mardi 4 février 2014

la République en danger!!!


Non, ce n'est pas un titre provocateur. Parce que j'ai vraiment le sentiment que La République, NOTRE République, laïque et démocratique, est gravement remise en cause par des groupes factieux, les mêmes qui, dans les années 30, rêvaient de la tuer, avant que de collaborer, pour la majorité d'entre elles,  avec l'occupant nazi. C'étaient le Parti Social français,* les Jeunesses patriotes,* le Parti franciste,* Action française,* Solidarité française.* Il y en a bien d'autres, hélas, qui avaient les mêmes socles idéologiques et qui ont suivi les mêmes chemins collaborationnistes.

Quels étaient les socles idéologiques de ces ligues ou des ces partis? Tout d'abord, une même haine, un même rejet de la République, de la Démocratie, mais aussi de la gauche. Ajoutons à cela les juifs, les francs maçons, les syndicats, la presse et les étrangers.

Leurs moyens d'action? Les manifestations violentes, les campagnes de presse d'une brutalité inouïe, les mensonges, les calomnies, les insultes anti sémites et racistes dont sont victimes les leaders de la gauche. A commencer par Léon Blum, Président du Conseil après la victoire du Front Populaire en mai 1936.

Ainsi, Xavier Vallat,* futur commissaire aux questions juives du gouvernement Pétain, n'hésite pas à déclarer le 6 juin 1936 à la tribune de l'Assemblée Nationale: "Votre arrivée au pouvoir, Monsieur le Président du Conseil, marque incontestablement une date historique. Pour la première fois, ce vieux pays gallo-romain va être gouverné par...
Il est alors interrompu par Edouard Herriot,* président de l''Assemblée: "prenez garde, Monsieur Vallat"
Et Vallat de poursuivre: "... par un juif. J'ose dire à haute voix ce que le pays pense en son for intérieur. il est préférable de mettre à la tête de ce pays un homme ... dont les origines appartiennent à son sol plutôt qu'à un subtil talmudiste." (1)

Il y a, à cette époque, une ultra droite, proche des gouvernements fascistes, telles l'Italie de Mussolini ou l'Allemagne d'Hitler. Elle est particulièrement active et occupe le champ politique bien au-delà de la droite classique ou de l'extrême droite. Pour Pierre Milza"la radicalisation qui s'opère à la faveur de la crise n'a pas seulement pour effet de gonfler les effectifs des mouvements d'extrême droite. Elle tend à gommer les différences et à favoriser le rapprochement entre ces organisations activistes et toute une fraction de la clientèle et des cadres de la droite "classique" ... la radicalisation et la pénétration des formations les moins politisées par des éléments reliés aux courants activistes s'effectuant à la faveur d'une situation de crise." (2)

A cette époque donc, crise politique majeure. La classe politique elle même était fragilisée par une succession de scandales financiers dans lesquelles bien des élus étaient impliqués. Ajoutons à cela une gouvernance délicate soumise aux caprices des partis politiques: est-il besoin de rappeler qu'entre 1930 et 1940, VINGT DEUX gouvernements, oui, VINGT DEUX, se sont succédés. Difficile de faire mieux en termes d'instabilité ministérielle, synonyme d'impuissance politique.

Est-ce à dire que la situation politique que nous vivons aujourd'hui a quelque chose à voir avec cette époque troublée? Mis à part l'instabilité ministérielle, je réponds oui sans hésiter. Une crise économique mondiale, conséquence de la cupidité et de l'incompétence du monde financier; des hommes politiques, et pas des moindres, accusés de fraudes, de corruption, de prévarication, ayant pour conséquences le rejet de la classe politique en général et des différents gouvernements en particulier ; la montée de partis extrémistes et nationalistes, partout en Europe; la mise en cause de la légitimité du pouvoir politique pourtant élus démocratiquement en 2012 et, partant, de certaines lois votées par le Parlement, telle celle du mariage pour tous.

La remise en cause de cette loi a ouvert la porte à toute une série de revendications portant à la fois sur des choix de société et sur des choix individuels. S'agrègent autour de ces remises en cause une myriade de revendications portées par des groupes vite noyautés, submergés par des organisations dont l'idée démocratique est le cadet de leur souci. Et parmi celles-là, les plus connues: Action française, Civitas, Egalité et Réconciliation. Pour la première, la République est une "gueuse". Pour la seconde, retour à la primauté du religieux dans la vie de tout un chacun. Pour la troisième enfin, un pouvoir fort débarrassé des idéaux démocratiques. Le tout emballé dans du papier cadeau respectable et bien élevé. 

Mais ne nous y trompons pas: une fois le papier cadeau écarté apparaitra alors le vrai visage de ces gens-là, celui de la haine, de l'intolérance et de la folie meurtrière. Le même que ceux de leurs inspirateurs et références historiques. La manifestation du 26 janvier 2014 n'est pas si loin: chacun a pu voir et entendre ces hordes haineuses reprendre les mêmes slogans, répéter les mêmes violences que leurs mentors politiques des années 30. Il ne leur manquait que les chemises brunes ou noires.

Oui, si nous n'y prenons garde, la République est en danger. A cause de ces mouvements à vocation factieuse qui profitent, non seulement des faiblesses d'un gouvernement trop souvent incohérent et qui donne l'impression de ne pas savoir où il va, mais aussi, mais surtout de notre apathie, de notre indifférence, voire de notre lâcheté.

