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| les sceaux du traité de l'Elysée |
Les gouvernements français et
allemand s'apprêtent à célébrer en grande pompe le cinquantième
anniversaire de la signature du Traité de l'Elysée le 22 janvier 1963
par Charles de Gaulle (1890 - 1970), Président de la République
Française et Konrad Adenauer* (1876 - 1967), Chancelier de la République Fédérale d'Allemagne (RFA).
Que disait ce traité? Quelles étaient les motivations, les buts
de ses auteurs? C'est ce que je vais essayer d'expliquer dans ce
billet.
Mais avant de rentrer dans le vif du sujet, revenons quelques années en arrière.
Il n'est pas inutile de rappeler qu'il n'y a jamais eu de
traité de paix entre la France et l'Allemagne, inutile en droit puisque
l'Allemagne avait signé sa capitulation sans conditions* le 8 mai 1945 et que la France était partie prenante dans cette signature en la personne du Maréchal de Lattre de Tassigny.
Il n'est pas inutile non plus de rappeler que les deux pays en
étaient à leur troisième conflit en moins d'un siècle, les deux derniers
ayant entrainé le monde entier dans des folies meurtrières. Sans
compter la ruine tant physique que morale de l'Europe.
Mais très vite, des hommes, des européens ont compris et décidé
qu'il fallait mettre un terme une bonne fois pour toutes à ces
conflits. Et pour cela, mettre en place des institutions au plus haut
niveau des Etats, institutions qui empêcheraient tout retour à la
guerre.
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| Jean Monnet |
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| Robers Schuman |
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| Alcide de gaspéri |
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| Paul-henri Spaak |
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| Johan Willem Beyen |
Mais, il n'est pas difficile
d'imaginer les difficultés rencontrées pour construire une Europe unie:
des communistes qui rejetaient "une Allemagne revancharde" (Robert
Schuman, en 1948, alors Président du Conseil, est accueilli par un "voilà le boche"
par Jacques Duclos, député PCF) (1) aux gaullistes qui craignaient
l'émergence d'une politique supra nationale, la tâche n'a pas été aisée.
Pourtant, dès le 9 mai 1950, Robert Schuman déclarait dans un discours que je qualifierai de fondateur: "L’Europe n’a pas été faite, nous avons eu la guerre. (...) L’Europe
ne se fera pas d’un coup, ni dans une construction d’ensemble : elle se
fera par des réalisations concrètes créant d’abord des solidarités de
fait. Le rassemblement des nations européennes exige que l’opposition
séculaire de la France et de l’Allemagne soit éliminée. L’action
entreprise doit toucher au premier chef la France et l’Allemagne."
Dans la foulée de ce discours, le 18 avril 1951 est signé le Traité de Paris qui fonde la Communauté Européenne du Charbon et de l'Acier*
(CECA) entre six Etats: la France, l'Allemagne, l'Italie, la Belgique,
le Luxembourg et les Pays Bas. Ce traité est le véritable commencement
de "l'aventure européenne".
Face à la puissance militaire et politique de l'URSS, il est
question du réarmement de l'Allemagne. Là aussi, très forte opposition
du PCF, relayant en cela la politique soviétique. Un traité instituant
la Communauté Européenne de Défense*
est signé le 27 mai 1952 par six Etats, dont la France. Mais la
ratification de ce traité est rejetée par l'Assemblée Nationale en août
1954 par les députés communistes et gaullistes, la moité des socialistes
et des radicaux. "Le PCF et le RPF en furent des adversaires
acharnés, le premier parce qu'il y voyait une opération anti soviétique,
le second parce qu'il considérait comme une atteinte inadmissible à la
souveraineté nationale dans un domaine aussi sensible que la défense
nationale."(2) Rappelons qu'à cette époque, le Président du Conseil
n'est autre que Pierre Mendès France qui vient de signer (en juin) les
accords de Genève qui mettent à la guerre d'Indochine.
Pour autant, les "pro-européens" ne vont pas rester sur cet
échec et se mettent à réfléchir à une nouvelle étape de la construction
européenne: c'est le Marché Commun instituant la Communauté Economique
Européenne (CEE). Le 25 mai 1957, le Traité de Rome*
organise la CEE. Il est signé à Rome par les 6 mêmes Etats qui avaient
créé la CECA. Il est à noter que le même jour, les mêmes Etats signent
le traité qui fonde Euratom*.
