"Ce n'est pas parce que l'on a rien dire qu'il faut fermer sa gueule" Michel AUDIARD

lundi 29 novembre 2021

Forbin et les Forbin": ou le pourquoi du comment des choses.


Qui est Claude de Forbin, chevalier puis comte de Forbin? Son nom a été donné à plusieurs bâtiments de la Marine Nationale, dont un que je connais bien pour avoir navigué à son bord pendant un peu plus de deux ans.

À partir de ses Mémoires, je vais essayer de vous raconter la vie d'un aristocrate sans peur, mais pas sans reproches. 




Claude de Forbin


Né à Gardanne le  6 août 1656 dans une puissante famille de noblesse provençale, chevalier puis comte de Gardanne, il a une enfance, puis une adolescence mouvementées.


"Mon naturel était vif, bouillant, impétueux. (...) Je voulais dominer mes compagnons, et pour peu qu'on me résistât, il fallait se prendre aux cheveux et batailler. (...) Il ne se passait guère de jours où les parents de ceux qui avaient reçu quelques coups ne vinssent porter des plaintes contre moi. On avait beau me châtier, j'étais intraitable dès qu'on voulait employer la rigueur pour me corriger." (1)

 
Mis en pension par sa mère chez un prêtre, il se réfugie chez un parent, commandant d'une galère où Forbin fut fort bien accueilli et promu suite à un duel, "garde de l'étendard". Il devait avoir dix sept ou dix huit ans. 


Son premier fait d'armes fut sa participation active lors de la campagne de Messine: il fallait délivrer cette ville encerclée par les armées et marines espagnoles et hollandaises sous les ordres de l'amiral de Ruyter.*

Mission réussie sous le commandement du lieutenant général Duquesne


De retour en France, la "garde de l'étendard" à laquelle Forbin appartenait est dissoute. Il rejoint un parent, le bailli de Forbin, qui commande les Mousquetaires du Roi. Donc, l'armée de terre.
Il participe à la campagne de Flandre en 1676 où il s'illustre lors de la prise de Condé sur l'Escaut, alors sous domination espagnole et rattachée définitivement à la France lors du traité de Nimègue* en 1678.
Ce traité est très intéressant pour la France qui récupère la Franche-Comté, quelques places fortes  et divers territoires en mer des Caraïbes.
C'est, en quelque sorte, l'apogée militaire de Louis XIV.


Bas-relief, La Paix de Nimègue, représentant de manière hagiographique les conquêtes de Louis XIV (Martin Desjardins, musée du Louvre).

 De retour dans la Marine, l'année suivante, il tue en duel le chevalier de Gourdon avec qui il avait eu maille à partir les années précédentes. Condamné à mort par le Parlement d'Aix, il réussit grâce à quelques appuis haut placés à réintégrer la Marine en 1679.

Il embarque ensuite sur un navire de l'escadre que commande le vice-amiral d'Estrées* et qui fait voile vers la Nouvelle Espagne*. Après avoir fait la rencontre de flibustiers riches de fabuleux pillages, l'escadre repartit vers Rochefort.


Carte de Nouvelle-Espagne (1561), dans la traduction de Géographie de Ptolémée de Girolamo Ruscelli

 

Comme c'était l'usage à cette époque, Forbin rejoint la Cour pour "solliciter mon avancement."

En 1685, il est major de l'ambassade menée par le chevalier de Chaumont, chargée par Louis XIV d'apporter le soutien de la France au roi de Siam, lequel craint les visées expansionnistes des Hollandais. 

Lors d'une escale au Cap, au sud de l'Afrique, c'est l'occasion pour lui de découvrir des peuples noirs qu'il décrit avec quelque condescendance, propre aux hommes de cette époque: "Les naturels du pays sont Caffres, un peu moins noirs que ceux de Guinée, bien faits de corps, très dispos, mais d'ailleurs le peuple le plus grossier et le plus abruti qu'il y ait dans le monde(...) Ces peuples vivent sans religion; ils se nourrissent de toutes sorts d'insectes. (...) Ils vont nus, hommes et femmes, à la réserve d'une peau de mouton qu'ils portent sur les épaules. (...) Les femmes portent pour tout ornement des boyaux de moutons fraichement tués, dont elles entourent leurs bras et leurs jambes." (2)
 

Ambassade française à la cour du roi de Siam

Arrivé au royaume de Siam, Forbin fait forte impression sur le souverain de ce pays, tant et si bien que ce dernier le nomme " amiral et général des armées du roi de Siam et reçoit le sabre et la veste, marques de sa nouvelle dignité."(3)
De ce fait, il se retrouve bloqué dans un pays qu'il n'apprécie guère: "je connaissais toute la misère de ce royaume (...) Je lui répondais que mettant à part le désagrément que j'aurais de rester dans un pays si éloigné et dont les manières étaient si opposées au génie de ma nation" (4)
Pourtant, il a droit à tous les honneurs, entre autre celui d'avoir accès au roi de Siam très facilement. Et ce dernier est si content de ses services qu'il le fait "opra sac di son craam"(5), "ce qui revient à peu près à la dignité de maréchal de France", précise Forbin.

