mercredi 27 février 2013

Abraham LINCOLN: 1809 – 1865: un Président américain. 1ère partie.


Il y a quelques temps, j'ai vu le superbe film de Steven Spielberg: "Lincoln" qu'il a adapté du livre de Doris K. Goodwin*: "Team of Rivals: The Political Genius of Abraham Lincoln". (éditions Michel Lafon, 334 pages, 19,50€)

Contrairement aux idées reçues, ce film ne retrace pas le rôle de Lincoln dans la guerre de sécession, mais la bataille parlementaire que le Président a mené, avec ses collaborateurs, pour faire voter à des parlementaires réticents le 13 ème amendement qui abolissait l'esclavage, introduisant ainsi cette abolition dans la Constitution.

J'ai donc eu envie d'en savoir un peu plus sur cet homme exceptionnel, au destin tout aussi exceptionnel. Mais aussi à ce qui a conduit une nation nouvelle, un peuple nouveau à une guerre civile destructrice et meurtrière: la guerre de Sécession.
La guerre de Sécession: 1860 - 1865.
Great Seal of the Unites States: le Grand Sceau des EU

Si la devise des Etats Unis est depuis 1956 "in God we trust", "en Dieu, nous croyons", celle voulue par les pères fondateurs* était "E pluribus unum", "de plusieurs, un". Devise qui illustre la volonté de ces mêmes pères fondateurs de créer une union à partir de valeurs communes, même si la forme fédérale de l'Etat a été choisie dès l'origine.

Dès lors, on peut s'interroger sur les motifs de cette guerre civile.
Mais peut-être, faut-il pour cela remonter un peu le temps et revenir aux origines.

les treize colonies
Ce n'est qu'en 1607 que la première colonie, la Virginie, fut  fondée par des anglais. A cette époque, en Angleterre, la crise agricole fait rage, ce qui incite beaucoup de paysans pauvres à émigrer. 
Une seconde colonie sera créée en 1620, la treizième et dernière, la Géorgie en 1732. Entre 1610 et 1700, la population de ces treize colonies passe de 350 à 250 888 habitants. (1) En 1790, date du premier recensement officiel, la population totale atteint 4 millions d'habitants, dont une grande majorité d'anglais, (61%), mais aussi d'écossais (8,3%), d'irlandais (9,7%) et d'allemands (8,7%) (2). Précisons enfin qu'à cette date, la population noire, exclusivement composée d'esclaves, atteint 575 000 personnes, la grande majorité se situant dans les états du sud. (3). Cette dernière précision est d'importance, nous y reviendrons un peu plus loin.

La cohabitation avec l'Angleterre, sera assez vite conflictuelle, la mère patrie ayant pour ces aventuriers un regard quelque peu condescendant, voire méprisant. Mais les années passant et la prospérité des colonies montant en régime, les monarques anglais ont réaffirmé leur autorité et mis à contribution les finances de ces lointaines terres anglaises, d'autant que les guerres avec la France ont vidé le trésor royal. Sauf que ces colonies avaient pris l'habitude de se gouverner elles-mêmes et supportaient de moins en moins la pesante tutelle de la métropole anglaise.

L'économie des anglais d'Amérique - appelons les dès maintenant les américains - est une économie florissante dont bénéficie la métropole à travers de nombreuses taxes, d'obligations ou d'interdictions douanières, ce qui ne manque pas de soulever de plus en plus de protestations. Ainsi du "sugar act"* en 1764, et du "stamp act"* en 1765 qui déclenchèrent des révoltes, dont les représentants de la couronne britannique furent les premières victimes. Même si ces deux taxes furent supprimées, les malentendus subsistaient. Et cela d'autant plus que les américains, pourtant citoyens anglais, se sentaient exclus du système politique britannique puisque n'élisant pas de représentants à Londres.

Le 16 décembre 1773, des manifestants américains, déguisés en indiens, jettent à la mer la cargaison de thé d'un navire anglais pour protester contre une décision de Londres d'exempter de taxes les exportations de thé vers l'Angleterre: c'est le "Boston tea party."* Les réactions du gouvernement anglais sont immédiates et répressives: la fermeture du port de Boston, si elle n'est pas la plus dure, n'en est pas moins pour les américains la décision de trop. Les plus radicaux des américains réclament la rupture avec l'Angleterre, donc l'indépendance: ainsi Patrick Henry*, un des premiers indépendantistes, déclare t-il: "Je ne suis pas un virginien, mais un américain."

signature de la Déclaration d'Indépendance

L
es premiers combats ont lieu en avril 1775. La déclaration d'indépendance est rédigée par John Adams*, Benjamin Franklin*, Thomas Jefferson*, Robert Livingston* et Roger Sherman*. Le 4 juillet 1776, elle est votée et signée à l'unanimité par les treize colonies.

C'est un document juridique complet et précis qui part du principe que le roi d'Angleterre, Georges III  a violé à vingt sept reprises les principes énoncés dans le préambule de cette déclarations. Et donc, les signataires annoncent la naissance des Etats-Unis d'Amérique. André Kaspi le résume ainsi: "En conséquence, tout en exprimant une philosophie et une idéologie, la Déclaration d'Indépendance est un document essentiellement politique qui s'efforce de répondre à une situation précise, à des problèmes concrets, même si certains des principes qu'elle contient peuvent s'appliquer à d'autres périodes et à d'autres lieux." (4)

Cette guerre d'indépendance sera longue, où alterneront victoires et défaites. Georges Washington*, nommé général en chef, mènera contre les anglais plus une guérilla que les classiques batailles en ordre serré.

Sollicité par Benjamin Franklin, mais aussi désireux de prendre une revanche sur les anglais (voir le traité de Paris de 1763)* et même si les finances royales sont très mal en point, le gouvernement de Louis XVI (lui-même pourtant réticent) enverra d'abord une aide matérielle, puis des troupes sous le commandement de La Fayette*. La marine française, sous les ordres de l'amiral de Grasse*, aidera puissamment à la victoire finale des insurgents américains.

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La fayette et Washington à Mount Vernon
Pour l'anecdote, et sous réserve de vérifications scientifiques, il s'est dit que Washington, pour remercier la France de son aide capitale, aurait proposé à La Fayette que le français devienne la langue officielle des Etats-Unis. Ce dernier aurait refusé.
Georges Washington sera le premier Président du nouvel Etat. 

