dimanche 14 juillet 2013

Emile Combes ou le médaillon mystérieux de la Chapelle du Bard


Cela fait pas mal de temps que j'ai délaissé cet endroit. Il faut dire, à ma décharge, que j'ai été très occupé par cette conférence que j'ai donnée le 4 juillet sur le thème "Emile Combes ou le médaillon mystérieux de la Chapelle du Bard*."


Il est vrai que les recherches que j'ai effectuées, que ce soit aux archives départementales ou locales, dans mes bouquins, sur le net ou auprès de certains "anciens", il est vrai donc que cela m'a pris beaucoup de temps, mais aussi, mais surtout, j'ai retrouvé certaines sensations quand je découvrais de nouveaux éléments, de nouveaux faits, tout ce qui fait l'intérêt mais aussi la singularité de la recherche.

Cette conférence n'avait pas d'enjeu à proprement parler, si ce n'est celui d'intéresser les gens et de leur faire découvrir ou re découvrir cette période mal connue et pourtant si primordiale de notre Histoire.
Il me fallait aussi relier un point de notre histoire locale à notre histoire nationale.

le médaillon de Emile Combes
L'histoire locale, c'était ce médaillon en plâtre d'Emile Combes* dans la salle du conseil municipal de la Chapelle du Bard, un village de quelques 500 habitants à quelques kilomètres d'Allevard*. Il trône dans cette salle depuis longtemps au même titre que chaque Président de la République. J'ai essayé de savoir depuis quand et pourquoi. Mais à priori, il n'y a pas d'explications rationnelles. Et je me suis dit, et je me dis encore que, tout compte fait, Emile Combes a bien sa place dans cette enceinte républicaine.

Je me suis arrêté sur toutes les lois anti cléricales votées dès 1875: lois Ferry*, loi du droit d'accroissement*, loi de 1901* entre autres. Ainsi que sur les réactions des catholiques, dans notre département et notre canton, réactions violentes, allant jusqu'à l'appel à la désobéissance civile, en se référant, quel paradoxe, à la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, déclaration qu'ils vouaient aux gémonies un siècle plus tôt!

J'ai bien sûr évoqué les législatives d'avril 1902 qui ont envoyé à l'Assemblée Nationale une majorité dite du "Bloc Républicain"*, favorable à la séparation. Et dans ce Bloc, sept députés sur huit de l'Isère, notre département, ont voté en faveur de la loi, alors que Gustave Rivet*, favorable lui aussi à cette séparation, était élu dès le premier tour dans la circonscription comprenant le canton d'Allevard.

En faisant le lien avec l'histoire nationale, j'ai voulu aller un peu plus loin dans la connaissance de cette loi de "séparation DES églises et de l'Etat." En expliquer les raisons et les causes. Car si une loi ne fut pas le fruit du hasard, c'est bien celle-là. En effet, l'étroite implication de l'église catholique dans les affaires de l'Etat et ce, depuis l'origine, c'est-à-dire, pour faire court à Clovis, cette implication, cette quasi fusion n'a jamais cessé et cela jusqu'à Charles X, le dernier des Bourbons à avoir régné.

Le XVIII ème siècle a vu l'émergence des philosophes des Lumières, les Montesquieu*, Voltaire*, Rousseau, Diderot* et quelques autres. Dans leurs écrits, tous condamnés par l'église, ils ont remis en cause les dogmes de l'absolutisme royal, mais aussi et surtout la toute puissance de l'église catholique, apostolique et romaine. La séparation des pouvoirs, la raison, la science, autant d'idées nouvelles qui battaient en brèche les pouvoirs de la noblesse et du clergé et qui appelaient à l'émergence de sociétés démocratiques.

La loi de décembre 1905 est la suite logique de ces idées en ce sens qu'elle introduisait dans la société républicaine naissante le concept de laïcité, c'est-à-dire celui d'un Etat délivré des influences religieuses. Mais elle est aussi le fruit de l'aveuglement et du rejet absolu par l'église catholique française de toute modernité, modernité qu'elle assimilait à la décadence de la société, et à toute évolution qui aurait pu remettre en cause son emprise sur cette société.

Sans doute cette loi a t-elle été conçue, puis appliquée dans la douleur. Mais les années passant, les convictions extrêmes  perdant de leur radicalité, et surtout la première guerre mondiale, cette abominable boucherie, tout a concouru à apaiser les esprits autant que les comportements.

En mars 1905, alors qu'il n'était plus Président du Conseil, Emile Combes déclarait: "la loi doit ouvrir une ère nouvelle et durable de concorde sociale."

Combien il avait raison! Il est vrai que la France  a vécu de nombreuses crises, politiques, sociales, économiques sans oublier la seconde guerre mondiale et les décolonisations. Comme il est vrai également que les questions religieuses n'ont jamais été parties prenantes dans ces débats, ou alors de façon minimaliste.

L'article 1 de la loi* stipule: « La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes."

Depuis le 5 décembre 1905, c'est une réalité que chacun peut vivre selon ses croyances ou ses convictions. De nos jours, alors que le retour d'une certaine forme de religiosité militante et intrusive se fait jour et que des communautarismes sournois tentent de s'imposer au sein de notre société, la loi de séparation des églises et de l'Etat a plus que jamais son utilité. Elle  est plus que jamais indispensable au bon équilibre et à la bonne harmonie de notre société.

Vouloir là modifier au prétexte imbécile de plus d'équité revient en réalité à lui ôter sa raison d'être et ouvrir ainsi la porte à la réaction cléricale et à ses avatars: l'intolérance, la soumission aux dogmes et à court terme, au retour de la primauté religieuse.

Emile Combes a bien mérité de la laïcité.
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dimanche 5 mai 2013

Hannah Arendt et le procès Eichmann: le film


Je suis allé voir cette semaine le très beau film de Margarethe Von Trotta* consacré à Hannah Arendt,  et les articles que cette dernière a écrit sur le procès d'Adolf Eichmann* et publiés dans le "New Yorker" en février et mars 1963 sous le titre "A Reporter at Large: Eichmann in Jerusalem." 

Barbara SUKOWA
Ces articles seront ensuite regroupés dans un livre, "Eichamnn à Jérusalem", publié en France chez Gallimard en 1966. C'est Barbara Sukowa qui interprète magnifiquement la philosophe.

Un bref rappel: H. Arendt est une philosophe d'origine allemande née en 1906 dans une famille juive laïque et décédée à New York en 1975 après avoir été naturalisée américaine en 1951. 