Pour conclure, qu'on me permette une anecdote. En 1979, lors des premières élections européennes au suffrage universel, j'ai entendu l'interview du Président allemand du parlement européen de l'époque qui disait à peu près ceci: " dans les années 30, nous étions jeunes et insouciants et n'avions pour la classe politique que dédain et mépris. Nous préférions alors regarder ailleurs, refusant ainsi de voir les nazis qui s'imposaient dans la vie politique faute de réels opposants. Notre indifférence, notre cynisme et finalement notre lâcheté les ont amené au pouvoir." A quelques mots près, c'est ce qu'il a dit. Et je me fais la réflexion que c'est peut-être ce que nous sommes en train de vivre.

Alors, oui, la République est en danger!!


* clic sur le lien

(1). in "Léon Blum" de Jean Lacouture, éditions du Seuil, collection Histoire, 1977, page 298.

(2). in "Histoire de l'extrême droite en france", sous la direction de Michel Winock, éditions du Seuil, collection Histoire, 1993, pages 157 et 159.

lundi 30 décembre 2013

Le Pauvre, voilà l'ennemi!


Je ne sais plus dans quel ouvrage, Adam Smith* a écrit: "le pauvre est un objet désagréable." Il n'imaginait sans doute pas que près de trois siècles après sa naissance, sa formule serait encore d'actualité. Et pour remonter un peu plus loin, la Bible ne dit-elle pas que si les pauvres sont pauvres dans ce monde terrestre, dans l'autre monde, celui du ciel, ils seront en quelque sorte récompensés. Cela a permis, au cours des siècles, de donner bonne conscience aux riches et aux moins riches ainsi qu'aux églises et aux religieux, même si certains d'entre eux ont fait voeu de pauvreté.

Aujourd'hui, il y a encore et toujours des pauvres. Et même beaucoup. Mais pour certains, le pauvre n'est d'abord qu'un assisté. Et d'une certaine façon, responsable de sa propre pauvreté. Certes, les choses ne sont pas dites aussi clairement, mais enfin, c'est largement sous entendu. 
L'UMP, le principal parti d'opposition, dans son séminaire du 18 décembre 2013* affirmait dans la première partie de son document, article 6, vouloir "en finir avec l'assistanat". Bien évidemment, le mot pauvreté ne figure pas dans ce projet. 
Je   cite ce parti puisqu'il a la volonté de gouverner la France, mais il n'est pas le seul dans cette optique: nombre d'associations, de "think thank", de cercles d'économistes et j'en oublie, ont ce projet d'éradiquer l'assistanat sans jamais évoquer la pauvreté. Des hebdomadaires, des quotidiens et moult revues dénoncent à longueur de colonnes l'assistanat, qu'un ancien ministre qualifie de "cancer"...

Mais avant que d'aller plus loin, quelques chiffres cités par l'Observatoire des Inégalités du 21 octobre 2013*. Je ne vais pas rentrer dans le détail des chiffres (voir le lien vers l'Observatoire) mais nous avons dans notre beau pays, cinquième puissance économique mondiale, entre 5 et 8,5 millions de pauvres, c'est-à-dire ayant des revenus compris entre 814€ et 977€ par mois pour vivre! Quand on sait les prix des loyers pour ne citer qu'eux, il n'est nul besoin d'en rajouter!

Dans la seconde moitié du XIX ème siècle, au moment de ce que l'on a appelé la "révolution industrielle", la pauvreté était l'ordinaire de la paysannerie et de la classe ouvrière. Il suffit de lire ou relire Emile Zola ou Charles Dickens  pour en être persuadé.

Nous retrouvons, dès le début de XIX ème, des scientifiques, des économistes n'hésitant pas à affirmer que « La somme des bienfaits à attendre de l’établissement d’une assistance obligatoire aux pauvres sera plus que dépassée par l’ensemble des méfaits que cela produira.
Margaret Loane, une lady anglaise déclare, à peu près à cette époque: "Peu de personnes réalisent l’importance du prélèvement que les pauvres opèrent sur leurs propres ressources ; les sommes gaspillées par insouciance, ignorance, crédulité ou par une suspicion hors de propos, et celles qui le sont par un manque de tempérance, de clairvoyance ou d’autodiscipline (...) pourraient fournir un excèdent budgétaire temporaire même à un gouvernement progressiste..."

J'ai trouvé ces deux citations dans  un article écrit en 1999 dans "Cultures et conflits*" par Jacques RODRIGUEZ*, où il fait un parallèle saisissant entre les conséquences de la politique économique et sociale conduite par Margareth Thatcher, alors Premier Ministre, et les analyses pseudo scientifiques d'économistes et de dirigeants politiques britanniques tout au long du XIXème siècle.

Mon propos aujourd'hui est de rappeler que les théories du XIXème siècle concernant la pauvreté sont reprises à notre époque, théories que l'on habille habilement d'un discours économique et vertueux, opposant le plus souvent ceux qui travaillent en gagnant le SMIC à ceux qui, "volontairement", ne travaillent pas et se contentent du RSA, lequel RSA, augmenté de différentes allocations, n'incite pas leurs bénéficiaires à travailler, mais au contraire, à ne rien faire. Donc, ces derniers sont, à l'évidence, des fainéants, des profiteurs. Et s'ils sont pauvres, c'est bien de leur faute!