Dans la mémoire américaine, il est devenu une légende, un mythe. "La légende s'est emparée de Washington, au point d'en faire l'incarnation de l'Amérique, le symbole de l'indépendance, le lien qui unit entre eux les américains. Depuis près de deux siècles, Washington est un mythe. Un Etat, 7 montagnes, 8 coursd'eau, 10 lacs, 33 comtés, 9 universités, 121 villes, y compris la capitale fédérale, portent son nom. Des billets de banque, des pièces de monnaie, des timbres-poste sont ornés de son effigie. Ses portraits, en particulier celui de Gilbert Stuart, commencé mais jamais achevé, son buste, sculpté par Houdon, sont reproduits à l'infini. Mais de son vivant, Washington n'a pas manqué d'ennemis."(5)

Georges Washington
Une fois l'indépendance acquise, le plus difficile reste à faire. En effet, il s'agit de faire exister un Etat qui, par la force des choses, entrera directement en concurrence avec ceux de l'Europe, plus anciens et plus puissants.

Mais avant toutes choses, il convient de se doter d'une Constitution. En 1790, la Déclaration des Droits, sous forme de dix amendements, s'ajoute à la déclaration d'Indépendance. Elle affirme la primauté du législatif sur l'exécutif, ainsi que la forme fédérale de l'organisation étatique. Organisation qui correspond parfaitement qu'en donne Maurice Croisat* (que j'ai eu comme prof de sciences politiques à l'IEP): "le fédéralisme est un mode de gouvernement qui repose sur une certaine manière de distribuer et d'exercer le pouvoir à partir de gouvernements territoriaux autonomes qui participent, d'une manière ordonnée et permanente, aux institutions et décisions du gouvernement central." (6)

Cependant, un problème, et non des moindres, demeure: faut-il ou non maintenir l'esclavage? Si les états du nord abolissent cette pratique avant la fin du 18 ème siècle, ceux du sud s'y refusent, arguant du fait qu'ils ont un besoin absolu de cette main d'oeuvre noire, sous peine de ruine économique. Sans compter que les mentalités ne s'y prêtent pas.

Pourtant, le second paragraphe de la Déclaration d'Indépendance stipule: "Nous tenons pour évidentes pour elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. Les gouvernements sont établis parmi les hommes pour garantir ces droits, et leur juste pouvoir émane du consentement des gouvernés."

Alexis de Tocqueville en 1850

Comme pour confirmer ce texte, Alexis de Tocqueville*, dans le voyage qu'il entreprend aux Etats-Unis en 1830 et qu'il relate en 1835 et 1840 dans son ouvrage "de la Démocratie en Amérique", écrit dans son introduction: "Parmi les objets nouveaux qui, pendant mon séjour aux EU, ont attiré mon attention, aucun n'a plus vivement frappé mes regards que l'égalité des conditions. (...) Ainsi donc, à mesure que j'étudiais la société américaine, je voyais de plus en plus, dans l'égalité des conditions, le fait générateur dont chaque fait particulier semblait descendre, et je le retrouvais sans cesse devant moi comme un point central où toutes mes observations venaient aboutir." (7)
Si l'auteur a un a-priori favorable par rapport à son objet d'études, il n'en reste pas moins  qu'il reste très lucide et ne fait jamais dans le panégyrique, voyant, entre autres, dans cette espèce de despotisme exercé par le citoyen américain - la tyrannie de la majorité" - un danger plus qu'un progrès.

S'il s'étonne - et se scandalise - sur la probable disparition des indiens, il est fort peu disert sur les noirs en général et l'esclavage en particulier. Dans des notes rédigées en octobre 1831 à Philadelphie, il écrit: "beaucoup de gens en Amérique, et des plus éclairés, m'ont soutenu que les Nègres appartenaient à une espèce inférieure. Beaucoup d'autres ont soutenu la thèse inverse. (...) Nous lui demandions quel était à son avis le seul moyen de sauver le Sud des malheurs qu'il prévoit. Il répondait que c'était d'attacher les Nègres à la glèbe comme les serfs du Moyen Age." (8)

Ce que Tocqueville ne manque pas de noter, c'est que son interlocuteur - un quaker très instruit selon l'auteur - a la prescience de ce que le maintien de l'esclavage pose comme nuages sombres sur l'avenir des Etats du Sud.

en rouge l'Illinois
En 1828, les USA comptaient 24 Etats et 12 millions d'habitants. Les noirs, quasiment tous esclaves dans le Sud, étaient un peu plus de 1,7 million.

Abraham Lincoln jeune

A peu près à cette époque (1832), Abraham Lincoln qui a tout juste 23 ans s'est installé à New Salem (Illinois) comme magasinier. Très vite remarqué pour sa force, son intelligence  et son éloquence, il se présente aux élections de l'assemblée de l'Etat. Huitième (sur treize), il ne fut bien sûr pas élu. Il prit néanmoins sa revanche deux ans plus tard en étant élu dans cette même assemblée. Il entreprit alors de devenir avocat et réussit brillamment le concours du barreau  en 1836. Il s'installe à Springfield, désignée capitale de l'Illinois l'année suivante.

La question de l'esclavage restait posée au niveau de l'Etat fédéral; en effet, à chaque fois qu'un nouveau territoire entrait dans l'Union (il fallait pour cela qu'il ait une population d'au moins 60 000 habitants) se posait l'épineux problème de l'esclavage: ce nouvel état serait-il ou non esclavagiste.
Un puissant mouvement abolitionniste avait pris forme dès 1830 et les débats au sein des Parlements locaux furent très vifs, y compris en Illinois. Lincoln, prudent, rédigea une motion: "Certes, l'Etat fédéral ne disposait d'aucun pouvoir constitutionnel lui permettant de toucher à l'institution de l'esclavage dans les Etats où il existe (...) mais que l'institution de l'esclavage reposait sur une injustice et était de mauvais politique." (9)

Dans le sud de l'Union, l'esclavage des noirs est une chose naturelle, voire divine: "la Bible mentionne l'esclavage et fait de la lignée de Cham, dont descendraient les noirs, une famille d'hommes inférieurs. Dans une civilisation qui fait de la Bible une lecture quotidienne, l'argument impressionne, bien qu'il puisse être annihilé par l'argument inverse puisé aux mêmes sources." (10)
Au fil des années, les oppositions entre partisans et adversaires de l'esclavage s'organisent et se radicalisent. Deux partis émergent des débats: au sud, les Démocrates, esclavagistes; au nord, les Républicains, abolitionnistes.
Abraham Lincoln est républicain et clairement abolitionniste. Le 3 août 1846, il est élu brillamment  au Congrès, à Washington.
En 1856, il prononce un discours très offensif en faveur de l'abolition: "il y a près de quatre-vingts ans, nous avons commencé par affirmer que tous les hommes étaient créés égaux, et voilà qu'on s'abaisse aujourd'hui à déclarer que, pour certains hommes, le fait d'en asservir d'autres relève du droit sacré de se gouverner soi-même. Ces deux principes ne peuvent aller de pair." (11)
Les débats deviennent plus rudes, les positions chaque jour plus radicales, d'un côté comme de l'autre. Lincoln tente une position conciliante où, l'esclavage serait aboli sans pour autant que les Etats du Sud soient diabolisés.