 


Pendant son séjour au service du roi de Siam, il eut à combattre victorieusement quelques révoltes, certaines assez sanglantes. Détail assez cocasse, pour sauver un jeune officier français sérieusement blessé, il n'hésite pas à "opérer" lui-même: "pour cet effet, ayant accommodé deux aiguilles avec de la soie, je remis les entrailles à leur place et je cousis la plaie, comme j'avais vu faire dans de semblables occasions. Je fis ensuite deux ligatures et après avoir battu du blanc d'oeuf que je mêlais avec de l'arrack, qui est une espèce d'eau de vie, je m'en servais pour panser le malade." (6)
En 1687, prétextant des problèmes de santé, il fait ses adieux au roi de Siam: « Je m'estimais si heureux de quitter ce mauvais pays que j'oubliai dans le moment tout ce que j'avais eu à y souffrir." (7)

La Cour de Louis XIV à Versailles

 

Revenu à la Cour de Versailles, il ne mâche pas ses mots pour dire tout le mal qu'il pense au sujet de ce royaume lointain: "Sire, lui répondis-je, le royaume de Siam ne produit rien et ne consomme rien. (...) Il ne fait pas espérer de convertir aucun Siamois à la religion chrétienne; car outre qu'ils sont trop grossiers pour qu'on puisse leur donner facilement l'intelligence de nos mystères et qu'ils trouvent leur morale plus parfaite que la nôtre." (8)

Avec Jean Bart*, il escorte une flottille de navires marchands dans la Manche  quand ils sont attaqués par deux vaisseaux anglais de cinquante canons. Après un combat naval, Bart et Forbin sont fait prisonniers. Mais après une évasion rocambolesque, ils débarquent près de Saint Malo.

Jean Bart et Forbin s'évadent de leur prison à Plymouth


 En 1701 débute la guerre de succession d'Espagne qui opposera la France des Bourbon à l'Autriche des Habsbourg.

Forbin exécute quelques missions sans grande importance, en particulier autour de l'Italie, à Venise et à Trieste.
Quelques démêlés mineurs avec la "Sérénissime", le bombardement de Trieste ne sont pas pour un homme tel que Forbin une mission digne de lui. Il ne l'écrit pas, mais à travers l'ennui qui sourd de chaque phrase, il n'est pas difficile d'imaginer qu'il attend de retourner là où est sa vocation, à savoir les combats.


En 1705, il reçoit le commandement d'une escadre à Dunkerque. Affectation qu'il apprécie, mais sa susceptibilité coutumière le pousse à quelques impertinences. Ainsi cette réponse à Mr de Pontchartrain*, Secrétaire d'État à la Marine et donc un haut personnage à la Cour de Louis XIV: "Je le sais fort, répartis-je, et si je ne suis pas venu plus tôt, n'en accusez que votre avarice. Quand on appelle des gens, on leur envoie des ordres et non pas des lettres; mais l'ordre donne le paiement du voyage et vous avez voulu l'épargner." (9)

Nommé chef d'escadre, il s'illustre par la prise de nombreux navires anglais et hollandais. Il est chargé de conduire une flotte jusqu'à Édimbourg où il doit débarquer un corps expéditionnaire aux ordres d'un prétendant au trône d'Écosse. Pour diverses raisons, le débarquement n'a pas lieu et Forbin réussit à ramener la flotte et les troupes sans encombre à Dunkerque. 

Attaque d'une Escadre Angloise dans la Manche. 1707, gravure par Nicolas Ozanne.
 

Suite à ces brillants états de service, il espérait être élevé au rang de lieutenant général des armées navales. Ses mauvaises relations avec le ministre empêchèrent  Forbin d'accéder à ce grade. Il en profondément fut blessé.


Prétextant sa santé déclinante, il décide de quitter la Marine: "J'écrivis donc une dernière fois à Monsieur de Pontchartrain que mes maux augmentant de plus en plus et n'y voyant point d'autres remèdes que de me retirer entièrement, je le priais de me faire obtenir de Sa majesté un congé absolu. Ce ministre qui ne m'aimait pas (...) ne me marchanda pas: il m'envoya tout ce que je souhaitais , et il fit joindre au congé que je lui avais demandé une pension de quatre mille livres, outre celle de trois mille livres dont je jouissais depuis deux ans." (10)

À cinquante six ans, il se retire dans son château de Saint Marcel, à Marseille et meurt le 2 mars 1733 à 77 ans. 

Claude de Forbin (1656-1733), gravure de 1789 tirée de Portraits des grands hommes, femmes illustres, et sujets mémorables de France

 

Les mémoires de Claude de Forbin laissent entrevoir une personnalité entière, sûre d'elle-même, orgueilleuse et arrogante. Mais dotée d'un grand courage et d'une audace certaine. Il connait son métier et se révèle être un meneur d'hommes.
Eugène Sue*, historien de la marine, le décrit en ces termes: "  « Au physique, M. de Forbin réunissait toutes les qualités qui distinguent l'homme de guerre ; il avait un fort grand air ; il était vif, nerveux, alerte ; sa taille souple et dégagée était élégante, et il avait singulièrement réussi dans tous les exercices d'académie ; son teint brun, ses sourcils prononcés, son œil noir fixe et hardi, sa lèvre haute et dédaigneuse cadraient merveilleusement bien avec la raideur et l'imperturbable audace de son caractère, qui loin de se modérer était plus entier que jamais ; a cette impatience naturelle, poussée jusqu'à l'exaspération par la moindre contrariété, s'était joint un sentiment incurable d'envie et de jalouse rivalité contre tous les marins de son temps, en un mot, l'orgueil le plus insultant et le plus effréné pouvait passer pour de la modestie auprès du suprême mépris que M. de Forbin témoignait aux autres officiers du corps de la marine." (11)

 Paul de Joriaud, autre historien de la Marine: " Moqueur, impatient, colère, hautain, insupportable de morgue, il était avec cela d'une grande bravoure et fort bon marin. Sa suffisance était extrême, et il fallait tout l'éclat de ses services, en même temps qu'un esprit aimable et réel, pour lui faire pardonner les dédains qu'il affectait pour les plus grands hommes de son temps." (11) 

 

Dans la postface du livre des Mémoires, Micheline CUÉNIN se demande si Forbin n'a pas menti pour certains de ses récits où il se met en avant.
Pour autant, elle juge "étrange que l'aversion, pour ne pas dire la haine qu'on lui voue, augmente même avec le temps." (12)

Elle cite un dénommé Richer qui, en 1785, "déforme à loisir le texte des Mémoires, tout en colportant des ragots que personne ne redressera jamais." (12)
Elle cite Eugène Sue qui juge "le marin avec une sévérité extrême." Tout en produisant des archives qui contredisent ses propres affirmations." (12)

D'autres historiens, tel Pierre Larousse, bien obligé de dire que les Mémoires de Forbin "contiennent des pages intéressantes", sans manquer de fustiger cet écrit émanant d'un Provençal et d'un comte: il maltraite de la façon la plus indigne et la plus injuste les meilleurs hommes de mer de son temps, et notamment Jean Bart et Dugay-Trouin." (13)

Claude de Forbin Gardanne

Pour conclure, Madame Cuénin écrit: "Pour nous, il est clair que l'état définitif du texte porte bien la marque de celui qui l'a signé." (14

Me voilà rassuré!!