Ce sont surtout ses travaux sur les totalitarismes qui la font connaitre cette année-là à travers trois ouvrages majeurs regroupés dans "les origines du totalitarisme"; "sur l'antisémitisme"; "l'impérialisme" et "le système totalitaire". (1) Pour diverses raisons, ces ouvrages ne seront traduits et publiés en France que bien plus tard: 1972, 1973 et 1982.
Elle quitte l'Allemagne nazie en 1933 et se réfugie en France. En 1940, elle sera brièvement internée dans le camp de Gurs avant de réussir à s'enfuir vers les Etats-Unis où elle suivra une brillante carrière universitaire.



Hannah Arendt
"Assister à ce procès est, d'une certaine manière, une obligation que je dois à  mon passé." (2) C'est ainsi que H. Arendt justifie son insistance pour assister au procès Eichmann, en réponse aux réticences de son entourage. En particulier Karl Jaspers* qui a été son professeur de philosophie en 1926 et avec qui elle était restée très proche: pour lui, la légalité de ce procès est douteuse puisqu'au moment des faits, l'Etat d'Israël n'existait pas. Mais elle passe outre et est présente le 12 avril 1961 dans la Maison du Peuple à Jérusalem, surnommée Eichmanngrad par les israéliens, où va être jugée Adolf Eichmann.


Le film se sert d'images d'archives, en particulier d'interrogatoires d'Eichmann par le procureur Gideon Hausner. Procureur dont le moins que l'on puisse dire, c'est que H. Arendt ne l'appréciait vraiment pas: "Ben Gourion* n'assiste à aucune audience. Au tribunal, sa voix est celle de Gedeon Hausner, le procureur qui, représentant le gouvernement, fait de son mieux, vraiment de son mieux, pour obéir à son maitre."(3)

Mais dans le film, l'essentiel n'est pas là. H. Arendt assiste aux premières audiences, mais trouvant que celles-ci s'éternisent, elle rentre aux EU. Ayant un programme chargé, elle tarde à rédiger ses articles, sachant sans doute que ce qu'elle va écrire ne va pas plaire à tout le monde.

Effectivement, dès la publication du premier article, c'est le tollé. Il faut dire que l'auteure n'y va pas par quatre chemins: "Partout où les juifs vivaient, il y avaient des dirigeants juifs, reconnus comme tels, et cette direction, presque sans exception, a coopéré, d'une façon ou d'une autre, pour une raison ou pour une autre, avec les nazis. Toute la vérité, c'est que si le peuple juif avait été vraiment non organisé et dépourvu de direction, le chaos aurait régné, il y aurait eu beaucoup de misère, mais le  nombre total des victimes n'aurait pas atteint quatre et demi à six millions. (Selon les calculs de Freudiger, environ 50% auraient pu être sauvés s'ils n'avaient pas suivi les instructions des Conseils juifs.)" (4)

Ces lignes et d'autres lui attirèrent des critiques virulentes sous formes d'articles indignés et vengeurs dans la presse, de lettres anonymes reçues par centaines et bien sûr entrainèrent la rupture avec beaucoup de ses amis les plus proches, comme Kurt Blumenfeld et nombre d'universitaires. Malgré ces critiques et ces ruptures douloureuses, Arendt a toujours défendu ses thèses, avec parfois une certaine arrogance. 

A cet égard, le film est particulièrement dans le vrai quand il montre une Arendt sûre d'elle même face à la direction de l'université ou face à Hans Jonas, un collègue universitaire pourtant très proche. Les dernières scènes du film montrent H. Arendt allongée sur un divan, semblant perdue dans ses réflexions. En réalité, elle revoit certains épisodes de sa jeunesse, en particulier sa relation avec Martin Heidegger, le maitre à penser qu'elle n'a jamais abandonné, même lorsqu'il fut accusé d'une courte complicité avec les nazis, mais son aussi son premier amour.



C'est dans la seconde édition de "Eichmann à Jérusalem" que Hannah Arendt ajouta le sous titre "rapport sur la banalité du mal". Cette expression, elle aussi, a mal été comprise: pour certains, elle signifiait la banalisation du mal, voire sa justification. 
Or, ce qu'a démontré Arendt dans cet ouvrage, c'est qu'Eichmann était quelqu'un d'ordinaire. Un criminel, bien sûr, mais néanmoins ordinaire. Il ne pensait pas par lui-même parce qu'il s'était totalement abandonné aux idées de ses maitres nazis. Il faisait son "travail", sans se poser de questions. En cela, il ne pensait pas. Cela n'explique ni n'excuse ses crimes et Hannah Arendt le dit et le redit.


Elle a souvent écrit que "vivre, c'est penser et que sans penser, il n'y a pas de vérité". C'est aussi ce que nous rappelle le film de Margareth Von Trota.

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(1) tous les trois parus aux éditions Fayard, collection Points- Politique, respectivement 279, 348 et 298 pages.
(2) in "Hannah Arendt" de Sylvie Courtine-Denamy, 435 pages, éditions Belfond, 1994, page 103.
(3) in "Eichmann à Jérusalem" de Hannah Arendt, 518 pages, éditions Gallimard, collection folio images, page 46.
(4) ibid page 239.

vendredi 8 mars 2013

Abraham LINCOLN: 1809 – 1865: un Président américain. 2 ème partie.


Abraham Lincoln en 1864
Abraham Lincoln vient d'être élu à la magistrature suprême. Rien dans ses origines ne laissait présager une telle destinée. Pourtant, dans le destin d'un homme politique, rien n'est le fait du hasard. Peut-être parfois des circonstances, encore que cela reste à prouver. L'esprit et la lettre de la Constitution voulue par les Pères Fondateurs allaient être pour Lincoln le socle de sa pensée politique et, partant, de sa détermination anti esclavagiste.