Dred SCOTT

En 1857, la Cour Suprême, suite à un recours porté devant les tribunaux par un esclave, Dred Scott, décide qu'un noir ne saurait être citoyen des EU.

Cet arrêt conforte Lincoln dans sa dénonciation de l'esclavage. Bien qu'ayant eu une carrière parlementaire aussi brève que terne, il songe à être le candidat de son parti aux élections présidentielles de 1860, seul moyen selon lui pour abolir l'esclavage. Le 27 février 1860, il prononce à New York le discours de Cooper Union, discours très remarqué et qui lui permettra d'être adoubé par la Convention du parti Républicain le 16 mai 1860.
Abraham Lincoln en 1863

Le 6 novembre 1860, Abraham Lincoln est élu Président des Etats Unis d'Amérique, le seizième.
Avec 1 865 000 voix, soit 40% des électeurs, il obtient 180 mandats des grands électeurs: " Lincoln est donc l'élu du Nord, du Middle West, de la Californie et de l'Orégon, mais dans les Etats du Sud et même dans les Borders States, il a subi un échec prévisible et grave. (...) Le scrutin est donc dramatiquement sectionnel, le seul candidat vraiment national ayant été Douglas. (30% des électeurs) Ces résultats mettent en lumière la crise politique que connaissent les Etats Unis, la profonde division qui les déchire. A la fin de l'année 1860, ils sont en danger de mort." (12)
en rouge les Etats Confédérés

Aussitôt, après un processus démocratique interne, onze Etats, tous du Sud, quittent l'Union le 8 février 1861, pour former les Etats Confédérés d'Amérique: l'Alabama, l'Arkansas, la Floride, la Géorgie, la Louisianne, le Mississipi, la Caroline du Nord, la Caroline du Sud, le Tennessie, le Texas, la Virginie, soit un peu plus de 9 millions de personnes, parmi lesquelles 3,5 millions d'esclaves "appartenant" à 316 000 propriétaires. (source: Wikipédia*)

Dans son discours d'investiture, le 4 Mars 1861, Lincoln ne cherche pas la rupture, ainsi que le note Doris Goodwin:
" Lincoln commence d'emblée par calmer les inquiétudes des sudistes, citant un discours antérieur dans lequel il assure "qu'il n'a aucune intention, directement ou indirectement, de toucher à l'institution de l'esclavage" dans les Etats où il existe. "Je pense que la loi ne m'en donne pas le droit et que cela n'est point conforme à mon inclinaison". Il poursuit en réaffirmant sa volonté de maintenir la l'autorité fédérale sur l'Union qui, "au regard de la Constitution et des lois" est une Union "intacte". (...) Physiquement parlant, nous ne pouvons nous séparer" (...) "C'est entre vos mains, compatriotes mécontents, et non dans les miennes que repose la question capitale de la guerre civile. Le gouvernement ne vous attaquera pas. Il n'y aura de conflits que si vous êtes vous-mêmes les agresseurs." (13)

Mais ce discours, à la fois modéré et ferme, ne sera pas entendu par les Etats Confédérés. En avril 1861, commencera réellement une guerre civile destructrice qui durera quatre longues années. Le Président Lincoln ne faiblira pas, tant sur le plan militaire que politique. Ce sera l'objet de la seconde partie de ce billet.
 
* clic sur le lien
(1) in "les Américains" de André Kaspi, page 28, éditions du Seuil collection Points Histoire, 1986.
(2) ibid, page 53.
(3) ibid, page 60.
(4) ibid, page 101.
(5) ibid, page 117.
(6) in "le fédéralisme dans les sociétés contemporaines", de Maurice Croizat, page 24éditions Montchrestien, collection Clefs, 1992.
(7) in "Œuvres: de la Démocratie en Amérique", de Alexis de Tocqueville, tome 2, page 3, éditions Gallimard, collection la Pléiade, 1992.
(8 ) in "Œuvres: voyages", de Alexis de Tocqueville, tome 1, page 243, éditions Gallimard, collection la Pléiade, 1991.
(9) in "Lincoln, l'homme qui sauva l'Amérique", de Bernard Vincent, page 54, éditions l'Archipel, 2013.
(10) in "les Américains", d'André Kaspi, page 159.
(11) in "Lincoln, l'homme qui sauva l'Amérique", de Bernard Vincent,page 13
(12) in "les Américains" d'André Kaspi, page 173.
(13) in "Lincoln" de Doris Kearns Goodwin, page 121, éditions Michel Lafon, 2012 (édition 2005 aux Etats Unis.

jeudi 21 février 2013

Tout le monde n'a pas la chance d'avoir des parents fans de l'Apoclaypse.


Le patron du café littéraire, Calipso, me fait l'honneur autant que l'amitié de publier mon troisième texte de cette aventure collective qu'il a initiée: "les 100 jours après l'Apocalypse". Je vous rappelle qu'il vous est toujours possible, à chacun(e) d'entre vous, de contribuer à cette aventure en envoyant votre texte à Calipso*.



Je m’appelle Jean - Ezéchiel. Jean parce que c’est le nom de celui qui a écrit « le livre de la Révélation », ou si vous préférez « l’Apocalypse de Jean ». C’est en tout cas ce que me disent mes parents quand je fais une bêtise : « tu te rends compte de ce que tu fais ? Toi qui porte le nom de celui qui a écrit le livre de la Révélation » ? Non, je ne me rends pas compte et je me garde bien de le dire car j’aurai alors droit à une explication de texte qui n’en finit pas.

Ezéchiel ? Je ne sais pas trop. Je sais juste que c’est le nom d’un prophète.

Il faut bien dire que mes parents sont des gens bien particuliers : ils croient dur comme fer dans tout ce qui est écrit dans le bouquin du type dont je porte le prénom. 


Et moi, j’ai pas tout à fait onze ans, et ça me gave !

En plus, mes parents mélangent tout. Un exemple : le 21 décembre dernier, ce devait être la fin du monde. Il paraît que les Incas l’avaient annoncé il y a quelques siècles. Et mes parents ont cru à ce truc parce que annoncé par Jean ! Je n’ai pas très bien compris pourquoi. Alors, au collège, je suis allé voir sur Google, pour essayer de comprendre. En fait, les Incas n’ont rien à voir avec Jean : ils vivaient en Amérique et lui en Grèce. Et en plus, pas à la même époque.