Forbin a donné son nom à plusieurs vaisseaux de la Marine Nationale:

  • en 1859, un aviso de 1ère classe, désarmé en 1884;
  • en 1888, un croiseur de 2ème classe, désarmé en 1913;
  • en 1944, un patrouilleur pour les FNFL et coulé volontairement pour servir de digue artificielle lors du débarquement du 6 juin 1944;
  • en 1930, un torpilleur, désarmé en 1952;
  • en 1958, un escorteur d'escadre sur lequel j'ai navigué de 1965 à fin 1967 et désarmé le 1er juin 1981;
  • en 2010, une frégate toujours en service.

Jacques MARQUET, un ancien de l'escorteur, a réalisé un site sur cet escorteur chargé d'histoires, ses voyages, ses équipages et ses commandants: https://www.eeforbin.fr/

 

l'escorteur d'escadre FORBIN arrive à Papeete en 1966

 

Les trois derniers FORBIN (dessin réalisé par Jacques MARQUET





Pour mémoire, deux de mes blogs consacrés aux Forbin:

https://claudebachelier.blogspot.com/2011/07/de-lee-forbin-la-fda-forbin.html

https://claudebachelier.blogspot.com/2014/08/trois-jours-sur-la-fregate-forbin.html


 

(1) in "Mémoires du Comte de Forbin (1656 - 1733), édition présentée et annotée par par Micheline Guénin, collection "le Temps Retrouvé", éditions Mercure de France, 1993, pages 32-33. 
(2) ibid, pages 81 et 82
(3) in Wikipédia, https://fr.wikipedia.org/wiki/Claude_de_Forbin
(4) ibid, page 99
(5) "
une divinité qui a toutes les lumières et toute l'expérience pour la guerre »
(6) ibid, page 13(7) ibid, page 162
(7) ibid, page 162.
(8) ibid, pages 176 et 182.
(9) ibid, page 377.
(10) ibis, page 460.
(11) in Wikipédia: https://fr.wikipedia.org/wiki/Claude_de_Forbin
(12) ibib, page 468.
(13) ibid, page 469.
(14) ibid, page 472.

vendredi 22 octobre 2021

le pourquoi du comment des choses: "de l'imposture"

 
Une imposture désigne une parole, un acte ou une manoeuvre qui vise à tromper quelqu'un afin d'en tirer profit.


"Imposteur:" désigne d'abord une personne qui abuse de la crédulité d'autrui par des discours mensongers. (...) Désigne celui qui cherche à en imposer par de fausses apparences. (...) Personne qui usurpe un nom ou une qualité qui ne lui appartient pas."(1)


Chacun a pu remarquer que nous sommes entrés en campagne électorale en vue des présidentielles et des législatives d'avril à juin 2022.

Comme dans toutes les Démocraties, du moins celles où les candidatures sont libres de leurs choix et/ou de leurs programmes, indépendantes, partisanes ou adversaires du pouvoir en place, donc comme dans toutes les Démocraties, certaines candidatures se mettent en place et proposent leurs solutions, leurs programmes et leurs critiques. 

Chacun peut les soutenir ou les combattre suivant les schémas classiques, débats, meetings, médias, etc, etc.

Chaque impétrant(e) se présente sous son meilleur jour et vante ce qu'il ou elle croit le meilleur pour la France et les Français.

Mais il reste encore des candidatures en devenir, par exemple celle dont personne ne doute, à savoir celle du Président de la République. Tous les Présidents sortants, de Charles de Gaulle à Nicolas Sarkozy en passant par François Mitterrand et Jacques Chirac, sans oublier Valéry Giscard d'Estaing, tous ont quasiment attendu la dernière minute pour confirmer leur candidature. Et il y a de fortes chances pour qu'Emmanuel Macron respecte cette règle non écrite.

Pourtant, il y a cette année, une sorte d'exception: un candidat putatif, qui refuse de se classer à l'extrême droite et qui laisse planer le doute sur ses intentions tout en faisant la promotion de son dernier livre, y reprenant ses idées et nombre de d'affirmations qui prétendent reposer sur des faits historiques, assénées par quelqu'un qui n'est en rien un historien. Ni de près, ni de loin.


dessin de JacquesFaizant paru le 9 novembre 1970

Depuis que le général de Gaulle est mort, bien des responsables politiques se réclament de lui, même les plus improbables, comme par exemple, l'extrême droite dont les ancêtres et références politiques ont tenté de l'assassiner à plusieurs reprises. 
Cela n'empêche nullement ce candidat putatif de se rendre le 18 juin dernier à la maison natale de CdG, allant jusqu'à déposer une gerbe à son nom devant la maison... En oubliant qu'en 2010, dans son livre "la mélancolie française", il dénonçait la "trahison" de de Gaulle en 1962.

L'imposture, vous dis-je....

Il n'hésite pas non plus, sur la base de "faits" historiques qui lui sont propres, à reprendre à son compte la fameuse et ridiculement fausse théorie dite "du glaive et du bouclier" qui voudrait que  de Gaulle et Pétain se soient entendus pour se répartir les rôles contre les nazis: Pétain, le bouclier; de Gaulle le glaive. Sauf que Pétain n'a en aucune façon protéger et/ou défendu ni la France ni les Français, bien au contraire. La poignée de main échangée à Montoire dès octobre 1940 avec Hitler et quelques jours après, par le discours à la radio où il affirme qu'il "entre dans la voie de la collaboration", prouve si besoin était, qu'en fait de bouclier...