Ses quinze prédécesseurs étaient quasiment tous, à des degrés divers, issus de la bonne bourgeoisie américaine: de G. Washington, fils de planteurs très aisés à W. Harrisson*, fils lui aussi de planteurs en passant par James Buchanan*, fils d'une riche famille de commerçant. Sans que cela soit bien évidemment écrit, leur carrière, là-aussi à des degrés divers, les destinait à une brillante carrière politique.

la maison natale de Lincoln

Rien de tout cela pour Lincoln, né dans une famille à la limite de la pauvreté. Il exerce différents métiers, bucheron, magasinier, commerçant. Il possède aussi quelque chose en plus: éloquence et rectitude morale. Ces deux qualités vont le faire remarquer très vite par ses contemporains, surtout la seconde où corruption et affairisme sont bien souvent les marques de fabrique des politiciens locaux.
cicatrisation de flagellation sur un esclave en  1863

Comme nous l'avons vu dans la première partie, la question de l'esclavage est un des marqueurs de la vie politique, y compris en Illinois, terre d'adoption des Lincoln. Mais au-delà de la légalité ou non de l'esclavage au sein de l'Union, les mentalités sont telles que les blancs ne considèrent pas les noirs comme leurs égaux, mais comme des êtres inférieurs.

Lincoln n'est pas dans cet état d'esprit. Et il l'est d'autant moins qu'il s'appuie sur des arguments autant politiques que juridiques. Ainsi, dans un discours improvisé en 1854: "La robe de notre République est souillée et trainée dans la poussière. Il nous faut la repurifier et la blanchir en la retrempant dans l'esprit , sinon dans le sang de la révolution. Dépouillons l'esclavage de sa prétention  à être "un droit moral" et ramenons-le à son statut légal existant et ses arguments de "nécessité". Remettons-le sur le terrain où nos pères l'avaient installé et laissons-le dormir en paix. Ré-adoptons la Déclaration d'Indépendance  ainsi que la pratique politique qui s'accorde avec elle." (1) Et Bernard Vincent ajoute: "Le problème de fond analysé par Lincoln dans ce discours était celui qui allait bientôt secouer toute l'Amérique (...) autrement dit la question de savoir, précisa Lincoln, si "un noir est ou n'est pas un être humain". Pour lui, la réponse ne faisait aucun doute et prétendre régner sur des humains "sans leur consentement", c'était d'une part se livrer à un acte de "despotisme", d'autre part détruire "l'ancre maitresse du républicanisme américain." (1)

Mais avant que d'aller plus loin, il convient de s'arrêter quelques instants sur le mode de vie des américains à cette époque.
Ceux du nord ne vivent pas comme ceux du sud. Et réciproquement. Au nord, la société est plus basée sur l'industrie, donc plus industrieuse et plus commerciale; au sud, où le climat permet l'agriculture à travers les plantations, donc une société plus décontractée, moins marchande, voire plus intellectuelle. Ceux du nord ont le sentiment sinon la certitude d'apporter la richesse et la prospérité et accusent ceux du sud de paresse et d'indolence.
San Francisco plantation, à 40 mn de la Nouvelle Orléans

A l'inverse, le sud accuse leurs compatriotes du nord de n'être que des marchands, attachés au "culte du dollar", sans aucune autre valeur que faire des affaires. Sans doute la réalité est certainement plus complexe et ces affirmations quelque peu réductrices, mais il n'en reste pas moins qu'elles marquent les différences profondes qui, ajoutées au problème récurrent de l'esclavage, vont entrainer l'Union dans un processus suicidaire. "En fait, le Sud a de plus en plus le sentiment de former un autre peuple au sein de la nation. Il commence à se demander si son avenir ne réside pas en dehors des Etats-Unis, d'autant que le débat sur l'esclavage met littéralement le feu aux poudres." (2)
costumes: à gauche: confédérés; à droite: fédérés

la bataille de Fredercksburg










la bataille de Gettysburg
Les hostilités débutent dès le mois d'avril. Les deux camps pensent alors que la guerre sera courte. Il n'en sera rien, bien sûr. Au contraire, les deux armées se combattent sans que l'une ou l'autre soit en mesure de porter le coup décisif. Même si les armées du Nord subissent de douloureuses défaites. D'abord, lors de la bataille de  Bull Run*; puis à Fredericksburg* et Chancellorsville* le 1er mai 1863. Cette dernière défaite, mais aussi les précédentes, souligne les mauvais choix du Président Lincoln dans son choix des chefs militaires. En octobre 1862, la bataille de Perryville*, dans le Kentucky, un Etat clé entre l'Union et la Confédération, donne l'avantage aux forces nordistes. En avril 1862, les fédérés prennent la Nouvelle Orléans, centre économique important et crucial des confédérés.

Les décisions militaires autant que politiques de Lincoln sont remises en cause par ses propres partisans, dont certains, tel Clement L. Vallandigham*, sont ouvertement en faveur de l'arrêt des combats.
Contre toute attente de la part d'un homme aussi respectueux des libertés individuelles, Lincoln fait voter en 1863 une loi imposant la conscription et suspend  l'Habéas Corpus dans le seul Etat du Maryland: ainsi, les officiers de l'armée fédérale peuvent décréter la loi martiale et traduire les civils devant une cour martiale. Pour justifier cette suspension de ce qui est considéré comme l'élément constitutif d'une Démocratie, Lincoln s'appuie sur un article de la Constitution qui stipule dans son premier article et sa neuvième section: "le privilège du droit d'Habeas corpus ne pourra jamais être suspendu, à moins que le salut public ne l'exige, dans le cas de rébellion ou d'invasion". (4)

Si l'armée des Confédérés, sous la conduite de son général en chef, Robert Lee*, remporte de belles victoires, il n'en reste pas moins que la puissance industrielle, mais aussi démographique du Nord, est déterminante. L'année 1963 sera décisive et la bataille de Gettysburg* sonnera le glas des espérances des Etats sécessionnistes. Lee, vainqueur en mai à Chancellorsville, veut pousser son avantage en envahissant la Pennsylvanie. Le 1er juillet 1863, les deux armées s'affrontent dans le village de Gesttysburg. Cett bataille qui dura trois jours sera la plus meurtrière de tout le conflit: plus de 51 000 combattants y perdirent la vie. L'Union sort vainqueur de ce massacre. Au même moment, le port de Vicksburg*, assiégé par le général unioniste Ulysse S. Grant*, dépose les armes.

Cernée de toutes part, sans ravitaillement, en butte à des centaines de désertions, l'armée des Etats Confédérés cesse les combats en mai 1985. La guerre civile est terminée.

Il est difficile de dresser un état exact des pertes. Néanmoins, les historiens s'accordent à recenser 620 000 morts (360 000 nordistes et 260 000 sudistes) auxquels il faut ajouter 400 000 soldats supplémentaires décédés des suites des combats. Sans compter le million de blessés. Pour conclure ce sinistre décompte, le Sud a perdu près de 20% de sa population active.(5)

Mais pendant la guerre civile, la question de l'esclavage n'a pas disparu pour autant. Au contraire, elle est plus que jamais à l'ordre du jour au Capitole. Et ce n'est pas l'unanimité, loin de là.