Eric Brunet*, qui se qualifie lui-même de polémiste, ne dit rien d'autre quand il affirme dans son livre: "Cependant, grâce à leur statut, les bénéficiaires des minima sociaux ont droit à de nombreux avantages que n’ont pas forcément les smicards : gratuité ou réduction sur les transports en commun, les cantines, les crèches ou les centres aérés, services de garde, tarifs sociaux du téléphone ou de l’électricité. À Paris, certains peuvent même prétendre à la coiffure à domicile."
Et bien sûr, à sa manière, de chiffrer dans la foulée ce que coûtent tous ces abominables profiteurs aux budgets des Conseils généraux.

Un parti," la droite forte*", dans son "thème numéro 1" titre: "la lutte contre les fraudes et l'assistanat" se propose de "protéger les français honnêtes"I Rien de moins: "
Nous proposons donc d’éradiquer la fraude et d’être intraitables avec tous ceux, assistés sociaux, tricheurs professionnels ou patrons voyous, qui violent impunément nos lois et nos valeurs." Chacun sait ce qu'est un patron voyou, mais qui sont les "assistés sociaux"? Les "tricheurs professionnels"? On a la réponse dans la proposition numéro 6: "6- supprimer la CMU, véritable passoire à fraudes, et la remplacer par une « carte de santé départementale » contrôlée et plafonnée : la dépense maximale d’un bénéficiaire de la nouvelle carte de santé ne pourra pas excéder la dépense moyenne d’un travailleur qui cotise. Or, aujourd’hui, un bénéficiaire de la CMU dépense plus de 20% de plus qu’un affilié au régime de base. Le coût de la CMU, évalué à 6 milliards d’euros, a explosé en dix ans. Il faut mettre fin à ces dérives pour mieux aider ceux qui le méritent vraiment". C'est très clair: celui qui est visé, c'est l'assisté, le pauvre, celui qui profite du système!

Une autre droite, la "droite populaire*", y va, elle aussi, de son couplet contre l'assistanat en mettant en place toute une batterie de contrôles bureaucratiques via des registres et des cartes diverses et variées.

Il y a même une "droite sociale" qui se propose, elle aussi, de combattre l'assistanat: "Nous proposons le plafonnement des prestations sociales à 75 % du SMIC : pour les travailleurs modestes de notre pays, il est insupportable de constater que certains individus, en cumulant différentes prestations sociales (RSA, CMU, allocations familiales, aides au logement) et les droits connexes (réductions tarifs énergie, exo redevance télé, gratuité transports…), disposent de moyens financiers similaires." Là encore, ce groupuscule emmené par un ancien ministre assimile sans vergogne tous les bénéficiaires du RSA à des tricheurs.

En mars 2012, Mme Le Pen déclarait dans un discours: « Nous devons rompre avec l’assistanat et retrouver l’esprit d’entreprise, la richesse, la dignité, l’honneur du travail. » Et dans la foulée de promettre la création d'un "secrétariat d'Etat à la fraude sociale." Il est vrai que quelques temps auparavant elle affirmait le contraire: "Le RSA est un minimum auquel ont légitimement droit de nombreux Français particulièrement démunis, et il apparaît totalement stupide de vouloir réduire les revenus de ceux qui ne font aujourd’hui que survivre : femmes seules élevant des enfants, jeunes couples au chômage, séniors jetés du marché du travail." Allez comprendre!

Dans un billet écrit sur ce blog en mai 2011, "salauds de pauvres", je revenais sur les propos de Mr Wauquiez, alors ministre des Affaires Européennes, et qui proposait de faire travailler gratuitement les titulaires du RSA, au prétexte que ne pas travailler rapportait plus que de travailler. Ses propos étaient tellement faux, tellement mensongers que je n'ai eu aucun mal à en démontrer le ridicule! Pour autant, les mêmes arguments sont encore à l'honneur, comme le montrent les extraits cités plus haut.

En période de crise, il est facile pour tout ce qu'une société compte de démagogues et de populistes de dresser les citoyens les uns contre les autres, en s'en prenant bien évidemment aux plus fragiles, au plus démunis, bien en peine de se défendre face à ces torrents de contre vérités, de mensonges et de manipulations.

Pour autant, je ne suis ni naïf ni binaire. Je sais autant que n'importe qui que certains usent et abusent du système; mais est-ce une raison pour remettre en cause ce système qui aide ceux qui en ont besoin?

Il est vrai qu'il est plus facile de crier haro sur le fraudeur au RSA, sur le tricheur du chômage, sur le profiteur des restos du coeur que de s'en prendre aux cols blancs financiers qui fraudent le fisc, qui manipulent le cours des monnaies, qui spéculent honteusement oui qui déclenchent les catastrophes financières à force de cupidité, d'arrogance et d'incompétence. Oui, plus facile! Et il est vrai également qu'il est délicat pour ces gens de critiquer ceux qui inspirent leurs pensées politiques!

Et chacun de réclamer des "réformes", un autre des mots magiques de notre époque. Mais avez-vous remarqué que les réformes à mettre en oeuvre sont toutes, sans exception, des retours en arrière: recul de l'âge de départ à la retraite; baisses des prestations sociales; limitation, voire suppression des remboursements de la sécu; baisse des pensions de retraite; suppression du code du travail; suppression de certains services publics; et j'en oublie de ces "réformes" censées nous remettre dans le "droit chemin", en tout cas celui imposé par cet ultra libéralisme si cher au "tea party" américain et à la "City" de Londres. Oui, un formidable retour en arrière que ces gens-là, au prétexte d'un avenir radieux, veulent pour notre avenir. Et pour leur plus grand profit!