L'imposture, vous dis-je...

Il n'hésite pas non plus, ce candidat putatif à affirmer sans rougir: "je dis que Vichy a protégé les juifs français et a donné les juifs étrangers". En "oubliant" de mentionner les lois anti juives d'octobre 1940*, qui concernaient les juifs Français autant que les étrangers. Il n'est pas inutile de rappeler que sur 74000 juifs déportés, un tiers étaient français. 
Tout comme, il n'hésite pas à affirmer, en 2018, dans l'émission "Répliques" d'Alain Finkielkraut que le 16 juillet 1942, les juifs raflés, parqués au vélodrome d'hiver, puis expédiés en Allemagne, ont "bénéficié exactement de la même procédure que pour l'expulsion des étrangers irréguliers."  

L'imposture, vous dis-je...

Dans son dernier livre, il écrit à propos de l'affaire Dreyfus: " on ne saura jamais si c'était ou non l'écriture de Dreyfus". En ajoutant que "pour l'armée française, Dreyfus était allemand." Sauf que Dreyfus avait quitté l'Alsace pour rester français!! 
Le candidat putatif fait semblant d'ignorer que le commandant Henry fabriqua un faux pour accabler Dreyfus et que, quand ce faux fut mis au grand jour, la presse antisémite de l'époque parla de "faux patriotique"! C'est sans doute à partir de ces sources douteuses que ce prétendu historien en a déduit la supposée culpabilité de Dreyfus!
Sur C-News, il en rajoute à propos de l'innocence du capitaine: "ce n'est pas évident".
Peut-on imaginer mensonges plus écoeurants? 

L'imposture, vous dis-je...

Le candidat putatif va jusqu'à faire de de Gaulle l'héritier intellectuel de Maurras.
Certes, de Gaulle a lu Maurras, comme il a lu la plupart des écrivains de cette époque. Ce qui ne fait pas lui le maurrassien décrit par le candidat putatif: ne lui en déplaise, CdG a toujours été un fervent républicain, comme militaire et comme politique. 

L'imposture, vous dis-je...

Pour conclure, permettez-moi de citer Charles de Gaulle qui, dans une note écrite en octobre 1941, répond à un article de Charles Maurras paru dans l'Action Française le 1er octobre 1941 (2):


1. Passons sur les outrages, sans intérêt, et prenons les idées/
2. Maurras m'oppose à moi-même quant à la politique de guerre à outrance, la façon dont il dit que j'ai jugé la politique de Gambetta en 70-71.
3. D'abord que j'ai proclamé que la Défense nationale a sauvé l'honneur, qui a sa valeur...
4. (...)
5. Encore, que l'armistice en 70-71 nous apportait tout de suite la paix. Que nous a apporté l'armistice de Pétain?
6. Enfin, que la France était seule en 70-71. Sa défaite militaire était donc irrémédiable. Sommes nous seuls dans la guerre d'à présent?
Quant à mon jugement sur Pétain - nécessité de politique à part -il fut toujours le même: Pétain fut un très grand homme qui mourut vers 1925." 

Il n'est pas difficile de comprendre que le candidat putatif n'est certainement pas un historien. 
Par contre, imposteur, cela ne fait aucun doute...



(1) in "le Robert, dictionnaire historique de la langue Française" sous la direction de Alain Rey, 3ème édition, janvier 2000, page 1075.

(2) in "Charles de Gaulle lettres notes et carnets, éditions Robert Laffont, collection Bouquins, 2010, page 1313.


le recueil sur: https://www.youtube.com/watch?v=Tq7eFXwQAR0

disponible à


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www.decitre.fr/livres
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claudebachelier@wanadoo.fr


dimanche 12 septembre 2021

un avion sous l'arc de triomphe ou le pourquoi du comment des choses

 

Le 14 juillet 1919, soit neuf mois après l'armistice de la victoire, l'armée française et ses alliés défilent fièrement sur les Champs Élysées.


 


C'est le défilé de la victoire, les maréchaux Foch, Joffre et Pétain à la tête des troupes françaises et alliées. Les fantassins sont à pied; les artilleurs sur leurs affuts tirés par des camions; les tankistes, toutes nouvelles unités, dans leurs chars; les marins à pied, difficile de défiler à Paris sur un croiseur; et les aviateurs... à pied.

 


 

Et c'est là que le bât blesse:  ceux que les matafs et les biffins ne surnomment pas encore "les gonfleurs d'hélice" n'ont pas été autorisés par l'état-major de l'armée à survoler les Champs Élysées aux commandes de leurs avions. 

 

 Et pour eux, pour les aviateurs, c'est bien plus qu'une vexation, bien plus qu'une insulte: c'est une humiliation! 

Ouvrons une parenthèse pour remonter à l'apparition du mot "avion".

Il faut se souvenir que  Clément ADER* avait appelé ses premiers prototypes "Éole", puis "Avion", le troisième ayant réussi à "voler" quelques mètres le 12 octobre 1897 devant des représentants de l'armée, lesquels avaient financé "Avion III".

lAvion III de Clément ADER

Pour nommer ses créations, Ader avait, en quelque sorte, créé un néologisme à partir de l'expression latine, "avis", qui signifie oiseau.
C'est sans doute à partir de cette époque que le mot avion est passé dans le langage courant, remplaçant "aéroplane".
Et tout naturellement, ceux qui pilotaient ces drôles d'engins ont été appelés aviateurs.
Ce fut Louis Blériot* qui, le premier fut breveté en 1908. Le 25 juillet 1909, il traverse la Manche, de Calais à Douvres.