Pourtant, dès l'origine, la légitimité des instances européennes est mise en cause, comme le souligne Jean Louis Quermonne* (que j'ai eu comme professeur de sciences politiques à l'IEP): "Guidée
par la volonté des auteurs des traités d'établir un pouvoir chargé de
dégager l'intérêt général de l'Europe, cette forme de légitimité fait
l'objet de deux séries de critiques. (...) La deuxième critique, plus
pertinente, a eu recours au spectre de la technocratie. Elle a alimenté
les polémiques du général de Gaulle à l'encontre de "l'aéropage
technocratique" qui visait, selon lui, à se substituer au pouvoir
légitime des Etats." (3)
Mais, quand on se souvient que la capitulation allemande
remonte à douze années, on mesure le chemin parcouru: parti de rien,
l'idéal européen de quelques uns a abouti à l'ébauche d'une Europe en
devenir.
Charles de Gaulle, ex chef de
l'ex RPF, retiré à Colombey les deux Eglises, a t-il vraiment été
opposé à la mise en place du Marché Commun? Je ne le pense pas, sans en
être toutefois certain. Sans doute était-il farouchement opposé à toute
idée de supranationalité. Ainsi qu'il l'a déclaré à Alain Peyrefitte le
27 janvier 1960: "Moi, je veux l'Europe pour qu'elle soit européenne, c'est-à-dire qu'elle ne soit pas américaine. (...) Reprenez
mes textes d'avant-guerre, de la guerre et de l'après-guerre, vous
constaterez que j'ai toujours préconisé l'Union de l'Europe. Je veux
dire l'union des Etats européens. (...) Je souhaite l'Europe, mais
l'Europe des réalités. C'est-à-dire celle des nations - et des Etats
qui, seuls, peuvent répondre des nations." (4)
Dans le premier tome de ses Mémoires d'espoir", Charles de Gaulle écrit:
"En attendant, la République fédérale doit jouer un rôle essentiel au
sein de la Communauté économique et, le cas échéant, du concert
politique des Six." (5)
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| Charles de Gaulle et Konrad Adenauer |
A la lecture de ces lignes, on comprend mieux la genèse du Traité de l'Elysée.
Il
va donc entreprendre résolument une politique de rapprochement avec la
RFA. Même si l'opinion publique allemande de cette époque avait à son
égard plus que de la méfiance. Pour commencer, il invite le chancelier
fédéral à la Boisserie: "Il me semble, en effet, qu'il convient de
donner à la rencontre une marque exceptionnelle et que, pour
l'explication historique que vont avoir entre eux, au nom de leurs deux
peuples, ce vieux Français et ce très vieil Allemand, le cadre d'une
maison familiale a plus de significations que n'en aurait le décor d'un
palais. Ma femme et moi faisons donc au Chancelier les modestes honneurs
de la Boisserie." (6)
Les 14 et 15 septembre 1958 - de Gaulle n'est encore "que"
président du Conseil - les deux hommes d'Etat sont seuls à la Boisserie,
leurs ministres et leurs conseillers étant restés à la préfecture de
Chaumont. Le courant passe très vite entre les deux hommes. Tous les
sujets sont abordés, y compris les divergences comme par exemple la
différence d'appréciation sur les rapports avec les alliés américain et
britannique. Mais l'essentiel n'est pas là: il est dans la volonté des
deux hommes de tourner définitivement la page du passé et d'ouvrir
celles de l'avenir.
A son retour en Allemagne, le chancelier déclare:" Il (de
Gaulle) était bien informé de l'ensemble des affaires mondiales et
particulièrement conscient de la grande importance de la relation
franco-allemande, tant pour les deux pays considérés que pour toute
l'Europe et, partant, pour le reste du monde... Je m'était représenté de
Gaulle tout autre que je le découvris." (7)
Dans ses "Mémoires d'espoir", de Gaulle écrit: "Plus tard
et jusqu'à la mort de mon illustre ami, nos relations se poursuivent
suivant le même rythme et avec la même cordialité. En somme, tout ce qui
aura été dit, écrit et manifesté entre nous n'aura fait que développer
et adapter aux évènements l'accord de bonne foi conclu en 1958. (...) A
travers nous, les rapports de la France et de l'Allemagne s'établiront
sur des bases et dans une atmosphère que leur histoire n'avait jamais
connues." (8)
Il me semble que tout est dit. La France et l'Allemagne ont donc,
une bonne fois pour toutes, tourné la page de siècles d'affrontements.
Cette réconciliation vient à point nommé pour que l'Europe, voulue par
les pères fondateurs, prenne toute sa place dans le concert des nations.
Il y aura de multiples voyages du Président de Gaulle en
Allemagne et du Chancelier Adenauer en France. Au-delà des portées
symboliques de ces échanges, il faut y voir la volonté commune de mettre
en place les fondements des politiques de coopération franco-allemande,
elles-mêmes fondements des politiques de coopération européenne.