Sans avoir l'air d'y toucher, petit à petit, nous revenons dans cette seconde moitié du XIX ème siècle. C'est insidieux, mais bien réel. Et tout cela, nous dit-on, parce que nous n'avons plus d'argent! "L'Etat providence" serait ruiné. Sauf que, et pour ne prendre que cet exemple, l'Etat a trouvé sans problèmes 4 milliards d'euros - oui, 4 milliards - pour solder les dettes de feu Crédit Lyonnais!!! D'ailleurs, au sujet de cette expression, "Etat providence", je vais d'ici quelques temps, écrire un billet sur cette escroquerie sémantique!

Oui, aujourd'hui, le pauvre est devenu le bouc émissaire, celui que l'on montre du doigt, celui que l'on accuse de toutes les tricheries. On lui donne les miettes, et encore, beaucoup trouve que c'est encore beaucoup, beaucoup trop. Comme disait Coluche: "les pauvres sont indispensables à la société, à condition qu'ils le restent."

Oui, décidément, le pauvre, voilà l'ennemi!


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mercredi 11 décembre 2013

La folie sondagière




Il ne se passe pas un jour sans qu'un média ne nous sorte un sondage qu'il a concocté avec un institut dont le job est de sonder ce que pensent ou sont supposés penser les citoyens que nous sommes censés être.

dessin de Plantu publié dans le Monde du 24 avril 2012
dessin de Plantu publié dans le Monde du 24 avril 2012 @ 2013 Plantu
Ces mêmes médias, comme d'ailleurs les instituts, nous rappellent parfois que ces sondages ne sont en rien la réalité. Dont acte. Sauf que lorsque ces mêmes sondages nous sont servis, cela se traduit par "x français pensent que" ou " y français sont opposés à " ou " z français veulent que". Et cela, avec la tranquille assurance de ce qui ne peut être mis en doute.

Mais c'est quand même plus compliqué que cela. Et surtout que ce n'est pas vraiment la réalité. Parce que quand ces sondages sont confrontés à la réalité, ce n'est pas tout à fait la même chose.

Quelques exemples:

- dans les années 60, une université américaine a fait un sondage par téléphone et posé la question suivante: " quand vous sortez des toilettes, vous lavez-vous les mains?" Plus de 80% des personnes interrogées ont répondu oui. Dans le même temps, la même université a posté des étudiants dans des toilettes publiques, chargés de compter celles et ceux qui se lavaient les mains en sortant des toilettes. Et dans ce cas, la réalité est toute autre: en effet, l'observation attentive montre que moins d'un tiers des personnes sortant des toilettes se lavent les mains.

Concernant les élections, les erreurs sont légion et je ne vais en citer que quelques unes:

- aux USA, en 1946, Gallup donne H. Truman, le président sortant, battu par T. Dewey, candidat républicain. Résultat: Truman est élu avec plus de 2 millions de voix d'avance;

- plus près de nous, l'année dernière, toujours aux USA, M. Romney a longtemps été donné gagnant face à B. Obama, même s'il est vrai qu'à quelques jours du scrutin, les deux candidats étaient au coude à coude. Résultats: Obama est élu confortablement des voix avec 50,1% des voix (soit 61 710 00 voix et 270 grands électeurs) contre 47,9% à Romney (soit 58 500 000 voix et 206 grands électeurs). Ce qui n'est pas rien comme différence. Et quand on sait la puissance financière et organisationnelle des instituts de sondage américains, nous sommes quand même en droit de nous interroger.
dessin de Plantu paru dans l'express du 25 Avril 2002
dessin de Plantu paru dans l'express du 25 Avril 2002 @2013 Plantu

Chez nous, mêmes constatations:


- en 1995, deux mois avant le 1er tour, E. Balladur devancelargement J. Chirac: 23% contre 19. A tel point que certains pressent J. Chirac de s'effacer devant son concurrent. On connait le résultat final.

- en 2002, un sondage effectué par BVA le vendredi 19 avril donnait 19% à J. Chirac, 18 à L. Jospin et 14 à JM. Le Pen. Là aussi, on connait le résultat!

- concernant les présidentielles de 2012, les erreurs ne sont pas si énormes, mais enfin, la victoire facile de F. Hollande telle que prévue par les sondeurs n'était pas au rendez-vous puisque l'écart était seulement de 2,76 points ( 51,63 contre 48,87) alors que BVA, CSA et Harris, le 3 mai, le prévoyaient de 6 points. Il est vrai que l'Ifop avait donné 52 - 48.

Un dernier exemple, dimanche 17 novembre, au Chili, lors des élections présidentielles, les sondages prévoyaient que Madame Bachelet devait être élue au 1er tour, Madame Pérez n'étant créditée que de 14 à 20% des voix. Résultats: la première est en ballotage avec 46,7% des voix et la seconde recueille 25%.
dessin de Plantu publié dans le Monde du 16 mars 2007
dessin de Plantu publié dans le Monde du 16 mars 2007    @2013 Plantu

Nous sommes submergés de sondages. Chacun y va de ses enquêtes et surtout de ses propres interprétations.

Pour faire court, je ne prendrai que deux sondages récents, publiés par Le Monde - que je lis chaque jour - en date du 16 novembre et du 11 décembre 2013.