Franz Reichel, pionnier de l'aviation (en tant que passager) écrit dans l'Illustration:
"Le grand geste est accompli : pour la première fois un homme conduisant un oiseau de toile, d’acier qui vomissait le feu, véritable dragon des légendes effarées d’autrefois, a traversé la mer, et, quittant un continent, pris terre sur l’autre par le chemin des airs à demi domptés. » 

La même année, Élise Deroche* sera la première femme à être brevetée.

Fermons la parenthèse.

Donc, les aviateurs humiliés sont en colère. Il faut laver l'affront coûte que coûte. Et pour laver un tel affront, rien de mieux qu'une provocation, histoire de montrer à ces biffins galonnés qu'un aviateur sait mieux voler dans les airs que marcher sur le bitume...

Charles GODEFROY

Très vite la décision est prise de passer en avion sous l'arc de Triomphe. Et c'est Charles GODEFROY*, un adjudant chef avec 500 heures de vol au compteur et une bonne expérience de moniteur après la guerre qui lavera l'affront fait aux aviateurs.


Godefroy  a 31 ans et n'a pas froid aux yeux. Ce défi lui plait. Avec son ami journaliste Jacques Mortane*, il va aller sur place faire quelques repérages. En effet, il peut y avoir des courants d'air et des turbulences et il s'agit de bien connaitre le passage. Même si son avion ne fait que 7,52 mètres d'envergure, la voute de l'arc, elle,  n'est haute que de à peine 30 mètres et large de 16 mètres.

Après auparavant avoir fait quelques entrainements sous le pont de Miramas, le 7 août 1919, Charles Godefroy décolle en catimini de l'aéroport de Villacoublay à bord d'un biplan Nieuport 11.
Vers 8h00, il commence son approche par l'avenue de la Grande Armée. Il prend de la vitesse et passe sous la voute, un peu en biais, sans difficulté aucune.
Puis, après avoir survolé la place de la Concorde, il retourne à Villacoublay où personne n'est au courant de l'exploit



 

Jacques Mortane a photographié et filmé la scène. Même si le préfet de police a interdit la diffusion du film, de nombreux articles seront publiés dans la presse: 

https://www.dailymotion.com/video/x1xgjxf



Charles Godefroy dont le nom a très vite été connu ne sera pas sanctionné par ses supérieurs. Pour autant, ce vol aura été son dernier et il quittera l'armée presque aussitôt.

Il faut noter qu'à cette époque, l'aviation faisait partie intégrante de l'armée de terre. Il faudra attendre l'année 1934 pour que l'aviation devienne une arme à part entière au sein des armées françaises. 

L'exploit de C. Godefroy ne sera imité que soixante plus tard, le 18 octobre 1981 par un ancien pilote de chasse, Alain Marchand, aux commandes d'un avion de 10 mètres d'envergure, avec à la clef une amende de 5000 francs. Quelques années plus tard, ce sont deux pilotes d'ULM qui réussiront le passage. 

Il fallait un mélange de courage et d'inconscience, mais aussi de défi vis à vis de l'institution militaire, à Godefroy pour avoir tenté et réussi un tel vol. Il n'a cherché à en tirer aucune gloire et c'est cela qui fait de son geste un exploit. Un vrai..

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mardi 29 juin 2021

L'abstention ou le pourquoi du comment des choses



L'abstention a confirmé ce que l'on savait déjà depuis pas mal de temps: elle est devenue le premier parti de France.
En effet, pour ces élections régionales et départementales, deux tiers des électeurs ont refusé de choisir et ont préféré rester à la maison.
En mai 2021, 47,9 millions de Français étaient inscrits sur les listes électorales (source INSEE)* 
Avec un taux de participation à 33,28% au premier tour, cela fait à peu près 32 millions de personnes inscrites sur les listes électorales qui ont boudé les urnes, soit 66,72% d'abstentionnistes. Ce qui n'est quand même pas rien!

Mis à part, le référendum sur le quinquennat de septembre 2000*, jamais, depuis 1944, et quelque soit le type de scrutins, l'abstention n'avait atteint un tel niveau. 

J'ai essayé - et j'essaie toujours - de comprendre ce pourquoi du comment de l'abstention.
J'ai écouté des émissions, ce qu'en pensaient des proches, des amis et même des "radios trottoirs" imbéciles; j'ai lu des articles, tous écrits par des gens compétents en la matière. Et j'ai osé regarder hier soir, dimanche 27 juin, les commentaires des politiques, déplorer, des trémolos dans la voix, cette désertion démocratique collective.

Sauf qu'à cet instant où j'écris ce billet, je n'ai toujours rien compris. Parce que les avis que j'ai lus, entendus, regardés sont tous contradictoires, polémiques et, le plus souvent, strictement partisans. 

Que l'on se comprenne bien, lecteur attentif, abstentionniste ou pas: j'ai voté aux deux tours pour chacune des deux élections. Pour autant, je me garde bien d'avoir un quelconque jugement de valeur sur les abstentionnistes.  Même si, faute d'en comprendre la ou les raisons, je ne partage pas leur choix de ne pas voter. 

Concernant les régionales dans Auvergne Rhône Alpes, il y avait, pour le premier tour, neuf liste en compétition, de l'extrême gauche à l'extrême droite:
Je cite le noms de chacune de ces listes tel que présenté sur le site de France Inter*:

  • "Union essentielle", portée par Shella Gill (divers)
  • "L'écologie, c'est possible !" portée par Fabienne Grébert (Europe écologie - Les Verts)
  • "Lutte Ouvrière - Faire entendre le camp des travailleurs", portée par Chantal Gomez (Lutte Ouvrière)
  • "Auralp, la majorité présidentielle avec Bruno Bonnell", portée par Bruno Bonnell (La République en Marche)
  • "L'alternative en Auvergne-Rhône-Alpes" portée par Najat Vallaud-Belkacem (Parti socialiste)
  • "Laurent Wauquiez, la région avec toutes ses forces", portée par Laurent Wauquiez (Les Républicains)
  • "Agir pour ne plus subir" portée par Farid Omeir (Union des démocrates musulmans français)
  • "Ensemble, pour notre région" portée par Cécile Cuikerman (La France Insoumise et Parti Communiste)
  • "Liste Rassemblement national" portée par Andréa Kotorac (Rassemblement national)
Il y avait donc, me semble t-il, le choix, d'autant que les impétrant(e)s n'avaient, en termes politiques, rien, mais alors rien en commun. 