J’ai bien essayé de le dire à mes parents, mais ils n’ont pas voulu en démordre. Il nous a fallu nous préparer, mes six frères et sœurs et moi, même la petite dernière de huit mois : on a dû écouter mon père nous lire des passages du bouquin, des trucs de fous qui parlent de l’enfer, des démons, des tortures qu’ils infligeront aux pêcheurs ! Et ça faisait si peur aux petits qu’ils se sont mis à pleurer, à hurler et quand l’un s’y mettait, tous les autres suivaient ! Et si ma sœur jumelle et moi, les aînés, on protestait, on se prenait une baffe et il nous menaçait des feux de l’enfer !...

Début novembre, ils ont commencé à faire des provisions : des dizaines de bouteilles d’eau, des pates, du sucre, de l’huile, des biscuits et des tas d’autres trucs, ce qui faisait qu’il n’y avait plus d’espaces de libres quand on revenait du Lidl, entre les sept enfants, mes parents et les provisions dans le vieux combi Volkswagen. On y allait presque tous les jours, jusqu’au moment ou la carte bleue a refusé de fonctionner.

Alors là, aussitôt, mes parents ont décidé que cela ne servait à rien de faire des provisions puisque, de toutes façons, tout le monde allait mourir. Même nous. En entendant çà, ma sœur et moi, on s’est mis à pleurer, à crier qu’on ne voulait pas mourir, qu’on voulait vivre. Et tous les autres se sont mis aussi à brailler. Ca a été un beau concert, surtout que nos parents n’ont pas voulu être en reste et s’y sont mis aussi. A tel point que les voisins ont tapé sur les murs. Il y en a même un qui est venu et qui a dit à mon père que si le bordel continuait, 
l’apocalypse allait arriver plus vite que prévu.

Je suis retourné plusieurs fois sur Google pour essayer de comprendre quelque chose sur cette foutue fin du monde. Mais je n’ai rien trouvé, ou alors des trucs idiots ou incompréhensibles. En tout cas pour moi.

Alors, j’en ai parlé à la CPE, au collège. Elle m’a saoulé avec tout un discours sur la tolérance, sur le respect que l’on doit à ceux qui ne pensent pas comme nous. Elle n’a rien compris, ce n’est pas ça que je lui demandais. J’en ai parlé à Karim, un bon copain, et lui, il a commencé à me saouler avec le Prophète. J’aurais dû me méfier, car depuis qu’il va à la mosquée avec son grand frère, c’est tout juste s’il ne se ballade pas en djellaba ! J’en ai parlé à d’autres copains après le cours de gym. Et là, éclat de rire général et ils se sont tous foutus de moi.

Bref, le 21 décembre est passé. Ca n’a pas été une journée très cool à la maison. Mes parents ont passé leur temps à prier, à lire leurs foutus bouquins. Ils ne sont pas plus occupés de nous que si nous n’avions jamais existé. Ma sœur et moi, on a changé les plus petits, on s’est amusé avec eux, on a regardé la télé et des films. On a tous eu faim. Alors on s’est attaqué aux provisions, surtout au Nutella. Mais trop de Nutella, ça devient écœurant. Et on a tous vomi. Un peu partout. Ca ne sentait pas très bon dans l’appart…

Le lendemain, nos parents nous ont fait une scène terrible. Mais ils n’ont pas parlé de l’enfer. Ou des démons. Et, apocalypse ou pas, il a fallu quand même aller au collège. Comme ils ont dit à la radio, la fin du monde est remise à plus tard.

Nous avons continué de vivre comme avant avec des prières, des lectures des livres saints. J’ai demandé à mon père pourquoi la fin du monde n’avait pas eu lieu. Il alors joint les mains, a regardé vers le ciel et m’a dit : « mon fils, les voies du Seigneur sont impénétrables ». Maman m’a fait la même réponse.

Même s’ils sont un peu déjantés, je les aime bien mes parents. Quand je parle avec mes copains de la vie qu’ils ont chez eux, je me dis qu’ils doivent souvent s’ennuyer.

C’est vrai que tout le monde n’a pas la chance d’avoir des parents fans de l’apocalypse.

    mardi 5 février 2013

    « Gatsby le magnifique », de Stéphane Melchior-Durand & Benjamin Bachelier








    Scenario de Benjamin Bachelier et de Stéphane Melchior - Durand

    Dessins de Benjamin Bachelier

    d'après l'oeuvre de Francis Scott Fitzgerald.


    éditions Gallimard, collection "fétiche". 18€


    mardi 29 janvier 2013

    l'Apocalypse est en nous



    Toujours dans le cadre des "cent jours après l'apocalypse", Patrick L'Ecolier publie mon second texte sur son site "Calipso".
    Si l'aventure vous tente, vous pouvez vous aussi prendre la plume et lui envoyer votre texte. Je ne doute pas qu'il se fera un plaisir de le publier. Bonne lecture