A partir d'une enquête réalisée le 14 et 15 novembre pour I-Télé et le Parisien par BVA, le quotidien du soir titre son article: "Les Français favorables à un changement de premier ministre, mais sans y croire". 64% souhaitent un changement de premier ministre et 52 la dissolution de l'Assemblée Nationale. Mais pour autant, une "majorité des personnes interrogées pensent pourtant qu'aucune de ces initiatives n'améliorerait la situation en France, marquée par de fortes tensions sociales." Vous aurez remarqué que le rédacteur de l'article parle d'abord des "français favorables" et ensuite des personnes interrogées. Ce qui, me semble t-il n'est pas tout à fait la même chose. Je suis allé sur le site de BVA afin de savoir  quelles était la nature exacte des questions posées. Et là, rien ou pas grand chose. Je vous laisse aller voir sur leur site*

Un autre sondage a été réalisé du 10 au 25 novembre 2013 par IPSOS pour Le Monde et la revue "Lire l'économie" à l'occasion de la 15 ème journée du livre d'économie.
L'article publié par le Monde titre: "Relance de la croissance : les Français ne comptent plus sur l’Etat". Voilà un titre qui "fait mouche", d'autant que là encore, ce sont les français dans leur ensemble qui se "prononcent".
Mais, quand on lit en détail les réponses, on y trouve des contradictions pour le moins surprenantes: ainsi, si "59% des français pensent que pour relancer la croissance, il faut limiter au maximum le rôle de l'Etat", ils sont 40% à estimer que "baisser de manière importante les services publics rendus en France" ne serait "ni efficace ni souhaitable". 71% à pensent que l'augmentation des salaires serait "efficace et souhaitable." Et ils sont 74% à estimer que "la France est en déclin", les sondés de droite et d'extrême droite étant plus de 85% à le penser.

Il est vrai que la tendance actuelle est à la primauté de l'économique sur le politique et par voie de conséquence, à l'effacement du rôle de l'Etat. On retrouve cette tendance un peu partout dans le monde, malgré la crise provoquée justement par la quasi disparition des Etats dans les décisions économiques et financières, avec les conséquences que l'on sait. Pour autant, ce sondage annoncé comme LA réalité est révélateur du constat que chacun d'entre nous peut faire, à savoir que tout le monde veut des hôpitaux, des écoles, des universités, des prisons, des armées, mais sans que cela "coûte" en termes d'impôts et sans que l'Etat s'en mêle. Comprenne qui pourra. Et ces sondages n'apportent rien d'autre qu'un peu plus de confusion dans la complexité des "choses".

Mais pour autant, les sondages ont toujours la cote auprès des médias mais aussi auprès de la classe politique et des décideurs économiques. A partir de là et sachant la fiabilité à géométrie variable de ces sondages, qu'est ce qui pousse médias et classe politique à en user et en abuser? Il se dit que les stratégies, les tactiques se décideraient aussi, voire surtout, en fonction et à partir de ces sondages. Surprenant quand même quand on sait que par définition, dans chaque élection, il y a un vainqueur, pas deux!

Idem pour les médias: que signifie "la personnalité préférée des français" quand dans les choix proposés figurent des chanteurs, des sportifs, des membres d'ONG et des ... politiques? Il est bien évident que ces derniers qui votent les lois seront "moins bien vus" qu'un chanteur charismatique ou un prêtre défenseur des sans abris. Quant aux enquêtes de popularité dont on nous rabat les oreilles à longueur de journée, il suffit de se souvenir qu'en mai 2011, N. Sarkozy était crédité par TNS - SOFRES* de 20% d'opinions favorables, ce qui ne l'a pas empêché, un an plus tard, d'être au second tour de la présidentielle avec 48,50 des voix!

A chaque fois, qu'à travers un média, une enquête d'opinion nous est jetée en pâture, je m'interroge sur sa finalité. Je précise que je n'y vois nul complot, nulle machination. A la limite, ce serait trop simple.

Pour autant, il me semble que tous ces sondages peuvent avoir, in fine, une certaine influence sur les opinions. A force de "rabâcher" que les français sont mécontents de ci ou en colère contre ça, même ceux qui ne s'étaient jamais posé la question finissent par adhérer à ces mécontentements.
Pierre Bourdieu   ©Daniel Mordzinski.
Pierre Bourdieu ©Daniel Mordzinski.

En janvier 1972, Pierre Bourdieu* donnait une conférence à Arras sur le thème "l'opinion publique n'existe pas"*. Le titre était volontairement provocateur d'autant que la conclusion de son intervention était nettement plus nuancée: "Je dis simplement que l'opinion publique dans l'acception implicitement admise par ceux qui font des sondages d'opinion ou ceux qui en utilisent les résultats, je dis simplement que cette opinion-là n'existe pas."
Entre autres, Bourdieu démontre que des gens interrogés sur une quelconque problématique à laquelle ils n'ont jamais ni pensé ni réfléchi vont répondre à l'enquêteur de façon biaisée, cela pour ne pas paraître inculte ou diot. D'accord, je résume un peu rapidement la pensée du sociologue. Mais en gros, c'est cela.

Pour conclure ce billet, il me semble que la folie sondagière n'est pas prête de s'éteindre. Bien au contraire. Pour autant, il serait quand même souhaitable que les citoyens que nous sommes soient attentifs, vigilants, voire méfiants. Je répète ce que j'écrivais plus haut, à savoir qu'il n'y a dans la publication de ces sondages nul complot, nulle machination. Mais la tentation de la manipulation peut-être grande, parfois tentante. Et je suis  persuadé que certains de nos politiques ou des agents économiques peuvent avoir la tentation de se laisser aller à cette facilité sondagière. Pour la bonne cause. Enfin, la leur.