L'aile radicale du Parti Républicain, emmenée par Thaddeus Stevens exige la suppression immédiate de l'esclavage. Une première loi - Second Confiscation Act - stipule que les esclaves seront affranchis dès l'instant où leurs propriétaire auront rejoint la Sécession.

signature de la Proclamation d'Emancipation

Le 22 juillet 1862, Lincoln fait part à ses ministres de son intention d'aller plus loin et plus vite dans l'abolition de l'esclavage. Le 1er janvier  1863, il signe la Proclamation d'Emancipation :  "En conséquence, moi, Abraham Lincoln, président des États-Unis, (...) Et, en vertu du pouvoir, et dans le but ci-dessus indiqué, j'ordonne et je déclare que toutes personnes retenues comme esclaves dans les États ou parties d'États désignés sont libres à partir de ce jour, et que le gouvernement exécutif de États-Unis, comprenant les autorités militaires et navales, reconnaissent et maintiennent la liberté des dites personnes. (6)
drapeau national du Libéria

Mais si le Président veut abolir l'esclavage, il reste quelque peu ambigu: il est persuadé que les deux races, noires et blanches, peuvent difficilement cohabiter. Aussi, est-il partisan de l'émigration volontaire des esclaves, soit vers l'Amérique centrale, soit vers l'Afrique: "Lorsque vous cessez d'être esclave, vous êtes encore loin de vivre sur un pied d'égalité avec la race blanche. Vous êtes privés de bien des avantages dont jouit l'autre race. Tout homme aspire, devenu libre, à vivre à l'égale des meilleurs. Or, sur ce vaste continent, pas un seul homme de votre race n'est l'égal d'un seul homme de la nôtre." (7) En 1822, une société anti esclavagiste avait créé de toutes pièces un Etat sur la côte ouest de l'Afrique, le Libéria* où pourraient revenir tous les esclaves des Etats-Unis, victimes de la traite. Avec un succès relatif puisqu'en 1867, seuls 13000 esclaves étaient arrivés au Libéria.

Frderick Douglass

La personnalité de  Frederik Douglass*, esclave devenu libre, ajoutée à ses contacts avec les soldats noirs, vont exercer sur Lincoln une influence déterminante qui le fera évoluer très vite vers des positions plus conformes à ses principes démocratiques autant que religieux.

La proclamation d'Emancipation ne règle pas à elle seule le problème de l'esclavage. Elle n'avait vraiment de valeur que parce que prise dans le cadre des pouvoirs conférés pendant la guerre civile. Lincoln veut aller plus loin et inscrire l'abolition de l'esclavage dans le marbre, c'est-à-dire dans la Constitution. Ce treizième amendement sera l'objet de batailles très rudes à la Chambre des Représentants et au Sénat. Il est l'élément central du film de S. Spielberg. Même si ce dernier prend quelques libertés avec la réalité historique. En effet, dans les ouvrages que j'ai consultés, pas un ne fait mention de quelconques actes de corruption à l'encontre de représentants ou de sénateurs hostiles au projet. Et des historiens comme André Kaspi ou Bernard Vincent ne sont pas soupçonnables de complaisances envers qui que ce soit. Sans doute des pressions ont-elles été exercées sur quelques élus réticents, mais cela ne saurait entacher la réputation de Lincoln.

Le président insiste pour que cet amendement soit voté avant la fin de la guerre et avant l'élection présidentielle pour laquelle il est désigné par la convention républicaine le 7 juin 1864 à Baltimore.

Au nord, tant au sein du Parti Démocrate qu'à celui du Parti Républicain, il existe un "camp de la paix", partisan de la fin des hostilités. Il presse Lincoln de "prendre l'initiative de la paix, ou de susciter des ouvertures immédiatement", ainsi que l'écrit Horace Greeley, directeur du New York Times. (8)

Sur le terrain, l'avantage est nettement en faveur des troupes fédérées. Le 9 avril, le commandant en chef des troupes confédérées, le général Lee se rend au général Ulysse Grant, commandant en chef des troupes fédérées.

Le 8 avrll 1864, le Sénat vote l'amendement par 38 voix contre 6. La Chambre des Représentants, d'abord hostile, le votera en janvier 1865 par 119 voix contre 56. Il sera définitivement ratifié le 6 décembre 1865.

Entre les deux votes, Abraham Lincoln aura été réélu Président le 8 novembre 1864.

Cet amendement comporte deux sections, rédigées de façon claire, sans excès de juridisme:

Section 1

Ni esclavage ni servitude involontaire, si ce n'est en punition d'un crime dont le coupable aura été dûment convaincu, n'existeront aux États-Unis ni dans aucun des lieux soumis à leur juridiction.

Section 2

Le Congrès aura le pouvoir de donner effet au présent article par une législation appropriée.
le XIII ème Amendement (archives nationales des USA)
Peu après, seront votés les 14 ème, qui instaure les droits civiques dans les Etats et 15 ème amendement qui interdit les restrictions raciales dans les votes.

Abraham lincoln sera assassiné le 15 avril 1865 à Washington par John Wilkes Booth*, un activiste sudiste, membre d'un complot qui visait également à assassiner le vice-Président Andrew Johshon.

Le Président Lincoln, après la victoire de l'Union, n'avait à l'égard des Etats sécessionnistes aucun esprit de revanche. Bien au contraire, il estimait indispensable une réconciliation sans arrières pensées pour reconstruire le pays. Ce qui l'opposait aux radicaux de son parti: "Autant les radicaux entendaient mener la vie dure aux sudistes et leur faire (économiquement et politiquement) payer leur trahison au prix fort, autant Lincoln envisageait une Union apaisée à nouveau fraternelle et prête à aller de l'avant d'un même pas." (9)

Le vice-Président n'est pas de taille à pouvoir résister aux radicaux qui imposent aux vaincus la loi martiale le 2 mars 1867. Ils imposeront que les Constitutions des anciens Etats sécessionnistes reconnaissent le droit de vote aux noirs. Mais tout cela n'est pas sans susciter des résistances diverses comme la naissance de sociétés secrètes comme le Klu Klux Klan*.

le Mont Rushmore (A. Lincoln à droite)

Nous pouvons dire, sans risque de nous tromper, qu'Abraham Lincoln, en abolissant l'esclavage, a fait rentrer les Etats-Unis d'Amérique dans la modernité politique. Au-delà de cette modernité, il a donné corps à la volonté des "pères fondateurs" dont la Déclaration d'Indépendance postulait que "tous les hommes sont créés égaux".