Parmi les raisons invoquées par certains abstentionnistes et expliquées par des politistes ou des journalistes, il y en a une qui m'a beaucoup interpellé, comme on dit, à savoir ne pas trouver son "bonheur" parmi les candidat(e)s. Surprenant quand même, non?
 
Une autre raison invoquée, et pas des moindres, était que le système était pourri jusqu'à la racine, tout comme celles et ceux qui le représentaient, et que, dès lors, il convenait de sortir les sortant(e)s sans exception.
 
Il me semble que c'était possible: dans cette liste, il y a des partisans de la révolution, du "dégagisme", bref des gens qui ne veulent plus entendre parler du système politique actuel. Et donc il était tout à fait possible de voter pour ces candidat(e)s.
On me rétorquera, à raison, que les documents électoraux ne sont pas arrivés en temps et en heure, quand ils sont arrivés.
Mais tout les partis politiques ont des sites internet, facilement accessibles. Et donc, rien de plus facile que d'aller se renseigner soi-même.
Sans oublier que Lutte Ouvrière ("travailleuses, travailleurs") ou la LCR ou le NPA, n'ont jamais réussi à s'imposer, malgré que les documents électoraux aient été distribués lors des scrutins précédents au sein de chaque famille.  

On dit aussi que les Français seraient fâchés avec la politique. Mais ça signifie quoi, fâchés avec la politique? Cela signifierait-il qu'ils aimeraient un pouvoir autocratique? Je n'ose l'imaginer. Mais, là aussi, dans cette affirmation douteuse, que des lieux communs, que des trucs rabâchés à n'en plus pouvoir!
 
Je ne peux, ici, invoquer toutes les raisons ou les causes des abstentions et les moyens d'y remédier. Je vais néanmoins en citer quelques unes, "pêchées" un peu partout dans ce que j'ai lu ou entendu.

Pour certains, le vote électronique permettrait une augmentation des votes; pour d'autres,  le fait que les régions ne servent à rien décourage le vote; ou encore la taille des régions qui serait soit trop grande, soit trop petite, découragerait la participation; pour d'autres encore, la montée de la violence et des invectives dans le débat public est largement en cause; certains électeurs auraient le sentiment que leur voix ne compte pas; ou encore, une certaine désinvolture ou une certaine insouciance; le couplage des deux élections pourraient avoir compliquer la donne; d'autres supposent que se déplacer pour voter n'est pas évident...
 
Mais où trouver une explication, même une ébauche cohérente d'explication? Pour ma part, je reste dans l'interrogation, voire dans l'inquiétude.
 
Il m'arrive parfois, et même souvent, de penser que, collectivement, nous agissons comme des enfants gâtés, des enfants qui ne sont jamais contents. Un peu comme cette chanson enfantine alsacienne: 
Hans de Schnokeloch:
 
Le Hans du Schnockeloch, tout ce qu'il veut, il l'a
Mais ce qu'il veut, il ne l'a pas
Et ce qu'il a, il n'en veut pas. 
 
Je vous accorde que cela peut-être quelque peu réducteur, mais il est vrai que nous vivons une époque où l'individu a supplanté le citoyen, ou le moi a remplacé le nous. 
 
Le vote libre et personnel est indissociable de la Démocratie. Et réciproquement. Quoi que puissent en penser les bateleurs d'une Démocratie directe illusoire, les hérauts de "élections, pièges à cons".
 
Un dicton affirme: "qui ne dit mot consent". 
Et donc, voter, c'est parler et agir. S'abstenir, c'est se taire et subir. 






le recueil sur: https://www.youtube.com/watch?v=Tq7eFXwQAR0

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mardi 22 juin 2021

Patrice de MAC MAHON ou "le pourquoi du comment des choses"

Patrice de Mac Mahon

Dans ce "pourquoi du comment des choses", j'ai choisi d'évoquer Patrice de Mac Mahon, monarchiste militant, mais pourtant second président de la République (troisième si l'on compte Louis Napoléon Bonaparte qui a trahi la République en devenant Napoléon III.)

 


Mac Mahon à Magenta

Descendant d'une famille d'origine irlandaise, dont la noblesse a été reconnue par une lettre patente de Louis XV, il est né en 1808 dans une famille où être militaire était la règle absolue.

Sorti troisième de l'école militaire de Saint Cyr* en 1827, il  effectue une bonne partie de sa carrière militaire en Algérie et cela dès le début de la conquête.

Pendant la guerre de Crimée, il participe à la prise de Sébastopol* en 1855 et aurait dit "j'y suis, j'y reste."

Pendant la seconde guerre d'indépendance italienne contre l'Autriche il commande le 2ème groupe d'armée à Magenta* où il est fait maréchal de France et duc de Magenta par Napoléon III.


Proclamation de La République par Gambetta

 

Mais avant d'aborder plus précisément la carrière politique de Mac Mahon, il est nécessaire de revenir quelques années en arrière. 


Après avoir été nommé gouverneur général en Algérie, il est rappelé en France lors de la guerre contre la Prusse. Il est fait prisonnier à Sedan avec Napoléon III et une partie importante de l'armée française: 80000 officiers et soldats sont alors internés en Allemagne dans des conditions lamentables.

« Capitulation de Sedan »
Caricature de Daumier parue dans Le Charivari le 22 septembre 1870.


La République est proclamée par Gambetta le 4 septembre 1870*.

Le 28 janvier 1871, l'armistice est signé entre la France et la Prusse, obligeant le gouvernement français d'organiser des élections. Celles-ci ont lieu le 8 février  et donne une très forte majorité royaliste: 400 contre 150 républicains. Le texte de l'armistice est approuvé par l'Assemblée le 1er mars par 546 voix contre 107 et 23 abstentions.