    Ma chère Amie,
     
    Je lis et je relis votre lettre et je m’aperçois avec stupeur que vous n’êtes pas la femme rationnelle et cartésienne que je pensais. J’en veux pour preuve cette espèce de terreur que vous a inspirée la fin du monde annoncée pour le 21 décembre dernier. Vous, une femme si cultivée, si intelligente, comment avez-vous pu vous laisser abuser comme une midinette par cette mascarade ? Comment avez-vous pu un seul instant croire ces sornettes d’un autre âge ?
    Il est vrai cependant que l’apocalypse n’est pas une vue de l’esprit, une invention de je ne sais quels prophètes de l’Antiquité. Parce que, ma chère Amie, elle existe, mais pas là où vous redoutiez qu’elle soit, mais plutôt dans l’Homme. Au cœur de l’Homme. Et vous remarquerez la majuscule à Homme.
    Depuis que le monde est monde, et cela a commencé avec Caïn et Abel, les hommes se déchirent, se battent, s’entre-tuent. Sur chaque continent, dans chaque pays, parfois même dans chaque village. Et pour quelles raisons ? Pour quels motifs ? Pour de l’argent, pour le pouvoir et même pour des femmes. Parfois même pour rien, sinon pour le seul plaisir absurde de montrer sa force, d’étaler sa puissance.
    Un philosophe anglais du XVIIe siècle, Thomas Hobbes je crois, a écrit dans un de ses ouvrages: « dans son état de nature, l’homme est un loup pour l’homme. » La modernité de cette phrase n’a rien perdu de son actualité, hélas. À ceci près que le loup tue pour se nourrir, pour vivre. Alors que l’Homme, lui, tue par orgueil, vanité ou pour le plaisir.
    Voulez-vous des exemples ? Je n’en citerais que quelques-uns. La place et le temps me manqueraient pour les citer tous.
    On a souvent affirmé que la première guerre mondiale avait été provoquée par l’assassinat d’un aristocrate à Sarajevo. Foutaises que cela ! Balivernes pour gogo ! En réalité, si cette abominable boucherie a été déclenchée, c’est parce que les Français, depuis la défaite de 1870, rêvaient d’en découdre ; mais aussi parce que le militarisme prussien, l’orgueil et la suffisance d’une caste militaire prussienne décadente, la morgue et l’aveuglement d’un monarque borné ont été la cause de la pire boucherie qu’il ait été donné aux hommes de subir.
    Si cette guerre n’a pas été l’apocalypse, alors, qu’est-ce que l’apocalypse ?
    Et comme si cela n’avait pas suffi, le monde est reparti dans sa folie meurtrière vingt ans plus tard, mais en montant de plusieurs crans dans l’horreur, dans le cauchemar, dans l’épouvante. D’Auschwitz à Hiroshima. Et là encore, pourquoi, bon dieu, pourquoi ? Parce que l’Homme porte en lui, au plus profond de lui la terreur infinie, l’horreur absolue ! Et comment appeler cela, sinon l’apocalypse ?
    Mais aussi, comment ne pas parler de toutes ces guerres locales à travers le monde ? Ces guerres où des enfants sont enrôlés, de force, pour tuer leur propre père, leurs propres frères ; pour violer leur propre mère, leurs propres sœurs ! Ces guerres où des millions de pauvres gens sont affamés, empoisonnés, réduits à l’état de troupeaux errant d’une famine à une autre !
    Ne s’agit-il pas, là aussi, de l’apocalypse ?
    Et que dire de ces tueurs armés jusqu’aux dents et qui vont d’une école à une autre, d’une fête à une autre et qui tuent, qui massacrent le sourire aux lèvres !
    Que dire aussi de ces obscurantistes qui lapident la femme adultère, qui coupent la main du voleur, qui brulent les livres, qui détruisent les temples qui font la richesse de l’Humanité ?
    Oui, que dire de tout cela ?
    Rien. Ou plutôt que cette apocalypse dont on nous a rebattu les oreilles ces derniers temps, une autre apocalypse est là, réelle, vivante, au cœur de l’Homme. Depuis la nuit des temps et jusqu’au moment où l’Homme par sa démesure et sa vanité se détruira lui-même.
    Quand j’étais jeune, j’avais coutume d’affirmer haut et fort que si je n’attendais rien de l’homme, je croyais en lui, en son humanité, en son intelligence.
    Mais les années passants, mes lectures et la réflexion aidant, je ne suis plus aussi optimiste et j’ai revu à la baisse cette vision quelque peu naïve de ma jeunesse : si je n’attends toujours rien de l’Homme, je ne crois plus du tout en lui.
    D’ailleurs, que peut-on attendre d’un être qui porte si fièrement l’apocalypse au plus profond de lui ?
    Je vous embrasse ma chère amie.
    H.A.

    lundi 21 janvier 2013

    Le traité de l'Elysée: 22 janvier 1963.



    les sceaux du traité de l'Elysée
    Les gouvernements français et allemand s'apprêtent à célébrer en grande pompe le cinquantième anniversaire de la signature du Traité de l'Elysée le 22 janvier 1963 par Charles de Gaulle (1890 - 1970), Président de la République Française et Konrad Adenauer* (1876 - 1967), Chancelier de la République Fédérale d'Allemagne (RFA).

    Que disait ce traité? Quelles étaient les motivations, les buts de ses auteurs?  C'est ce que je vais essayer d'expliquer dans ce billet.

    Mais avant de rentrer dans le vif du sujet, revenons quelques années en arrière.

    Il n'est pas inutile de rappeler qu'il n'y a jamais eu de traité de paix entre la France et l'Allemagne, inutile en droit puisque l'Allemagne avait signé sa capitulation sans conditions* le 8 mai 1945 et que la France était partie prenante dans cette signature en la personne du Maréchal de Lattre de Tassigny.

    Il n'est pas inutile non plus de rappeler que les deux pays en étaient à leur troisième conflit en moins d'un siècle, les deux derniers ayant entrainé le monde entier dans des folies meurtrières. Sans compter la ruine tant physique que morale de l'Europe.

    Mais très vite, des hommes, des européens ont compris et décidé qu'il fallait mettre un terme une bonne fois pour toutes à ces conflits. Et pour cela, mettre en place des institutions au plus haut niveau des Etats, institutions qui empêcheraient tout retour à la guerre.

    Ces hommes s'appelaient Jean Monnet* (1888 -1979), Robert Schuman* (1886 - 1963), Alcide de Gaspéri* (1881 - 1954), Paul-Henri Spaak* (1899 - 1972), Johan W. Byen* (1897 - 1976) et bien sûr Konrad Adenauer. Pour ne citer que les plus connus.
    Jean Monnet
    Robers Schuman
    Alcide de gaspéri
    Paul-henri Spaak
    Johan Willem Beyen


    Mais, il n'est pas difficile d'imaginer les difficultés rencontrées pour construire une Europe unie: des communistes qui rejetaient "une Allemagne revancharde" (Robert Schuman, en 1948, alors Président du Conseil, est accueilli par un "voilà le boche" par Jacques Duclos, député PCF) (1) aux gaullistes qui craignaient l'émergence d'une politique supra nationale, la tâche n'a pas été aisée.

    Pourtant, dès le 9 mai 1950, Robert Schuman déclarait dans un discours que je qualifierai de fondateur: "L’Europe n’a pas été faite, nous avons eu la guerre. (...) L’Europe ne se fera pas d’un coup, ni dans une construction d’ensemble : elle se fera par des réalisations concrètes créant d’abord des solidarités de fait. Le rassemblement des nations européennes exige que l’opposition séculaire de la France et de l’Allemagne soit éliminée. L’action entreprise doit toucher au premier chef la France et l’Allemagne."

    Dans la foulée de ce discours, le 18 avril 1951 est signé le Traité de Paris qui fonde la Communauté Européenne du Charbon et de l'Acier* (CECA) entre six Etats: la France, l'Allemagne, l'Italie, la Belgique, le Luxembourg et les Pays Bas. Ce traité est le véritable commencement de "l'aventure européenne".