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photo de A. Lincoln: photomontage réalisé en 1864 par A. Berger; @ Library of Congress.
(1) in "Lincoln, l'homme qui sauva les Etats-Unis" de Bernard Vincent, page 140, éditions l'Archipel, 2013.
(2) in "la guerre de Sécession", de Farid Ameur, page 15, éditions PUF, collection "que sais-je?" 2ème édition 2013.
(3) ibid, page 38.
(4) in le site http://cercle-des-abolitionnistes.pagesperso-orange.fr/pvpres.html
(5) in "la guerre de Sécession", page 109.
(6) in le site http://mjp.univ-perp.fr/textes/lincoln5.ht
(7) in "Lincoln" de Doris K. Goodwin, page 204, éditions Michel Lafon, 2005 et 2013.
(8) in "la guerre de Sécession", page 102.
(9) in "Lincoln, l'homme qui sauva les Etats-Unis", page 331.

mercredi 27 février 2013

Abraham LINCOLN: 1809 – 1865: un Président américain. 1ère partie.


Il y a quelques temps, j'ai vu le superbe film de Steven Spielberg: "Lincoln" qu'il a adapté du livre de Doris K. Goodwin*: "Team of Rivals: The Political Genius of Abraham Lincoln". (éditions Michel Lafon, 334 pages, 19,50€)

Contrairement aux idées reçues, ce film ne retrace pas le rôle de Lincoln dans la guerre de sécession, mais la bataille parlementaire que le Président a mené, avec ses collaborateurs, pour faire voter à des parlementaires réticents le 13 ème amendement qui abolissait l'esclavage, introduisant ainsi cette abolition dans la Constitution.

J'ai donc eu envie d'en savoir un peu plus sur cet homme exceptionnel, au destin tout aussi exceptionnel. Mais aussi à ce qui a conduit une nation nouvelle, un peuple nouveau à une guerre civile destructrice et meurtrière: la guerre de Sécession.
La guerre de Sécession: 1860 - 1865.
Great Seal of the Unites States: le Grand Sceau des EU

Si la devise des Etats Unis est depuis 1956 "in God we trust", "en Dieu, nous croyons", celle voulue par les pères fondateurs* était "E pluribus unum", "de plusieurs, un". Devise qui illustre la volonté de ces mêmes pères fondateurs de créer une union à partir de valeurs communes, même si la forme fédérale de l'Etat a été choisie dès l'origine.

Dès lors, on peut s'interroger sur les motifs de cette guerre civile.
Mais peut-être, faut-il pour cela remonter un peu le temps et revenir aux origines.

les treize colonies
Ce n'est qu'en 1607 que la première colonie, la Virginie, fut  fondée par des anglais. A cette époque, en Angleterre, la crise agricole fait rage, ce qui incite beaucoup de paysans pauvres à émigrer. 
Une seconde colonie sera créée en 1620, la treizième et dernière, la Géorgie en 1732. Entre 1610 et 1700, la population de ces treize colonies passe de 350 à 250 888 habitants. (1) En 1790, date du premier recensement officiel, la population totale atteint 4 millions d'habitants, dont une grande majorité d'anglais, (61%), mais aussi d'écossais (8,3%), d'irlandais (9,7%) et d'allemands (8,7%) (2). Précisons enfin qu'à cette date, la population noire, exclusivement composée d'esclaves, atteint 575 000 personnes, la grande majorité se situant dans les états du sud. (3). Cette dernière précision est d'importance, nous y reviendrons un peu plus loin.

La cohabitation avec l'Angleterre, sera assez vite conflictuelle, la mère patrie ayant pour ces aventuriers un regard quelque peu condescendant, voire méprisant. Mais les années passant et la prospérité des colonies montant en régime, les monarques anglais ont réaffirmé leur autorité et mis à contribution les finances de ces lointaines terres anglaises, d'autant que les guerres avec la France ont vidé le trésor royal. Sauf que ces colonies avaient pris l'habitude de se gouverner elles-mêmes et supportaient de moins en moins la pesante tutelle de la métropole anglaise.

L'économie des anglais d'Amérique - appelons les dès maintenant les américains - est une économie florissante dont bénéficie la métropole à travers de nombreuses taxes, d'obligations ou d'interdictions douanières, ce qui ne manque pas de soulever de plus en plus de protestations. Ainsi du "sugar act"* en 1764, et du "stamp act"* en 1765 qui déclenchèrent des révoltes, dont les représentants de la couronne britannique furent les premières victimes. Même si ces deux taxes furent supprimées, les malentendus subsistaient. Et cela d'autant plus que les américains, pourtant citoyens anglais, se sentaient exclus du système politique britannique puisque n'élisant pas de représentants à Londres.

Le 16 décembre 1773, des manifestants américains, déguisés en indiens, jettent à la mer la cargaison de thé d'un navire anglais pour protester contre une décision de Londres d'exempter de taxes les exportations de thé vers l'Angleterre: c'est le "Boston tea party."* Les réactions du gouvernement anglais sont immédiates et répressives: la fermeture du port de Boston, si elle n'est pas la plus dure, n'en est pas moins pour les américains la décision de trop. Les plus radicaux des américains réclament la rupture avec l'Angleterre, donc l'indépendance: ainsi Patrick Henry*, un des premiers indépendantistes, déclare t-il: "Je ne suis pas un virginien, mais un américain."

signature de la Déclaration d'Indépendance

L
es premiers combats ont lieu en avril 1775. La déclaration d'indépendance est rédigée par John Adams*, Benjamin Franklin*, Thomas Jefferson*, Robert Livingston* et Roger Sherman*. Le 4 juillet 1776, elle est votée et signée à l'unanimité par les treize colonies.

C'est un document juridique complet et précis qui part du principe que le roi d'Angleterre, Georges III  a violé à vingt sept reprises les principes énoncés dans le préambule de cette déclarations. Et donc, les signataires annoncent la naissance des Etats-Unis d'Amérique. André Kaspi le résume ainsi: "En conséquence, tout en exprimant une philosophie et une idéologie, la Déclaration d'Indépendance est un document essentiellement politique qui s'efforce de répondre à une situation précise, à des problèmes concrets, même si certains des principes qu'elle contient peuvent s'appliquer à d'autres périodes et à d'autres lieux." (4)

Cette guerre d'indépendance sera longue, où alterneront victoires et défaites. Georges Washington*, nommé général en chef, mènera contre les anglais plus une guérilla que les classiques batailles en ordre serré.