Dessins publiés avec l’aimable autorisation de Plantu. Tous droits réservés. © 2013, Plantu.

lundi 7 octobre 2013

Rendez-vous après la fin du monde

le nouvel ouvrage des éditions Zonaires: deux de mes textes y figurent.





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Vingt ans après l'IEP de Grenoble.


Avant que de vous relater notre voyage à New York et à la Nouvelle Orléans qui fera l'objet d'un prochain billet, il me faut faire un retour vingt années en arrière, ce jour d'octobre 1993 qui sonnait la fin des mes trois années d'études à l'Institut d'Etudes Politiques de Grenoble.

Trois années intenses, fortes en émotions de toutes sortes. Trois années où il m'a fallut concilier en même temps la vie étudiante, la vie salariée, mais aussi celle d'époux et de père avec ce que cela a comporté pour les miens d'absences, d'éloignements, voire de distances. Mais en dépit de tout cela, ils m'ont aidé, soutenu et je reste persuadé que sans leurs soutiens, je n'aurai pas pu mener à bien cette belle aventure.

Parce que ce fut une aventure que celle d'entamer à quarante trois ans une vie étudiante, sans être pour autant un aventurier.

Une aventure parce que je pénétrais un univers pour moi totalement inconnu et même mystérieux. 

Une aventure parce que j'allais devoir aller à la rencontre d'auteurs, d'institutions et de concepts tout aussi mystérieux. 

Une aventure enfin parce que je savais que je ne verrai plus le monde et sa complexité dans lequel je vivais avec les mêmes yeux. 

Et tout cela m'allait bien parce que, en fin de compte, c'est que je voulais.

Pendant ces trois années, j'ai été un étudiant parmi les étudiants, certes plus âgé, mais avec les mêmes droits et les mêmes devoirs. Jamais un professeur ne m'a favorisé - ou défavorisé - du fait de mon statut. Les étudiants m'ont toujours considéré comme l'un des leurs, ni plus ni moins.

Je ne peux citer ici tous les auteurs que j'ai découverts ou redécouverts. 
Mais de Hannah Arendt à Alexis de Tocqueville, de René Rémond à Montesquieu, de Raymond Aron à François Furet, chacun d'entre eux m'ouvrait des portes, m'indiquait des pistes, éclairait des zones d'ombre. Sans pour autant qu'aucun d'entre eux ne devienne un maître à penser. 
Pour ma part, j'ai toujours préféré les maîtres à réfléchir aux maîtres à penser.

Qu'ils soient professeurs des universités, maîtres de conférence ou doctorants, la quasi totalité des enseignants que j'ai eus ont toujours été disponibles, ouverts, attentifs. Certes avec leur personnalité propre et leurs opinions parfois bien arrêtées, mais il n'empêche que leurs enseignements ont toujours favorisé la connaissance, l'intelligence et l'esprit critique. 
Ce dernier étant, en tout cas à mes yeux, indispensable pour ne pas tomber dans le conformisme d'une pensée, aussi séduisante soit-elle.

Certains, à la lecture de ce billet, pourraient penser qu'à l'IEP de Grenoble, "tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil". Là n'est pas la question. 
Je ne veux garder de ces trois années d'études que ce qu'elles m'ont apporté: les outils pour tenter de comprendre autant que faire se peut le monde complexe où nous vivons; exigence et rigueur dans l'utilisation de ces outils; l'humilité indispensable face aux débats, intellectuels ou pas, sans pour autant renoncer à mes propres convictions.

Le jour de la remise du diplôme, j'avais pensé - sans doute naïvement - que tous les professeurs seraient présents, revêtus de la toge universitaire. Las, ils n'étaient que trois, y compris le directeur de l'IEP. Et qui plus est, en civil!

Ce jour-là, j'ai vraiment pris conscience que cette belle aventure se terminait. Il me fallait replonger dans le quotidien.

A travers l'annuaire des anciens élèves de Sciences Po - "sciences pipeau" affirment en riant certains de mes amis - je suis le parcours de certains de mes condisciples. Certains se sont lancés dans la politique, d'autres dans les affaires, d'autres encore dans des carrières administratives. Au moment où j'écris ces lignes, je n'ai pratiquement plus de contacts avec aucun d'entre eux. Ainsi va la vie...

Un jour quelqu'un m'a posé cette question: "referais-tu cette expérience?" J'ai répondu oui, sans hésitation, même si le mot expérience ne me convenait pas.

Mais je suis quelqu'un qui ne vit pas dans les regrets, non plus que dans la nostalgie. Je vis le moment présent, sans jamais pour autant faire table rase de mon passé. Ce que j'ai vécu à l'IEP fait partie de ce passé, au même titre que les années vécues dans la "Royale".

Il me plait d'affirmer que je suis diplômé de deux écoles prestigieuses: l'Ecole des Mousses de Brest et l'Institut d'Etudes Politiques de Grenoble.

dimanche 14 juillet 2013

Emile Combes ou le médaillon mystérieux de la Chapelle du Bard


Cela fait pas mal de temps que j'ai délaissé cet endroit. Il faut dire, à ma décharge, que j'ai été très occupé par cette conférence que j'ai donnée le 4 juillet sur le thème "Emile Combes ou le médaillon mystérieux de la Chapelle du Bard*."


Il est vrai que les recherches que j'ai effectuées, que ce soit aux archives départementales ou locales, dans mes bouquins, sur le net ou auprès de certains "anciens", il est vrai donc que cela m'a pris beaucoup de temps, mais aussi, mais surtout, j'ai retrouvé certaines sensations quand je découvrais de nouveaux éléments, de nouveaux faits, tout ce qui fait l'intérêt mais aussi la singularité de la recherche.