    Face à la puissance militaire et politique de l'URSS, il est question du réarmement de l'Allemagne. Là aussi, très forte opposition du PCF, relayant en cela la politique soviétique. Un traité instituant la Communauté Européenne de Défense* est signé le 27 mai 1952 par six Etats, dont la France. Mais la ratification de ce traité est rejetée par l'Assemblée Nationale en août 1954 par les députés communistes et gaullistes, la moité des socialistes et des radicaux. "Le PCF et le RPF en furent des adversaires acharnés, le premier parce qu'il y voyait une opération anti soviétique, le second parce qu'il considérait comme une atteinte inadmissible à la souveraineté nationale dans un domaine aussi sensible que la défense nationale."(2) Rappelons qu'à cette époque, le Président du Conseil n'est autre que Pierre Mendès France qui vient de signer (en juin) les accords de Genève qui mettent à la guerre d'Indochine.

    Pour autant, les "pro-européens" ne vont pas rester sur cet échec et se mettent à réfléchir à une nouvelle étape de la construction européenne: c'est le Marché Commun instituant la Communauté Economique Européenne (CEE). Le 25 mai 1957, le Traité de Rome* organise la CEE. Il est signé à Rome par les 6 mêmes Etats qui avaient créé la CECA. Il est à noter que le même jour, les mêmes Etats signent le traité qui fonde Euratom*.

    Pourtant, dès l'origine, la légitimité des instances européennes est mise en cause, comme le souligne Jean Louis Quermonne* (que j'ai eu comme professeur de sciences politiques à l'IEP): "Guidée par la volonté des auteurs des traités d'établir un pouvoir chargé de dégager l'intérêt général de l'Europe, cette forme de légitimité fait l'objet de deux séries de critiques. (...) La deuxième critique, plus pertinente, a eu recours au spectre de la technocratie. Elle a alimenté les polémiques du général de Gaulle à l'encontre de "l'aéropage technocratique" qui visait, selon lui, à se substituer au pouvoir légitime des Etats." (3) 

    Mais, quand on se souvient que la capitulation allemande remonte à douze années, on mesure le chemin parcouru: parti de rien, l'idéal européen de quelques uns a  abouti à l'ébauche d'une Europe en devenir.


    Charles de Gaulle, ex chef de l'ex RPF, retiré à Colombey les deux Eglises, a t-il  vraiment été opposé à la mise en place du Marché Commun? Je ne le pense pas, sans en être toutefois certain. Sans doute était-il farouchement opposé à toute idée de supranationalité. Ainsi qu'il l'a déclaré à Alain Peyrefitte le 27 janvier 1960: "Moi, je veux l'Europe pour qu'elle soit européenne, c'est-à-dire qu'elle ne soit pas américaine. (...) Reprenez mes textes d'avant-guerre, de la guerre et de l'après-guerre, vous constaterez que j'ai toujours préconisé l'Union de l'Europe. Je veux dire l'union des Etats européens. (...) Je souhaite l'Europe, mais l'Europe des réalités. C'est-à-dire celle des nations - et des Etats qui, seuls, peuvent répondre des nations." (4)

    Dans le premier tome de ses Mémoires d'espoir", Charles de Gaulle écrit: "En attendant, la République fédérale doit jouer un rôle essentiel au sein de la Communauté économique et, le cas échéant, du concert politique des Six." (5)


    Charles de Gaulle et Konrad Adenauer

    A la lecture de ces lignes, on comprend mieux la genèse du Traité de l'Elysée.

    Il va donc entreprendre résolument une politique de rapprochement avec la RFA. Même si l'opinion publique allemande de cette époque avait à son égard plus que de la méfiance. Pour commencer, il invite le chancelier fédéral à la Boisserie: "Il me semble, en effet, qu'il convient de donner à la rencontre une marque exceptionnelle et que, pour l'explication historique que vont avoir entre eux, au nom de leurs deux peuples, ce vieux Français et ce très vieil Allemand, le cadre d'une maison familiale a plus de significations que n'en aurait le décor d'un palais. Ma femme et moi faisons donc au Chancelier les modestes honneurs de la Boisserie." (6)

    Les 14 et 15 septembre 1958 - de Gaulle n'est encore "que" président du Conseil - les deux hommes d'Etat sont seuls à la Boisserie, leurs ministres et leurs conseillers étant restés à la préfecture de Chaumont. Le courant passe très vite entre les deux hommes. Tous les sujets sont abordés, y compris les divergences comme par exemple la différence d'appréciation sur les rapports avec les alliés américain et britannique. Mais l'essentiel n'est pas là: il est dans la volonté des deux hommes de tourner définitivement la page du passé et d'ouvrir celles de l'avenir.

    A son retour en Allemagne, le chancelier déclare:" Il (de Gaulle) était bien informé de l'ensemble des affaires mondiales et particulièrement conscient de la grande importance de la relation franco-allemande, tant pour les deux pays considérés que pour toute l'Europe et, partant, pour le reste du monde... Je m'était représenté de Gaulle tout autre que je le découvris." (7)

    Dans ses "Mémoires d'espoir", de Gaulle écrit: "Plus tard et jusqu'à la mort de mon illustre ami, nos relations se poursuivent suivant le même rythme et avec la même cordialité. En somme, tout ce qui aura été dit, écrit et manifesté entre nous n'aura fait que développer et adapter aux évènements l'accord de bonne foi conclu en 1958. (...) A travers nous, les rapports de la France et de l'Allemagne s'établiront sur des bases et dans une atmosphère que leur histoire n'avait jamais connues." (8)

    Il me semble que tout est dit. La France et l'Allemagne ont donc, une bonne fois pour toutes, tourné la page de siècles d'affrontements. Cette réconciliation vient à point nommé pour que l'Europe, voulue par les pères fondateurs, prenne toute sa place dans le concert des nations.

    Il y aura de multiples voyages du Président de Gaulle en Allemagne et du Chancelier Adenauer en France. Au-delà des portées symboliques de ces échanges, il faut y voir la volonté commune de mettre en place les fondements des politiques de coopération franco-allemande, elles-mêmes fondements des politiques de coopération européenne.

    Le traité de l'Elysée* sera l'aboutissement logique de cette volonté.

    Ce traité sera un catalogue d'une vingtaine de paragraphes, rédigés de façon claire, qui concernent, outre les détails de son organisation, les principaux domaines politiques:  A. la politique étrangère; B. la défense; C. l'éducation et la jeunesse.

    Concernant la défense, les deux Etats s'engagent à harmoniser leurs industries d'armement, à organiser des échanges de personnel et à effectuer des rapprochements de leurs doctrines militaires.