Sollicité par Benjamin Franklin, mais aussi désireux de prendre une revanche sur les anglais (voir le traité de Paris de 1763)* et même si les finances royales sont très mal en point, le gouvernement de Louis XVI (lui-même pourtant réticent) enverra d'abord une aide matérielle, puis des troupes sous le commandement de La Fayette*. La marine française, sous les ordres de l'amiral de Grasse*, aidera puissamment à la victoire finale des insurgents américains.

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La fayette et Washington à Mount Vernon
Pour l'anecdote, et sous réserve de vérifications scientifiques, il s'est dit que Washington, pour remercier la France de son aide capitale, aurait proposé à La Fayette que le français devienne la langue officielle des Etats-Unis. Ce dernier aurait refusé.
Georges Washington sera le premier Président du nouvel Etat. 

Dans la mémoire américaine, il est devenu une légende, un mythe. "La légende s'est emparée de Washington, au point d'en faire l'incarnation de l'Amérique, le symbole de l'indépendance, le lien qui unit entre eux les américains. Depuis près de deux siècles, Washington est un mythe. Un Etat, 7 montagnes, 8 coursd'eau, 10 lacs, 33 comtés, 9 universités, 121 villes, y compris la capitale fédérale, portent son nom. Des billets de banque, des pièces de monnaie, des timbres-poste sont ornés de son effigie. Ses portraits, en particulier celui de Gilbert Stuart, commencé mais jamais achevé, son buste, sculpté par Houdon, sont reproduits à l'infini. Mais de son vivant, Washington n'a pas manqué d'ennemis."(5)

Georges Washington
Une fois l'indépendance acquise, le plus difficile reste à faire. En effet, il s'agit de faire exister un Etat qui, par la force des choses, entrera directement en concurrence avec ceux de l'Europe, plus anciens et plus puissants.

Mais avant toutes choses, il convient de se doter d'une Constitution. En 1790, la Déclaration des Droits, sous forme de dix amendements, s'ajoute à la déclaration d'Indépendance. Elle affirme la primauté du législatif sur l'exécutif, ainsi que la forme fédérale de l'organisation étatique. Organisation qui correspond parfaitement qu'en donne Maurice Croisat* (que j'ai eu comme prof de sciences politiques à l'IEP): "le fédéralisme est un mode de gouvernement qui repose sur une certaine manière de distribuer et d'exercer le pouvoir à partir de gouvernements territoriaux autonomes qui participent, d'une manière ordonnée et permanente, aux institutions et décisions du gouvernement central." (6)

Cependant, un problème, et non des moindres, demeure: faut-il ou non maintenir l'esclavage? Si les états du nord abolissent cette pratique avant la fin du 18 ème siècle, ceux du sud s'y refusent, arguant du fait qu'ils ont un besoin absolu de cette main d'oeuvre noire, sous peine de ruine économique. Sans compter que les mentalités ne s'y prêtent pas.

Pourtant, le second paragraphe de la Déclaration d'Indépendance stipule: "Nous tenons pour évidentes pour elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. Les gouvernements sont établis parmi les hommes pour garantir ces droits, et leur juste pouvoir émane du consentement des gouvernés."

Alexis de Tocqueville en 1850

Comme pour confirmer ce texte, Alexis de Tocqueville*, dans le voyage qu'il entreprend aux Etats-Unis en 1830 et qu'il relate en 1835 et 1840 dans son ouvrage "de la Démocratie en Amérique", écrit dans son introduction: "Parmi les objets nouveaux qui, pendant mon séjour aux EU, ont attiré mon attention, aucun n'a plus vivement frappé mes regards que l'égalité des conditions. (...) Ainsi donc, à mesure que j'étudiais la société américaine, je voyais de plus en plus, dans l'égalité des conditions, le fait générateur dont chaque fait particulier semblait descendre, et je le retrouvais sans cesse devant moi comme un point central où toutes mes observations venaient aboutir." (7)
Si l'auteur a un a-priori favorable par rapport à son objet d'études, il n'en reste pas moins  qu'il reste très lucide et ne fait jamais dans le panégyrique, voyant, entre autres, dans cette espèce de despotisme exercé par le citoyen américain - la tyrannie de la majorité" - un danger plus qu'un progrès.

S'il s'étonne - et se scandalise - sur la probable disparition des indiens, il est fort peu disert sur les noirs en général et l'esclavage en particulier. Dans des notes rédigées en octobre 1831 à Philadelphie, il écrit: "beaucoup de gens en Amérique, et des plus éclairés, m'ont soutenu que les Nègres appartenaient à une espèce inférieure. Beaucoup d'autres ont soutenu la thèse inverse. (...) Nous lui demandions quel était à son avis le seul moyen de sauver le Sud des malheurs qu'il prévoit. Il répondait que c'était d'attacher les Nègres à la glèbe comme les serfs du Moyen Age." (8)

Ce que Tocqueville ne manque pas de noter, c'est que son interlocuteur - un quaker très instruit selon l'auteur - a la prescience de ce que le maintien de l'esclavage pose comme nuages sombres sur l'avenir des Etats du Sud.

en rouge l'Illinois
En 1828, les USA comptaient 24 Etats et 12 millions d'habitants. Les noirs, quasiment tous esclaves dans le Sud, étaient un peu plus de 1,7 million.

Abraham Lincoln jeune

A peu près à cette époque (1832), Abraham Lincoln qui a tout juste 23 ans s'est installé à New Salem (Illinois) comme magasinier. Très vite remarqué pour sa force, son intelligence  et son éloquence, il se présente aux élections de l'assemblée de l'Etat. Huitième (sur treize), il ne fut bien sûr pas élu. Il prit néanmoins sa revanche deux ans plus tard en étant élu dans cette même assemblée. Il entreprit alors de devenir avocat et réussit brillamment le concours du barreau  en 1836. Il s'installe à Springfield, désignée capitale de l'Illinois l'année suivante.