Cette conférence n'avait pas d'enjeu à proprement parler, si ce n'est celui d'intéresser les gens et de leur faire découvrir ou re découvrir cette période mal connue et pourtant si primordiale de notre Histoire.
Il me fallait aussi relier un point de notre histoire locale à notre histoire nationale.

le médaillon de Emile Combes
L'histoire locale, c'était ce médaillon en plâtre d'Emile Combes* dans la salle du conseil municipal de la Chapelle du Bard, un village de quelques 500 habitants à quelques kilomètres d'Allevard*. Il trône dans cette salle depuis longtemps au même titre que chaque Président de la République. J'ai essayé de savoir depuis quand et pourquoi. Mais à priori, il n'y a pas d'explications rationnelles. Et je me suis dit, et je me dis encore que, tout compte fait, Emile Combes a bien sa place dans cette enceinte républicaine.

Je me suis arrêté sur toutes les lois anti cléricales votées dès 1875: lois Ferry*, loi du droit d'accroissement*, loi de 1901* entre autres. Ainsi que sur les réactions des catholiques, dans notre département et notre canton, réactions violentes, allant jusqu'à l'appel à la désobéissance civile, en se référant, quel paradoxe, à la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, déclaration qu'ils vouaient aux gémonies un siècle plus tôt!

J'ai bien sûr évoqué les législatives d'avril 1902 qui ont envoyé à l'Assemblée Nationale une majorité dite du "Bloc Républicain"*, favorable à la séparation. Et dans ce Bloc, sept députés sur huit de l'Isère, notre département, ont voté en faveur de la loi, alors que Gustave Rivet*, favorable lui aussi à cette séparation, était élu dès le premier tour dans la circonscription comprenant le canton d'Allevard.

En faisant le lien avec l'histoire nationale, j'ai voulu aller un peu plus loin dans la connaissance de cette loi de "séparation DES églises et de l'Etat." En expliquer les raisons et les causes. Car si une loi ne fut pas le fruit du hasard, c'est bien celle-là. En effet, l'étroite implication de l'église catholique dans les affaires de l'Etat et ce, depuis l'origine, c'est-à-dire, pour faire court à Clovis, cette implication, cette quasi fusion n'a jamais cessé et cela jusqu'à Charles X, le dernier des Bourbons à avoir régné.

Le XVIII ème siècle a vu l'émergence des philosophes des Lumières, les Montesquieu*, Voltaire*, Rousseau, Diderot* et quelques autres. Dans leurs écrits, tous condamnés par l'église, ils ont remis en cause les dogmes de l'absolutisme royal, mais aussi et surtout la toute puissance de l'église catholique, apostolique et romaine. La séparation des pouvoirs, la raison, la science, autant d'idées nouvelles qui battaient en brèche les pouvoirs de la noblesse et du clergé et qui appelaient à l'émergence de sociétés démocratiques.

La loi de décembre 1905 est la suite logique de ces idées en ce sens qu'elle introduisait dans la société républicaine naissante le concept de laïcité, c'est-à-dire celui d'un Etat délivré des influences religieuses. Mais elle est aussi le fruit de l'aveuglement et du rejet absolu par l'église catholique française de toute modernité, modernité qu'elle assimilait à la décadence de la société, et à toute évolution qui aurait pu remettre en cause son emprise sur cette société.

Sans doute cette loi a t-elle été conçue, puis appliquée dans la douleur. Mais les années passant, les convictions extrêmes  perdant de leur radicalité, et surtout la première guerre mondiale, cette abominable boucherie, tout a concouru à apaiser les esprits autant que les comportements.

En mars 1905, alors qu'il n'était plus Président du Conseil, Emile Combes déclarait: "la loi doit ouvrir une ère nouvelle et durable de concorde sociale."

Combien il avait raison! Il est vrai que la France  a vécu de nombreuses crises, politiques, sociales, économiques sans oublier la seconde guerre mondiale et les décolonisations. Comme il est vrai également que les questions religieuses n'ont jamais été parties prenantes dans ces débats, ou alors de façon minimaliste.

L'article 1 de la loi* stipule: « La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes."

Depuis le 5 décembre 1905, c'est une réalité que chacun peut vivre selon ses croyances ou ses convictions. De nos jours, alors que le retour d'une certaine forme de religiosité militante et intrusive se fait jour et que des communautarismes sournois tentent de s'imposer au sein de notre société, la loi de séparation des églises et de l'Etat a plus que jamais son utilité. Elle  est plus que jamais indispensable au bon équilibre et à la bonne harmonie de notre société.

Vouloir là modifier au prétexte imbécile de plus d'équité revient en réalité à lui ôter sa raison d'être et ouvrir ainsi la porte à la réaction cléricale et à ses avatars: l'intolérance, la soumission aux dogmes et à court terme, au retour de la primauté religieuse.

Emile Combes a bien mérité de la laïcité.
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dimanche 5 mai 2013

Hannah Arendt et le procès Eichmann: le film


Je suis allé voir cette semaine le très beau film de Margarethe Von Trotta* consacré à Hannah Arendt,  et les articles que cette dernière a écrit sur le procès d'Adolf Eichmann* et publiés dans le "New Yorker" en février et mars 1963 sous le titre "A Reporter at Large: Eichmann in Jerusalem." 

Barbara SUKOWA
Ces articles seront ensuite regroupés dans un livre, "Eichamnn à Jérusalem", publié en France chez Gallimard en 1966. C'est Barbara Sukowa qui interprète magnifiquement la philosophe.