Ce traité sera un catalogue
d'une vingtaine de paragraphes, rédigés de façon claire, qui concernent,
outre les détails de son organisation, les principaux domaines
politiques: A. la politique étrangère; B. la défense; C. l'éducation et
la jeunesse.
Concernant la défense, les deux Etats s'engagent à harmoniser
leurs industries d'armement, à organiser des échanges de personnel et à
effectuer des rapprochements de leurs doctrines militaires.
Concernant l'éducation et la jeunesse, l'enseignement mutuel
des langues sera la règle, tout comme les équivalences des diplômes; la
recherche scientifique sera développée. Un programme d'échanges
d'étudiants sera développé par un organisme commun.
Concernant la politique étrangère, les deux gouvernements
s'engagent à se consulter avant de prendre une décision concernant entre
autres la politique européenne ou les relations avec les alliés; de
même pour les politiques de coopération ou la politique agricole.
Mais c'est le premier chapitre, celui de la politique étrangère
qui va poser problème. Le Chancelier Adenauer aurait voulu ajouter un
paragraphe concernant la politique de coopération avec les Etats Unis.
Refus de président de Gaulle qui, au contraire, voulait, sinon exclure,
du moins réduire l'influence de l'allié américain.
Ce refus ne sera pas sans conséquences. En effet, avant de le
ratifier, le Bundestag ajoute au traité initial un préambule qui
rappelle la "fidélité indéfectible de la RFA vis à vis de l'Alliance Atlantique",
mais aussi une référence poussée à la Grande Bretagne dans le cadre de
la construction européenne. Ce préambule qui détourne le traité de son
objectif initial, à savoir, l'émergence d'une Europe réellement
européenne, sans lien de dépendance extérieure, ramène le traité, selon
les mots de Charles de Gaulle à une "aimable virtualité."
Est-ce à dire pour autant que ce traité est mort né? Dans son esprit, certainement. Mais pas tout à fait dans sa lettre.
Dans son esprit parce que ce préambule vidait de son sens
l'article 1 du paragraphe relatif à la politique étrangère: en effet, à
quoi cela sert-il de se consulter sur un sujet comme les relations avec
l'OTAN où il ne peut y avoir d'entente?
Dans sa lettre, les politiques de coopération concernant la jeunesse et l'éducation ont été mises en place et il me semble qu'ERASMUS* en soit une des conséquences. Dans le domaine de la défense, la brigade franco allemande créée en 1989 également.
Mais en réalité, le Président
de Gaulle n'avait signé ce traité que pour en faire l'outil de sa
politique européenne, farouchement détachée des influences nord
américaines et britanniques. A ses yeux, la seule idée d'une Europe
supra nationale était quasiment une insulte. La politique européenne
menée jusqu'à son départ en avril 1969 en sera la démonstration
permanente.
Il n'en reste pas moins que la
dimension politique autant que symbolique d'un tel traité n'est pas sans
signification. Les différents gouvernements qui se sont succédé depuis
1963 ont tous eu à coeur de ne pas briser l'élan voulu par le traité,
même si, pour y parvenir, les méthodes ont pu être quelque peu
iconoclastes.
Les médias qui évoquent le
cinquantième anniversaire du traité et qui analysent ce traité, ses
motivations et ses résultats, ces médias sont parfois ironiques, voire
condescendants. Après tout, pourquoi pas? Sauf que ces médias-là
oublient l'essentiel: le traité de l'Elysée, voulu par deux hommes
d'Etat que tout séparait, sauf leur volonté commune de mettre
définitivement fin à des siècles de tueries entre leur deux nations, ces
deux hommes donc ont permis à l'Europe de se construire autre part que
sur un lit de sable.
Rien que pour cela, il convient de donner au traité de l'Elysée la place qui lui revient: centrale.
* clic sur le lien
(1) in "de Gaulle, le politique", de Jean Lacouture, page 324, éditions du Seuil. 1985.
(2) in "Histoire Politique de la France depuis 1945" de Jean-Jacques
Becker, page 69, éditions Armand Colin, collection Cursus Histoire,
2011.
(3) in "l'Europe en quête de légitimité" de jean Louis Quermonne, page20, éditions des Presses de Sciences Po, 2001.
(4) in "C'était de Gaulle" de Alain Peyrefitte, page 61, éditions de Fallois, 1994.
(5) in "mémoires d'espoir" de Charles de Gaulle, page 185, éditions Rencontre, 1970.
(6) ibid, page 186
(7) in "de Gaulle, le politique", page 638.
(8) in "Mémoires d'espoir" pages 193 - 194.