Nommé à la tête des armées du gouvernement d'Adolphe Thiers, Mac Mahon dirigera la répression sanglante contre la Commune de Paris.


Le traité de Francfort signé entre la France et la Prusse le10 mai 1871 impose à la France une indemnité de guerre de cinq milliards de francs-or, la perte de l'Alsace et de la Moselle qui deviennent territoire de l'empire allemand et l'occupation par les troupes allemandes d'une partie du territoire jusqu'au paiement total de l'indemnité.
Si on ajoute la proclamation de l'empire allemand le 18 janvier 1871 dans la galerie des glaces de Versailles, l'humiliation est totale.

Thiers caricaturé par Honoré Daumier (lithographie publiée dans Le Charivari, ).

Le 31 août 1871, Thiers devient président de la République.

Adolphe Thiers a une longue carrière politique derrière lui: plusieurs fois ministre sous le règne de Louis Philippe 1er, simple député sous la II ème République.  Toujours député pendant le règne de Napoléon III, il est le principal dirigeant de l'opposition libérale.
Il est "chef du pouvoir exécutif de la République Française" de février à août 1871, puis Président de la République jusqu'au 24 mai 1873, date à laquelle il démissionne suite à l'opposition royaliste qui renverse son gouvernement.
Il n'a jamais été partisan d'un retour de la monarchie, pas plus qu'il n'a été réellement républicain. Disons que sans être opportuniste, il était pragmatique.
François Furet le décrit ainsi: "Au fond, le républicanisme de Thiers est le produit d'une évolution déjà visible dans la pensée orléaniste des dernières années du Second Empire. Dans la France Nouvelle, publié en 1868, son jeune ami, Prévot-Paradol avait déjà montré qu'un gouvernement démocratique et libéral (c'est-à-dire fondé sur le suffrage universel et un régime parlementaire comportant deux Chambres) pouvait prendre aussi bien une forme républicaine que monarchique." (1)

 

  
portrait officiel d'A. Thiers en 1871
 

Et Furet d'ajouter: "À la fin de 1872, Thiers ne fait plus mystère de son ralliement à la République, "le régime qui nous divise le moins". Il le dit à l'Assemblée à l'ouverture de sa session d'automne, dans son message du 13 novembre: "la République existe. Elle est le gouvernement légal du pays", à quoi il ajoute aussitôt: "le République sera  conservatrice ou elle ne sera pas." (1)

 
On comprend donc que la majorité royaliste n'hésite pas à le renverser. Notons que Thiers a voté l'amendement Wallon* le 30 janvier 1875, amendement qui vise à instaurer définitivement le système républicain.


Les royalistes vont donc élire Patrice de Mac Mahon, président de la République par 390 voix sur  391, les députés républicains s'étant abstenus.
Aussitôt élu, Mac Mahon nomme le duc de Broglie* président du Conseil afin de préparer l'instauration de la monarchie. Il s'agit donc  de mettre en place des institutions qui, dans son esprit, doivent souligner la prééminence du camp conservateur.

Bien que monarchiste déclaré, dont le projet politique consiste à rétablir la monarchie, il est très légaliste: ainsi, il refuse officiellement de prendre parti. À tel point qu'il ne rencontrera jamais Henri d'Artois.
Même s'il est plutôt légitimiste, c'est-à-dire partisan de ce dernier, comte de Chambord,
petit fils de Charles X et prétendant au trône de France sous le nom de   Henri V*.


Henri d'Artois
 

Au sein de la famille royaliste existe une autre branche: les Orléans, partisans du comte de Paris, Louis-Philippe d'Orléans, petit fils de Louis-Philippe 1er et prétendant au trône sous le nom de Louis-Philippe II.
Sachant que d'Artois n'a pas de descendance et qu'à sa mort, ils récupèreront le trône, les orléanistes le reconnaissent comme prétendant légitime. 

 

Mais, le 5 juillet 1871, dans une déclaration, Henri d'Artois refuse le drapeau tricolore: "Jai reçu le drapeau blanc comme un dépôt sacré du vieux roi, mon aïeul, mourant en exil; il a toujours été pour moi inséparable du souvenir de la patrie absente; il a flotté sur mon berceau, je veux qu’il ombrage ma tombe. Dans les plis glorieux de cet étendard sans tache, je vous apporterai l’ordre et la liberté. Français: Henri V ne peut abandonner le drapeau de Henri IV." (2)

Dès lors, la position de d'Artois a changé la donne  dans le camp monarchique.

Original de la loi constitutionnelle du , avec son sceau (Archives Nationales)

Mac Mahon n'intervient pas lors du vote de l'amendement Wallon le 30 janvier 1875, amendement adopté une première fois par 353  voix contre 352 et qui stipule que: « Le président de la République est élu à la majorité absolue des suffrages par le Sénat et la Chambre des députés réunis en Assemblée nationale. Il est nommé pour sept ans ; il est rééligible. »

Repris dans l'article 2 de la Loi Constitutionnelle du 25 février 1875*, cet amendement pose les fondations de la République. L'article 4 de la loi stipule: "
Le Président de la République peut, sur l'avis conforme du Sénat, dissoudre la Chambre des députés avant l'expiration légale de son mandat." C'est une disposition importante qui ne sera pourtant utilisée qu'une seule fois sous la III ème République.
Notons au passage que cet amendement sera abrogé par le premier des actes constitutionnels de Vichy* le 11 juillet 1940.

Les élections législatives de février mars 1876 sont un triomphe pour les républicains (291 sièges) et une défaite cinglante pour les monarchistes. (242 sièges).

Jules Simon


Le 12 décembre 1876, Jules Simon qui s'affirme lui-même "profondément républicain et résolument conservateur", est nommé président du Conseil.

