corps électoral et une utilisation plus affirmée du droit de dissolution. 
Le 4 octobre 1923, il prononce un discours où il propose des modifications à la Constitution, mais aussi où il intervient directement dans la bataille électorale en faveur du Bloc National pour les élections législatives de mai 1924. Ce qui est perçu alors comme une atteinte aux principes républicains qui font que le Président ne saurait prendre parti. "Surtout, il suggère des retouches à la Constitution qui donneraient plus de stabilité à l'exécutif. Ces propositions, auxquelles la Constitution de 1958 a largement fait droit, nous paraissent aujourd'hui bien anodines, mais, dans le contexte politique du temps, elles sont ressenties comme autant d'atteintes à la Démocratie. Au regard de la tradition républicaine, l'intervention du président dans la bataille électorale est considérée par l'opposition de gauche comme un manquement grave aux devoirs de sa charge qui lui font obligation de rester neutre." (6)

Le Cartel des Gauches gagne les élections législatives. La cohabitation entre un président de droite et une Chambre des députés de gauche se révèle impossible. Alexandre Millerand est contraint de démissionner le 11 juin 1924.
Il sera l'année suivante élu sénateur, mandat qu'il exercera jusqu'en 1943, sans avoir pris part au vote de juillet 1940 donnant les pleins pouvoirs au maréchal Pétain.


Gaston DOUMERGUE. 1863 - 1937. Président du 13 juin 1924 au 13 juin 1931.

Gaston Doumergue
Avocat, puis magistrat pendant une courte période en Algérie, il est élu député radical socialiste en 1893. Plusieurs fois ministres, il accède à la présidence du Conseil 1913. Il sera également président du Sénat en 1923.

C'est pendant son septennat que sera mis en place le statut concordataire de l'Alsace et de la Moselle. Ainsi que la retraite du combattant, les assurances sociales agricoles et les HBM: les habitations à bon marché.

Les difficultés financières amènent le président du Conseil, Henri Poincaré à mener une politique d'austérité après avoir dévalué le franc en 1926. La crise qui se déclenche aux Etats Unis en octobre 1929 va mettre à mal la politique économique qui semblait donner des résultats.

Gaston Doumergue sera, lui aussi, partisan d'une politique de fermeté par rapport à l'Allemagne, sans pouvoir pour autant réussir à la concrétiser. C'est sous son mandat, et en vertu des accords de Locarno, que la France évacuera la Rhur et la Rhénanie.

C'est également pendant son mandat que l'instabilité ministérielle sera la règle non écrite: il n'y aura pas moins de onze présidents du Conseil et seize ministères! La toute puissance des partis face à l'exécutif manifeste ainsi sa dérisoire et dangereuse suprématie. René Rémond écrit que "l'instabilité ministérielle est ainsi la conséquence du pouvoir que les partis politiques se sont arrogés." (7) Même s'il précise que les partis politiques "sont le reflet d'une opinion profondément divisée." (7)

Contrairement à son prédécesseur, G. Doumergue n'eut pas de prétentions à modifier la Constitution.  Au contraire, bien que se déclarant "républicain de gauche", qui "entend gouverner à gauche avec une majorité de gauche", il poursuit dans le message adressé aux Chambres: "respectueux de la Constitution dont je dois être le gardien, je resterai toujours dans le rôle qu'elle m'assigne. Ce rôle exige que je sois au-dessus des partis, afin d'être un arbitre impartial et indiscuté." 

Il ne se représentera pas pour un second mandat. Mais il poursuivra sa carrière politique en étant un des présidents du Conseil de l'un de ses successeurs, Albert Lebrun.


(1) in "la République souveraine, la vie politique en France 1879 - 1939", de René Rémond, éditions Arthème Fayard, page 387.
(2). in les Présidents de 1870 à nos jours, de Raphaël Piastra, éditions Eyrolles, 2012, page 71.
(3) ibid. page 70
(4) ibid. page 72
(5) in "la République, 1880 - 1932" de Maurice Agulhon, éditions Hachette, page 169.
(6) in "la République souveraine", page 96.
(7) ibid page 141

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