La question de l'esclavage restait posée au niveau de l'Etat fédéral; en effet, à chaque fois qu'un nouveau territoire entrait dans l'Union (il fallait pour cela qu'il ait une population d'au moins 60 000 habitants) se posait l'épineux problème de l'esclavage: ce nouvel état serait-il ou non esclavagiste.
Un puissant mouvement abolitionniste avait pris forme dès 1830 et les débats au sein des Parlements locaux furent très vifs, y compris en Illinois. Lincoln, prudent, rédigea une motion: "Certes, l'Etat fédéral ne disposait d'aucun pouvoir constitutionnel lui permettant de toucher à l'institution de l'esclavage dans les Etats où il existe (...) mais que l'institution de l'esclavage reposait sur une injustice et était de mauvais politique." (9)

Dans le sud de l'Union, l'esclavage des noirs est une chose naturelle, voire divine: "la Bible mentionne l'esclavage et fait de la lignée de Cham, dont descendraient les noirs, une famille d'hommes inférieurs. Dans une civilisation qui fait de la Bible une lecture quotidienne, l'argument impressionne, bien qu'il puisse être annihilé par l'argument inverse puisé aux mêmes sources." (10)
Au fil des années, les oppositions entre partisans et adversaires de l'esclavage s'organisent et se radicalisent. Deux partis émergent des débats: au sud, les Démocrates, esclavagistes; au nord, les Républicains, abolitionnistes.
Abraham Lincoln est républicain et clairement abolitionniste. Le 3 août 1846, il est élu brillamment  au Congrès, à Washington.
En 1856, il prononce un discours très offensif en faveur de l'abolition: "il y a près de quatre-vingts ans, nous avons commencé par affirmer que tous les hommes étaient créés égaux, et voilà qu'on s'abaisse aujourd'hui à déclarer que, pour certains hommes, le fait d'en asservir d'autres relève du droit sacré de se gouverner soi-même. Ces deux principes ne peuvent aller de pair." (11)
Les débats deviennent plus rudes, les positions chaque jour plus radicales, d'un côté comme de l'autre. Lincoln tente une position conciliante où, l'esclavage serait aboli sans pour autant que les Etats du Sud soient diabolisés.

Dred SCOTT

En 1857, la Cour Suprême, suite à un recours porté devant les tribunaux par un esclave, Dred Scott, décide qu'un noir ne saurait être citoyen des EU.

Cet arrêt conforte Lincoln dans sa dénonciation de l'esclavage. Bien qu'ayant eu une carrière parlementaire aussi brève que terne, il songe à être le candidat de son parti aux élections présidentielles de 1860, seul moyen selon lui pour abolir l'esclavage. Le 27 février 1860, il prononce à New York le discours de Cooper Union, discours très remarqué et qui lui permettra d'être adoubé par la Convention du parti Républicain le 16 mai 1860.
Abraham Lincoln en 1863

Le 6 novembre 1860, Abraham Lincoln est élu Président des Etats Unis d'Amérique, le seizième.
Avec 1 865 000 voix, soit 40% des électeurs, il obtient 180 mandats des grands électeurs: " Lincoln est donc l'élu du Nord, du Middle West, de la Californie et de l'Orégon, mais dans les Etats du Sud et même dans les Borders States, il a subi un échec prévisible et grave. (...) Le scrutin est donc dramatiquement sectionnel, le seul candidat vraiment national ayant été Douglas. (30% des électeurs) Ces résultats mettent en lumière la crise politique que connaissent les Etats Unis, la profonde division qui les déchire. A la fin de l'année 1860, ils sont en danger de mort." (12)
en rouge les Etats Confédérés

Aussitôt, après un processus démocratique interne, onze Etats, tous du Sud, quittent l'Union le 8 février 1861, pour former les Etats Confédérés d'Amérique: l'Alabama, l'Arkansas, la Floride, la Géorgie, la Louisianne, le Mississipi, la Caroline du Nord, la Caroline du Sud, le Tennessie, le Texas, la Virginie, soit un peu plus de 9 millions de personnes, parmi lesquelles 3,5 millions d'esclaves "appartenant" à 316 000 propriétaires. (source: Wikipédia*)

Dans son discours d'investiture, le 4 Mars 1861, Lincoln ne cherche pas la rupture, ainsi que le note Doris Goodwin:
" Lincoln commence d'emblée par calmer les inquiétudes des sudistes, citant un discours antérieur dans lequel il assure "qu'il n'a aucune intention, directement ou indirectement, de toucher à l'institution de l'esclavage" dans les Etats où il existe. "Je pense que la loi ne m'en donne pas le droit et que cela n'est point conforme à mon inclinaison". Il poursuit en réaffirmant sa volonté de maintenir la l'autorité fédérale sur l'Union qui, "au regard de la Constitution et des lois" est une Union "intacte". (...) Physiquement parlant, nous ne pouvons nous séparer" (...) "C'est entre vos mains, compatriotes mécontents, et non dans les miennes que repose la question capitale de la guerre civile. Le gouvernement ne vous attaquera pas. Il n'y aura de conflits que si vous êtes vous-mêmes les agresseurs." (13)

Mais ce discours, à la fois modéré et ferme, ne sera pas entendu par les Etats Confédérés. En avril 1861, commencera réellement une guerre civile destructrice qui durera quatre longues années. Le Président Lincoln ne faiblira pas, tant sur le plan militaire que politique. Ce sera l'objet de la seconde partie de ce billet.
 
* clic sur le lien
(1) in "les Américains" de André Kaspi, page 28, éditions du Seuil collection Points Histoire, 1986.
(2) ibid, page 53.
(3) ibid, page 60.
(4) ibid, page 101.
(5) ibid, page 117.
(6) in "le fédéralisme dans les sociétés contemporaines", de Maurice Croizat, page 24éditions Montchrestien, collection Clefs, 1992.
(7) in "Œuvres: de la Démocratie en Amérique", de Alexis de Tocqueville, tome 2, page 3, éditions Gallimard, collection la Pléiade, 1992.
(8 ) in "Œuvres: voyages", de Alexis de Tocqueville, tome 1, page 243, éditions Gallimard, collection la Pléiade, 1991.
(9) in "Lincoln, l'homme qui sauva l'Amérique", de Bernard Vincent, page 54, éditions l'Archipel, 2013.
(10) in "les Américains", d'André Kaspi, page 159.
(11) in "Lincoln, l'homme qui sauva l'Amérique", de Bernard Vincent,page 13
(12) in "les Américains" d'André Kaspi, page 173.
(13) in "Lincoln" de Doris Kearns Goodwin, page 121, éditions Michel Lafon, 2012 (édition 2005 aux Etats Unis.

jeudi 21 février 2013

Tout le monde n'a pas la chance d'avoir des parents fans de l'Apoclaypse.