Les républicains sont devenus les maitres du jeu politique qui a pour conséquence des tensions avec le président de la République.
   


À cette époque, l'agitation ultramontaine* menée par plusieurs évêques et cardinaux  oppose frontalement les élus républicains au maréchal de Mac Mahon. Cet ultramontanisme affirme la subordination du pouvoir civil à l'autorité ecclésiastique, cette doctrine reposant sur l'infaillibilité du pape et la suprématie du spirituel sur le temporel. Ce qui est bien sûr totalement inacceptable par les élus républicains.


Dans "la Révolution Française", Furet écrit: " Un dernier trait est essentiel à définir ce républicanisme: la bataille contre le cléricalisme. (...) L'église est devenue ultramontaine, drapée dans le Syllabus*, et penchant vers l'excommunication du moderne; elle condamne indistinctement les libéraux et les socialistes, la liberté de la presse et l'athéisme, Renan et la Commune ensemble. Du côté républicain, l'idée forte est celle de la science, pensée comme contradictoire avec la religion et devant s'y substituer, avec le développement de l'école républicaine."(3)


Léon Gambetta* reproche vertement au président du Conseil, Jules Simon, de ne pas être suffisamment ferme face à cette agitation: "Je ne fais que traduire les sentiments intimes du peuple de France en disant ce qu'en disait un jour mon ami Peyrat : le cléricalisme ? Voilà l'ennemi ! »

Lors d'un débat à l'Assemblée Nationale, les députés républicains adoptent un ordre du jour condamnant ces agitations cléricales, sans que le gouvernement de Jules Simon ne s'y oppose. Ce que lui reproche Mac Mahon. Ce dernier accepte la démission du président du Conseil et nomme de Broglie pour le remplacer.
Sous l'impulsion de Gambetta, la Chambre refuse la confiance à de Broglie.


Les élus républicains signent un manifeste dit des "363"* pour s'opposer à la nomination du duc de Broglie, royaliste militant le 18 mai 1877. 
En réaction à ce manifeste qui affirme: "la prépondérance du pouvoir actuel s'exerce par la responsabilité ministérielle (...) et que la confiance de la majorité ne saurait être acquise qu'à un cabinet libre de son action et résolu à gouverner suivant les principes républicains." (3), le président Mac Mahon dissout l'Assemblée Nationale avec l'accord du Sénat.
Dans un discours resté célèbre, Gambetta dira: Quand la France aura fait entendre sa voix souveraine, il faudra se soumettre ou se démettre."

Les 14 et 28 octobre 1877, les élections législatives donnent une nette majorité aux élus républicains.
Même s'ils perdirent 37 sièges, les républicains avaient une majorité de 363 députés contre 109 pour les conservateurs.

Malgré quelques tentatives de se maintenir au pouvoir en nommant un gouvernement de centre gauche, il est acculé à la démission.
Le 30 janvier 1879, n'ayant plus aucun soutien, ni à l'Assemblée Nationale ni au Sénat (passé aux républicains lors des élections du 5 janvier 1879), Patrice de Mac Mahon démissionne. Il est aussitôt remplacé par Jules Grévy.

Il existait depuis le début de la III ème République  une sorte de parlementarisme dualiste, d'essence sinon d'inspiration orléaniste, à savoir l'existence de deux pouvoirs égaux, celui de l'Assemblée et celui du président, permettant à ce dernier d'agir à sa guise, y compris contre son propre gouvernement et même de dissoudre la chambre.
Mais les députés ont eu une lecture toute différente de la Constitution: "le maréchal Mac Mahon a dû se ranger au point de vue des républicains et valider l'interprétation parlementaire des institutions. Dès lors, le sort est scellé de la prérogative présidentielle: elle est morte. Sa reddition assure le triomphe définitif de la lecture de la Constitution qui affirme la supériorité des Chambres sur l'exécutif, président et gouvernement confondus."(4)


Et Jacques Juillard de confirmer: "le débat était tranché: la III ème République serait parlementaire, et l'usage du droit de dissolution, symbole  et instrument de la révolte de Mac Mahon contre ce parlementarisme, tomba en désuétude. Gambetta avait gagné." (5)

Cette possibilité de dissolution de la Chambre ne sera plus jamais utilisée sous la III ème République, même si elle figure toujours dans la Constitution. Les douze présidents de la République qui se succéderont de 1879 à 1939 n'auront quasiment aucun pouvoir, si ce n'est de désigner le président du Conseil et, bien sûr, celui de... dissoudre l'Assemblée Nationale. 

Sous la V ème République, l'Assemblée a été dissoute cinq fois, dont deux pour confirmer les élections présidentielles de F. Mitterrand, en 1981 et 1988.
La seule dissolution conforme à la théorie parlementaire a été celle opérée par le Président de Gaulle suite au renversement du gouvernement de Georges Pompidou le 5 octobre 1962.
Celle de 1968 pour mettre fin aux évènements de mai et celle de 1997,  suite à une erreur stratégique du président Chirac.

J'ai consacré ce "pourquoi du comment des choses" à Patrice de Mac Mahon parce que c'est quand même un paradoxe que ce "traineur de sabre" monarchiste, devenu Président de la République républicain, ait été l'acteur involontaire de l'émergence et de la consolidation de la République et de ses institutions. 

Et le témoin impuissant d'une France devenue définitivement républicaine.  


 

le triomphe de la République

 

 

(1) in "la Révolution Française" de François Furet, édition GLM pour les éditions Gallimard, 1999, page 769

(2) https://www.sylmpedia.fr/index.php/Drapeau_blanc

(3) ibid François Furet, page 782.

(4) in "la République souveraine: la vie politique en France de 1879 - 1939, de René Rémond, éditions GLM pour les éditions Arthème Fayard, 2002, page 90.


(5) in "les gauches Françaises, 1762 - 2012, Histoire, politique et imaginaire" de Jacques Juillard, éditions Flammarion, 2012, pages 370 - 371

 

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