    Concernant l'éducation et la jeunesse, l'enseignement mutuel des langues sera la règle, tout comme les équivalences des diplômes; la recherche scientifique sera développée. Un programme d'échanges d'étudiants sera développé par un organisme commun.

    Concernant la politique étrangère, les deux gouvernements s'engagent à se consulter avant de prendre une décision concernant entre autres la politique européenne ou les relations avec les alliés; de même pour les politiques de coopération ou la politique agricole.

    Mais c'est le premier chapitre, celui de la politique étrangère qui va poser problème. Le Chancelier Adenauer aurait voulu ajouter un paragraphe concernant la politique de coopération avec les Etats Unis. Refus de président de Gaulle qui, au contraire, voulait, sinon exclure, du moins réduire l'influence de l'allié américain.

    Ce refus ne sera pas sans conséquences. En effet, avant de le ratifier, le Bundestag ajoute au traité initial un préambule qui rappelle la "fidélité indéfectible de la RFA vis à vis de l'Alliance Atlantique", mais aussi une référence poussée à la Grande Bretagne dans le cadre de la construction européenne. Ce préambule qui détourne le traité de son objectif initial, à savoir, l'émergence d'une Europe réellement européenne, sans lien de dépendance extérieure, ramène le traité, selon les mots de Charles de Gaulle à une "aimable virtualité."

    Est-ce à dire pour autant que ce traité est mort né? Dans son esprit, certainement. Mais pas tout à fait dans sa lettre.

    Dans son esprit parce que ce préambule vidait de son sens l'article 1 du paragraphe relatif à la politique étrangère: en effet, à quoi cela sert-il de se consulter sur un sujet comme les relations avec l'OTAN où il ne peut y avoir d'entente?

    Dans sa lettre, les politiques de coopération concernant la jeunesse et l'éducation ont été mises en place et il me semble qu'ERASMUS* en soit une des conséquences. Dans le domaine de la défense, la brigade franco allemande créée en 1989 également.

    Mais en réalité,  le Président de Gaulle n'avait signé ce traité que pour en faire l'outil de sa politique européenne, farouchement détachée des influences nord américaines et britanniques. A ses yeux, la seule idée d'une Europe supra nationale était quasiment une insulte. La politique européenne menée jusqu'à son départ en avril 1969 en sera la démonstration permanente.

    Il n'en reste pas moins que la dimension politique autant que symbolique d'un tel traité n'est pas sans signification. Les différents gouvernements qui se sont succédé depuis 1963 ont tous eu à coeur de ne pas briser l'élan voulu par le traité, même si, pour y parvenir, les méthodes ont pu être quelque peu iconoclastes.

    Les médias qui évoquent le cinquantième anniversaire du traité et qui analysent ce traité, ses motivations et ses résultats, ces médias sont parfois ironiques, voire condescendants. Après tout, pourquoi pas? Sauf que ces médias-là oublient l'essentiel: le traité de l'Elysée, voulu par deux hommes d'Etat que tout séparait, sauf leur volonté commune de mettre définitivement fin à des siècles de tueries entre leur deux nations, ces deux hommes donc ont permis à l'Europe de se construire autre part que sur un lit de sable.

    Rien que pour cela, il convient de donner au traité de l'Elysée la place qui lui revient: centrale.

    * clic sur le lien

    (1) in "de Gaulle, le politique", de Jean Lacouture, page 324, éditions du Seuil. 1985.
    (2) in "Histoire Politique de la France depuis 1945" de Jean-Jacques Becker, page 69, éditions Armand Colin, collection Cursus Histoire, 2011.
    (3) in "l'Europe en quête de légitimité" de jean Louis Quermonne, page20, éditions des Presses de Sciences Po, 2001.
    (4) in "C'était de Gaulle" de Alain Peyrefitte, page 61, éditions de Fallois, 1994.
    (5) in "mémoires d'espoir" de Charles de Gaulle, page 185, éditions Rencontre, 1970.
    (6) ibid, page 186
    (7) in "de Gaulle, le politique", page 638.

    (8) in "Mémoires d'espoir" pages 193 - 194.

    mercredi 9 janvier 2013

    Au coeur de l'Apocalypse.


    Patrick L'Ecolier (http://calipso.over-blog.net/) a eu la bonne idée de renouveler l'exercice qu'il avait initié l'année dernière, à savoir les cent jours qui précèdent l'élection présidentielle (voir mon billet du 7 décembre 2012: http://claudebachelier.blogspot.fr/2012/12/les-cent-derniers-jours-le-livre.html). Cette fois-ci, il nous a proposé d'écrire un texte relatant les cent jours qui suivent ce qui aurait du être la fin de notre monde le 21 décembre, ou si vous préférez les cents jours qui suivent ce qui aurait du être l'apocalypse.
    Il me fait l'amitié de publier le texte qui suit:

    Bien cher ami,

    J’espère que ma lettre vous trouvera en bonne santé, physique autant que morale. Pour ma part, le physique va plutôt bien : à quatre-vingt-quatorze ans, je ne peux pas demander l’impossible. Par contre, pour le moral, ça, c’est autre chose. Vous savez que j’ai toujours été quelqu’un d’optimiste, mais pour le coup, depuis l’élection du nouveau Président, j’ai, comme on dit un peu familièrement, « le moral dans les chaussettes. »

    En effet, depuis que le cardinal Henri de Brignan a été élu Président de la République, tout est bouleversé. Permettez-moi de vous décrire en détail la situation. Sans toutefois trop m’appesantir.

    Le premier geste politique du nouveau Président a été de nommer l’iman Cheik Abdul El Rackary Premier Ministre. Ce dernier a composé son gouvernement avec uniquement des personnalités toutes issues du monde religieux : cinq catholiques, dont le ministre de l’Éducation Nationale ; quatre musulmans, dont le ministre de l’Intérieur ; quatre juifs dont le ministre des Affaires Etrangères ; deux protestants, dont le ministre de l’Économie ; un témoin de Jéhovah, ministre de la Santé ; un mormon, ministre du Commerce et un sikh ministre des Armées. Et bien sûr, pas la moindre femme.

    Vous me direz avec raison que ce n’est pas vraiment une surprise, de Brignan l’avait annoncé bien avant d’être élu. Et, hélas, personne ne peut nier qu’il a été élu dès le premier tour avec plus de 65% des voix.

    Cela dit, et sans être mauvais perdant, cette élection, exclusivement via internet, me paraît suspecte. D’abord parce que ce sont des entreprises américaines liées au Tea Party et à la Congrégation Saint Nicolas du Chardonnet qui les ont mises en place, organisées et contrôlées. Ensuite, parce que ce sont des chaines de télévision contrôlées par Civitas qui ont annoncé les résultats, deux heures avant la fin du scrutin.