Le patron du café littéraire, Calipso, me fait l'honneur autant que l'amitié de publier mon troisième texte de cette aventure collective qu'il a initiée: "les 100 jours après l'Apocalypse". Je vous rappelle qu'il vous est toujours possible, à chacun(e) d'entre vous, de contribuer à cette aventure en envoyant votre texte à Calipso*.



Je m’appelle Jean - Ezéchiel. Jean parce que c’est le nom de celui qui a écrit « le livre de la Révélation », ou si vous préférez « l’Apocalypse de Jean ». C’est en tout cas ce que me disent mes parents quand je fais une bêtise : « tu te rends compte de ce que tu fais ? Toi qui porte le nom de celui qui a écrit le livre de la Révélation » ? Non, je ne me rends pas compte et je me garde bien de le dire car j’aurai alors droit à une explication de texte qui n’en finit pas.

Ezéchiel ? Je ne sais pas trop. Je sais juste que c’est le nom d’un prophète.

Il faut bien dire que mes parents sont des gens bien particuliers : ils croient dur comme fer dans tout ce qui est écrit dans le bouquin du type dont je porte le prénom. 


Et moi, j’ai pas tout à fait onze ans, et ça me gave !

En plus, mes parents mélangent tout. Un exemple : le 21 décembre dernier, ce devait être la fin du monde. Il paraît que les Incas l’avaient annoncé il y a quelques siècles. Et mes parents ont cru à ce truc parce que annoncé par Jean ! Je n’ai pas très bien compris pourquoi. Alors, au collège, je suis allé voir sur Google, pour essayer de comprendre. En fait, les Incas n’ont rien à voir avec Jean : ils vivaient en Amérique et lui en Grèce. Et en plus, pas à la même époque.

J’ai bien essayé de le dire à mes parents, mais ils n’ont pas voulu en démordre. Il nous a fallu nous préparer, mes six frères et sœurs et moi, même la petite dernière de huit mois : on a dû écouter mon père nous lire des passages du bouquin, des trucs de fous qui parlent de l’enfer, des démons, des tortures qu’ils infligeront aux pêcheurs ! Et ça faisait si peur aux petits qu’ils se sont mis à pleurer, à hurler et quand l’un s’y mettait, tous les autres suivaient ! Et si ma sœur jumelle et moi, les aînés, on protestait, on se prenait une baffe et il nous menaçait des feux de l’enfer !...

Début novembre, ils ont commencé à faire des provisions : des dizaines de bouteilles d’eau, des pates, du sucre, de l’huile, des biscuits et des tas d’autres trucs, ce qui faisait qu’il n’y avait plus d’espaces de libres quand on revenait du Lidl, entre les sept enfants, mes parents et les provisions dans le vieux combi Volkswagen. On y allait presque tous les jours, jusqu’au moment ou la carte bleue a refusé de fonctionner.

Alors là, aussitôt, mes parents ont décidé que cela ne servait à rien de faire des provisions puisque, de toutes façons, tout le monde allait mourir. Même nous. En entendant çà, ma sœur et moi, on s’est mis à pleurer, à crier qu’on ne voulait pas mourir, qu’on voulait vivre. Et tous les autres se sont mis aussi à brailler. Ca a été un beau concert, surtout que nos parents n’ont pas voulu être en reste et s’y sont mis aussi. A tel point que les voisins ont tapé sur les murs. Il y en a même un qui est venu et qui a dit à mon père que si le bordel continuait, 
l’apocalypse allait arriver plus vite que prévu.

Je suis retourné plusieurs fois sur Google pour essayer de comprendre quelque chose sur cette foutue fin du monde. Mais je n’ai rien trouvé, ou alors des trucs idiots ou incompréhensibles. En tout cas pour moi.

Alors, j’en ai parlé à la CPE, au collège. Elle m’a saoulé avec tout un discours sur la tolérance, sur le respect que l’on doit à ceux qui ne pensent pas comme nous. Elle n’a rien compris, ce n’est pas ça que je lui demandais. J’en ai parlé à Karim, un bon copain, et lui, il a commencé à me saouler avec le Prophète. J’aurais dû me méfier, car depuis qu’il va à la mosquée avec son grand frère, c’est tout juste s’il ne se ballade pas en djellaba ! J’en ai parlé à d’autres copains après le cours de gym. Et là, éclat de rire général et ils se sont tous foutus de moi.

Bref, le 21 décembre est passé. Ca n’a pas été une journée très cool à la maison. Mes parents ont passé leur temps à prier, à lire leurs foutus bouquins. Ils ne sont pas plus occupés de nous que si nous n’avions jamais existé. Ma sœur et moi, on a changé les plus petits, on s’est amusé avec eux, on a regardé la télé et des films. On a tous eu faim. Alors on s’est attaqué aux provisions, surtout au Nutella. Mais trop de Nutella, ça devient écœurant. Et on a tous vomi. Un peu partout. Ca ne sentait pas très bon dans l’appart…

Le lendemain, nos parents nous ont fait une scène terrible. Mais ils n’ont pas parlé de l’enfer. Ou des démons. Et, apocalypse ou pas, il a fallu quand même aller au collège. Comme ils ont dit à la radio, la fin du monde est remise à plus tard.

Nous avons continué de vivre comme avant avec des prières, des lectures des livres saints. J’ai demandé à mon père pourquoi la fin du monde n’avait pas eu lieu. Il alors joint les mains, a regardé vers le ciel et m’a dit : « mon fils, les voies du Seigneur sont impénétrables ». Maman m’a fait la même réponse.

Même s’ils sont un peu déjantés, je les aime bien mes parents. Quand je parle avec mes copains de la vie qu’ils ont chez eux, je me dis qu’ils doivent souvent s’ennuyer.

C’est vrai que tout le monde n’a pas la chance d’avoir des parents fans de l’apocalypse.

    mardi 5 février 2013

    « Gatsby le magnifique », de Stéphane Melchior-Durand & Benjamin Bachelier








    Scenario de Benjamin Bachelier et de Stéphane Melchior - Durand

    Dessins de Benjamin Bachelier

    d'après l'oeuvre de Francis Scott Fitzgerald.


    éditions Gallimard, collection "fétiche". 18€


    15 jours en Chine ou le monumental en bandouilère (Suite 4)

      Le jardin d'été, à Pékin, relève, lui aussi, du monumental, même si ce monumental là se situe plutôt dans une certaine forme d'int...