Un bref rappel: H. Arendt est une philosophe d'origine allemande née en 1906 dans une famille juive laïque et décédée à New York en 1975 après avoir été naturalisée américaine en 1951. 

Ce sont surtout ses travaux sur les totalitarismes qui la font connaitre cette année-là à travers trois ouvrages majeurs regroupés dans "les origines du totalitarisme"; "sur l'antisémitisme"; "l'impérialisme" et "le système totalitaire". (1) Pour diverses raisons, ces ouvrages ne seront traduits et publiés en France que bien plus tard: 1972, 1973 et 1982.
Elle quitte l'Allemagne nazie en 1933 et se réfugie en France. En 1940, elle sera brièvement internée dans le camp de Gurs avant de réussir à s'enfuir vers les Etats-Unis où elle suivra une brillante carrière universitaire.



Hannah Arendt
"Assister à ce procès est, d'une certaine manière, une obligation que je dois à  mon passé." (2) C'est ainsi que H. Arendt justifie son insistance pour assister au procès Eichmann, en réponse aux réticences de son entourage. En particulier Karl Jaspers* qui a été son professeur de philosophie en 1926 et avec qui elle était restée très proche: pour lui, la légalité de ce procès est douteuse puisqu'au moment des faits, l'Etat d'Israël n'existait pas. Mais elle passe outre et est présente le 12 avril 1961 dans la Maison du Peuple à Jérusalem, surnommée Eichmanngrad par les israéliens, où va être jugée Adolf Eichmann.


Le film se sert d'images d'archives, en particulier d'interrogatoires d'Eichmann par le procureur Gideon Hausner. Procureur dont le moins que l'on puisse dire, c'est que H. Arendt ne l'appréciait vraiment pas: "Ben Gourion* n'assiste à aucune audience. Au tribunal, sa voix est celle de Gedeon Hausner, le procureur qui, représentant le gouvernement, fait de son mieux, vraiment de son mieux, pour obéir à son maitre."(3)

Mais dans le film, l'essentiel n'est pas là. H. Arendt assiste aux premières audiences, mais trouvant que celles-ci s'éternisent, elle rentre aux EU. Ayant un programme chargé, elle tarde à rédiger ses articles, sachant sans doute que ce qu'elle va écrire ne va pas plaire à tout le monde.

Effectivement, dès la publication du premier article, c'est le tollé. Il faut dire que l'auteure n'y va pas par quatre chemins: "Partout où les juifs vivaient, il y avaient des dirigeants juifs, reconnus comme tels, et cette direction, presque sans exception, a coopéré, d'une façon ou d'une autre, pour une raison ou pour une autre, avec les nazis. Toute la vérité, c'est que si le peuple juif avait été vraiment non organisé et dépourvu de direction, le chaos aurait régné, il y aurait eu beaucoup de misère, mais le  nombre total des victimes n'aurait pas atteint quatre et demi à six millions. (Selon les calculs de Freudiger, environ 50% auraient pu être sauvés s'ils n'avaient pas suivi les instructions des Conseils juifs.)" (4)

Ces lignes et d'autres lui attirèrent des critiques virulentes sous formes d'articles indignés et vengeurs dans la presse, de lettres anonymes reçues par centaines et bien sûr entrainèrent la rupture avec beaucoup de ses amis les plus proches, comme Kurt Blumenfeld et nombre d'universitaires. Malgré ces critiques et ces ruptures douloureuses, Arendt a toujours défendu ses thèses, avec parfois une certaine arrogance. 

A cet égard, le film est particulièrement dans le vrai quand il montre une Arendt sûre d'elle même face à la direction de l'université ou face à Hans Jonas, un collègue universitaire pourtant très proche. Les dernières scènes du film montrent H. Arendt allongée sur un divan, semblant perdue dans ses réflexions. En réalité, elle revoit certains épisodes de sa jeunesse, en particulier sa relation avec Martin Heidegger, le maitre à penser qu'elle n'a jamais abandonné, même lorsqu'il fut accusé d'une courte complicité avec les nazis, mais son aussi son premier amour.



C'est dans la seconde édition de "Eichmann à Jérusalem" que Hannah Arendt ajouta le sous titre "rapport sur la banalité du mal". Cette expression, elle aussi, a mal été comprise: pour certains, elle signifiait la banalisation du mal, voire sa justification. 
Or, ce qu'a démontré Arendt dans cet ouvrage, c'est qu'Eichmann était quelqu'un d'ordinaire. Un criminel, bien sûr, mais néanmoins ordinaire. Il ne pensait pas par lui-même parce qu'il s'était totalement abandonné aux idées de ses maitres nazis. Il faisait son "travail", sans se poser de questions. En cela, il ne pensait pas. Cela n'explique ni n'excuse ses crimes et Hannah Arendt le dit et le redit.


Elle a souvent écrit que "vivre, c'est penser et que sans penser, il n'y a pas de vérité". C'est aussi ce que nous rappelle le film de Margareth Von Trota.

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(1) tous les trois parus aux éditions Fayard, collection Points- Politique, respectivement 279, 348 et 298 pages.
(2) in "Hannah Arendt" de Sylvie Courtine-Denamy, 435 pages, éditions Belfond, 1994, page 103.
(3) in "Eichmann à Jérusalem" de Hannah Arendt, 518 pages, éditions Gallimard, collection folio images, page 46.
(4) ibid page 239.

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