    Mais, de toute façon, triche ou pas, l’époque est à la religion : les églises, les mosquées, les temples, les synagogues ne désemplissent pas. Il y a même une liste d’attente longue comme le bras pour aller à Lourdes. Sans parler de celle pour se rendre à La Mecque. Et ce phénomène, hélas, n’est pas que français. Tous les pays se sont donnés des gouvernements religieux, y compris l’Albanie, c’est dire ! Gouvernements élus à de fortes majorités, via internet, comme il se doit ! Je n’explique pas ce phénomène. Je me souviens quand même qu’il a commencé au début du siècle. Il y a deux ans, j’avais signé des pétitions et même défilé à plusieurs reprises pour dénoncer une directive de la Commission Européenne imposant le vote électronique dans tous les pays de l’Union Européenne. Mais pétitions et manifestations n’ont servi à rien, d’autant qu’elles n’ont pas rencontré les succès escomptés par leurs organisateurs.

    Cette épidémie de religiosité est planétaire, vous le savez, j’imagine. Après l’Amérique du Nord – les Etats Unis sont dirigés par un mormon, le Canada par un sikh et le Mexique par un prêtre issu de l’Opus Dei – c’est l’Amérique du Sud qui s’est abandonnée dans les bras des catholiques et des évangélistes, imitée en cela par l’Amérique Centrale. Même chose en Asie, livrée aux bouddhistes de toutes obédiences. Quant à la Russie, il y a belle lurette que l’Église orthodoxe avait placé ses pions en la  personne d’un ancien officier du KGB qui s’est effacé lorsqu’elle lui en a donné l’ordre.

    En Afrique, tous les pays sont dirigés par des évêques ou des imans. La seule différence avec les autres pays, c’est que les religieux qui n’ont pas été élus accusent ceux qui l’ont été d’avoir organisé des fraudes massives. Encore que tous n’ont pas été élus puisque la pratique du coup d’état est encore bien pratiquée là-bas. De ce côté-là, rien de nouveau sous le soleil.
    Le paradoxe – mais en est-il vraiment un ? – est que seuls les États qui ont échappé à ce tsunami religieux sont les États communistes : la Chine, le Vietnam, la Corée du Nord et Cuba, là où vous résidez.

    À partir de ce constat, certains chez nous affirment que la Démocratie ne fait pas le poids face aux religions. Il est vrai que même la France, malgré la loi de 1905, a été submergée.
    D’ailleurs, à peine nommé, le gouvernement a organisé un référendum où deux questions étaient posées : « voulez vous que la Loi de séparation entre les églises et l’État soit abrogée ? » et « acceptez-vous la nouvelle Constitution qui fonde la VIe République ? »

    Le « oui » l’a emporté dans les deux cas à plus de 80%. Donc, maintenant, la France est devenue la fille ainée des religions !
    Au début, on était plutôt dans le « tout le monde il est beau, tout le monde, il est gentil. » Mais cela n’a pas duré : dès la mise en place de la nouvelle Constitution, tous les syndicats, tous les partis politiques, toutes les associations ont été dissous. Sauf celles et ceux qui, selon les nouvelles autorités, « pensent bien. »
    De nouvelles pièces d’identité ont été imposées sur lesquelles doit obligatoirement figurer l’appartenance à une communauté religieuse. Comme par hasard, ceux qui se déclarent « sans religion » mettent un temps infini à recevoir le document pourtant indispensable, car les contrôles dans la rue par les policiers du service dit des « bonnes mœurs » sont permanents et tatillons. Ceux qui ne peuvent prouver leur identité sont emmenés au poste, manu militari !

    Les fonctionnaires sans appartenance religieuse ont été licenciés, y compris les universitaires, les diplomates, les militaires ou les magistrats.

    Toutes les bibliothèques ont été purgées de leurs ouvrages jugés licencieux par tout ce que notre pays compte de grenouilles de bénitier, regroupées dans le « Conseil Supérieur de la Litterrature. » Rien que la dénomination de ce groupuscule fait froid dans le dos. Ce conseil n’a pas encore fixé la date des futurs autodafés, mais je ne doute pas que cela ne devrait pas tarder.

    Chaque entreprise, y compris les plus petites, est tenue de laisser à ses salariés le temps nécessaire pour leurs prières quotidiennes. Les cantines publiques – il n’en reste qu’une centaine sur tout le territoire – ou privées se doivent de tenir compte des différents interdits religieux pour composer les repas.

    Toutes les fêtes nationales, du type 14 juillet ou 11 novembre ont été supprimées au profit des fêtes religieuses. D’ailleurs, les jours de congé religieux ont explosé, chaque église voulant avoir les siens propres. Étant entendu cependant qu’un musulman ne pourrait être en congé pour Noël ou qu’un catholique ne pourrait l’être pour l’Aït Al-Kabïr. Ce qui n’est pas sans désorganiser nombre d’entreprises et de commerces.
    Les femmes, bien sûr, ont été renvoyées dans leurs cuisines. Elles peuvent encore voter, mais le mari se doit de contrôler le vote. Le mari, car seul le mariage est reconnu, toutes autres formes d’union entre homme et femme est prohibée. Quant à la contraception, elle est rigoureusement interdite, et je n’évoque même pas l’avortement, redevenu un péché mortel et comme tel voué aux gémonies célestes et poursuivi devant des tribunaux religieux ! Il est inutile de préciser que les homosexuels sont particulièrement pourchassés et tous les mariages qui les concernaient ont été annulés. 

    La liste est encore fort longue de tous ces bouleversements. Et je préfère en rester là, je ne voudrais pas vous importuner avec cette liste à la Prévert.

    Vu mon grand âge, personne ne peut me faire un trou là où j’en ai déjà un. Vous voudrez bien excuser cette familiarité, mais elle me rappelle trop cette liberté de ton de ma jeunesse, celle où l’on pouvait chanter la carmagnole ou les filles de Camaret ou lever le poing au ciel sans qu’un cureton ou un ayatollah ne vienne me faire sa morale ou m’envoyer dans un camp de rééducation religieuse.

    Malraux aurait dit que « le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas ». À supposer qu’il l’ait vraiment dit, il ne pouvait imaginer combien il avait raison et surtout l’ampleur que cela prendrait !

    Tout ça pour vous dire, mon cher ami, que je compte demander l’asile politique aux autorités politiques de Cuba et que je compte bien avoir votre aide pour faire aboutir ma demande.
     
    Bien à vous.
    Votre dévoué,
    VH

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